Mother London

Pour l’ultime chronique du challenge « Lunes d’encre », il fallait un final à la mesure d’une année menée à un rythme d’enfer. C’est chose faite avec un sommet livresque dans l’œuvre de Michael Moorcock.

Mother London est à bien des égards un choc pour le lectorat habitué aux errements médiocres du Champion éternel dans les dimensions gigognes du multivers. Rien n’est plus éloigné en effet de cette littérature alimentaire et un brin immature que ce roman tenu par de nombreuses sommités comme le chef-d’œuvre de Michael Moorcock. Sur ce point, j’avoue m’incliner devant leur avis.

« Nos mythes et nos légendes nous rappellent ce que nous valons et qui nous sommes. Sans eux, nous sombrerions dans la folie. »

Roman monstre, roman somme, Mother London condense en ses pages près de cinquante ans d’histoire de la capitale anglaise. Centre de l’Empire, incarnation d’Albion, matrice de multiples fantasmes et légendes nourrissant l’imaginaire des milieux populaires, Londres se trouve au cœur du roman de Michael Moorcock. De cette cité millénaire ravagée par Boudicca, la peste noire, le grand incendie de 1666, le Blitz, le rock, le punk et la Dame de fer (un autre genre de blitz), sans oublier le chaos urbain ou à la dépression économique, l’auteur anglais dresse un portrait pointilliste. Il en explore la géographie et les différentes strates de l’histoire à l’aune du destin de trois personnages. Un trio de télépathes manifestant une certaine empathie pour son voisinage et ses pensées. La voix de la cité, un magma confus et désordonné venant parasiter leur esprit et les faisant passer pour des fous.

Mary Gasalee a survécu au Blitz, à sa maison ravagée par une bombe incendiaire, perdant son jeune époux venu passer quelques jours de permission auprès d’elle. Rescapée du désastre, elle a longtemps végété au pays des rêves, plongée dans un coma inexplicable lui ayant épargné l’outrage du temps. À son réveil, elle se retrouve tiraillée entre sa fille, désormais presque adulte, le retour à la vie normale et une fringale de sexe irrésistible. Elle croise la route de Josef Kiss, interné dans le même hôpital psychiatrique. Ex-saltimbanque et star ratée du music-hall, le bonhomme a pour ainsi dire une connaissance intime de Londres. Il a connu son heure de gloire durant la Seconde Guerre mondiale, dans la défense passive. Héros décoré, il a en effet sauvé des dizaines de vie, localisant sous les décombres les survivants des bombardements. Mais ses troubles psychologiques, notamment lorsqu’il s’est mis à parler aux bombes non explosées pour les désamorcer, l’on poussé à l’internement. Le couple côtoie David Mummery, autre patient de l’institution. Ce jeune membre de la gentry, journaliste et écrivain né d’une fille-mère dont la famille fréquente les cercles du pouvoir, se passionne le bizarre et les créatures vivant dans les soubassements de Londres.

Ces trois destins ne forment pas pour autant le socle d’un récit classique. Michael Moorcok opte en effet pour une narration éclatée, dépourvue d’intrigue. Une collection d’anecdotes et de morceaux de bravoure dont les éléments s’ajustent à la manière d’un puzzle complexe. On saute ainsi d’une période à l’autre dans un désordre déconcertant, pour retrouver les personnages à différents moments de l’histoire de Londres. Car la capitale reste le foyer autour duquel gravitent Gasalee, Kiss et Mummery. De 1940 à 1985, du Blitz aux années Thatcher, on en épouse les mutations. Avec une incroyable minutie, un sens du détail monomaniaque, l’auteur anglais arpente les rues et boulevards de la ville, dévoilant ses facettes les plus secrètes. On suit aussi l’évolution des styles musicaux et l’inexorable transformation des quartiers populaires en vitrine bétonnée du néo-libéralisme. Une gentrification assumée, la ville perdant son âme cosmopolite au profit d’un superficialité clinquante.

Fresque romanesque dont le personnage principal n’est pas celui que l’on croit, Mother London se révèle surtout comme un portrait pointilliste et immersif de la capitale anglaise. Une cité monde n’étant pas sans rappeler la Jérusalem d’Alan Moore, roman dédié à sa ville natale de Northampton. Lecture ardue et labyrinthique, Mother London se révèle comme une invitation à prendre son temps pour goûter à ses subtiles nuances.

Mother London (Mother London, 1988) de Michael Moorcock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2002 (roman traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

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