La Fille dans le verre

Parmi les titres de la collection « Lunes d’encre », j’avoue entretenir une préférence coupable pour ce roman de Jeffrey Ford. Merci au Challenge de A.C. de haenne de me procurer l’occasion d’en reparler.

Jeffrey Ford se fait rare dans nos contrées. À vrai dire depuis la parution de La Fille dans le verre, il a tout bonnement disparu des tables des libraires. Sur ce blog, je ne cache pas mon intérêt pour cet auteur dont la plume et l’imaginaire m’ont plus d’une fois ravi. Les éventuels curieux n’ont qu’à lire Le Portrait de Madame Charbuque (chef-d’œuvre !) ou le cycle « Physiognomy » (aka le cycle de « La Cité impeccable »), voire ses nouvelles (je garde de « Exo-Skeleton Town » un souvenir inoubliable) pour en juger. Et plus vite que cela ! Hélas, pour pouvoir le lire, il faut désormais dénicher ses textes dans des revues pour le moins confidentielles. Un fait qui ne s’est pas arrangé à la disparition de Fiction, grand pourvoyeur de ses nouvelles.

Comment expliquer ce manque de visibilité dans l’hexagone ? Peut-être pour la simple raison que l’auteur flirte avec le fantastique, la science-fiction, sans vraiment s’y engager complètement, préférant produire une œuvre plus personnelle. Ça et le fait qu’il n’a écrit surtout que des nouvelles, format pour lequel on manque d’éditeurs prêts à publier des recueils (une idée à creuser ?). Bref, que ceci ne nous empêche pas de parler de La Fille dans le verre, excellent roman paru en « Lunes d’encre » il y a maintenant, pfff ! Dix ans.

Jeffrey Ford nous convie à une immersion dans les années 30, en 1932 pour être plus précis, en compagnie d’un trio pour le moins bizarre. Schell, Diego et Antony Cleopatra forment une équipe d’arnaqueurs plutôt efficaces. Leur domaine de prédilection flirte avec l’irrationnel puisque qu’ils proposent des séances de spiritisme, faisant parler les défunts de riches gogos prêts à avaler n’importe quelle mensonge contre un peu de baume au cœur. Schell dirige le trio, déployant un art de l’illusion et un sens de l’observation admirable. Il sert également de mentor à Diego, jeune mexicain orphelin devenu fakir d’opérette, lui payant une éducation convenable et lui offrant sa protection à une époque où l’on renvoie les Latinos par tombereaux de l’autre côté de la frontière, histoire de calmer l’agitation sociale provoquée par la Grande Dépression. Quant à Antony, sa qualité d’ancien Hercule de foire lui permet de jouer les hommes de main avec bonhomie. Vivant de combines et d’arnaques, le trio s’assure un train de vie confortable sur Long Island. Jusqu’au jour où, au cours d’une séance de spiritisme chez un riche nabab, Shell a une vision. Une gamine aperçu dans le verre d’une porte-fenêtre. Un reflet fantomatique dont il décide de résoudre l’énigme.

« Chaque fois que la veuve Morrison pleurait, elle pétait, longue et grave flatulence évoquant un appel d’outre-tombe. »

Ne tergiversons pas. La Fille dans le verre ne fait que flirter avec le fantastique, les fantômes, spectres et autres ectoplasmes. L’argument de départ n’est qu’un vernis recouvrant une peinture de Long Island à l’époque de la Grande Dépression et de la Prohibition. Le KKK, les bootleggers, le goût pour l’au-delà et les arnaqueurs gravitant autour des milieux crédules ne composent qu’un arrière-plan documenté, un décor historique posé par Jeffrey Ford, histoire de brouiller les pistes. Mêlant les ressorts de l’enquête et du roman d’apprentissage, l’auteur révèle surtout un angle mort de l’histoire américaine. Un monstre froid qui donnera sa pleine mesure pendant la Seconde Guerre mondiale. On a peine en effet à imaginer que les États-Unis ont été un foyer propice pour les thèses eugéniques. Des pratiques entretenues et encouragées par certains milieux scientifiques persuadés que la pureté se préserve en écartant les lignées humaines considérées comme nuisibles. Émigrants, Latinos, nègres, Juifs, handicapés et autres tarés pour reprendre la terminologie d’usage dans les cercles WASP, une fraction non négligeable de l’humanité devait ainsi être écartée pour ne pas souiller le sang de la race supérieure, forcément bénie par Dieu. De quoi faire passer le racisme nazi pour une contrefaçon vulgaire des préjugés de la bonne société américaine.

Si l’Histoire constitue l’un des aspects, et non des moindres, de La Fille dans le verre, Jeffrey Ford n’oublie pas pour autant qu’il fait œuvre de romancier. Convoquant un trio insolite, une bande de marginaux issus du monde des saltimbanques, forains ou non, il impulse à son récit une direction originale. Enquêteurs improvisés, Schell, Diego et Antony se montrent fins limiers, jamais à cours de ressources pour élucider les mystères. Guère enclins au respect de la loi, ils font montre pourtant de générosité lorsque les circonstances les y poussent. En compagnie de l’homme chien, de la femme caoutchouc et d’autres freaks de leur réseau amical, on se réjouit de les voir prendre leur revanche sur les parangons du sang pur. Mais, comme dans tout roman noir, il ne s’agit bien sûr que d’une victoire passagère. Pas d’une véritable transformation de la société et de son regard sur les monstres.

Jalonné de trouvailles réjouissantes, oscillant sans cesse entre le drame et humour, La Fille dans le verre est un formidable roman d’atmosphère où on ne se peut s’empêcher d’éprouver une forme d’empathie pour les personnages, en particulier l’affection paternelle entre Schell et Diego. Un récit qui hélas donne l’impression que l’Histoire se répète, encore et encore.

La Fille dans le verre (The Girl in the Glass, 2005) de Jeffrey Ford – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2007 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

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