Cinéterre

« Imaginez… imaginez que le cinéma soit une machine à créer du réel… Que les films dits de genre engendrent d’autres réalités où des lois improbables se substituent à celles admises dans notre monde… Imaginez un XIXe siècle perpétuel calqué sur l’univers de la Hammer ou des films de la Universal… Imaginez Cinéterre, ce monde d’entre les mondes où les sbires du baron Frankenstein ont décidé de vous en faire voir de toutes les technicouleurs en vous piquant votre fiancée… Imaginez des vampires, des sorcières, des savants fous… Tout ce qu’on aime, en somme. »

La grandiloquence de l’argument de départ de Cinéterre a le mérite de ne pas tromper le lecteur sur la marchandise. Michel Pagel ne s’embarrasse d’ailleurs pas d’un long préambule pour embarquer le jeune Yann dans une aventure bigger than life. Ayant décroché un job de vacances, entre deux révisions pour le bac, le lycéen devient le projectionniste occasionnel de son cinéma attitré, une petite salle de quartier spécialisée dans les rétrospectives, conjuguant ainsi son goût pour les films de genre aux obligations du monde du travail. Une activité rendue encore plus agréable par la présence de Marion, fille du propriétaire du Gothic, dont le frais minois laisse présager quelques émois moites. Il n’a cependant guère le temps de profiter des charmes de la donzelle car celle-ci est enlevée par un inquiétant duo, attifé comme les personnages d’un serial fantastique. Par le truchement de l’écran de la salle, le voilà projeté dans Cinéterre, à la poursuite de ses ravisseurs, où il va lui falloir mobiliser toutes les ficelles du cinéma de genre pour sauver l’élue de son cœur des périls qui la menacent.

Paru jadis au Fleuve noir et faisant l’objet ici d’une réédition via le numérique, Cinéterre se veut avant tout comme l’hommage d’un fan de cinéma bis, celui d’antan, dépourvu d’effets gores ou de tripatouillages numériques. Reprenant à son compte les concepts d’inconscient collectif et d’archétypes, Michel Pagel met en scène le monde composite de Cinéterre où tout semble réel, y compris les fantasmes les plus fantasques issus de l’esprit déviant des scénaristes de films fantastiques. Un paradis pour les savants mégalomanes, les jeunes hommes chevaleresques, les monstres assoiffés de sang, inquisiteurs et autres sorcières. Un univers naïf, à l’atmosphère délicieusement surannée, mais sans véritable surprise.

Lecture plaisir très référencée, ne s’embarrassant guère de vraisemblance, ce court roman ravira les amateurs de genre qui y trouveront prétexte à se replonger dans les films de la Hammer ou de la Universal, histoire de revoir Peter Cushing, dans les rôles du baron de Frankenstein ou de Van Helsing, et de frissonner devant Christopher Lee en Dracula. Hélas, l’exercice de style trouve très vite ses limites, les personnages manquant de charisme et d’épaisseur. Difficile également de se passionner pour une histoire cousue de fil blanc qui ne semble que rejouer des bribes de films déjà vus.

Bref, Cinéterre se révèle un roman mineur dans la bibliographie de l’auteur français. On conseillera aux amateurs du genre de se plonger plutôt dans les œuvres à l’origine de cette histoire tout à fait oubliable.

Cinéterre de Michel Pagel – Réédition Multivers, juin 2016

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La Fin de l’éternité

L’Éternité. Dans cette Fondation située hors du temps, des agents observent, mettent sous équation l’Histoire et introduisent les changements nécessaires au mieux-être de l’humanité. Entre le XXVIIe siècle, période intangible précédant l’invention de l’Éternité, et les siècles cachés, situés loin dans l’avenir avant que la Terre et le Soleil ne disparaissent, les Éternels ont tout pouvoir pour modifier la Réalité. Formant une caste à part, hors du temps, ces technocrates dépourvus de tout sentiment, du moins en théorie, veillent au déroulement paisible de l’Histoire, quitte à retrancher de celle-ci toute source de dissipation ou tout risque de guerre. Et tant pis si cela affecte irrémédiablement l’existence de milliards de personnes. Mais le mieux n’est-il finalement pas l’ennemi du bien ? Voilà une question que se pose de plus en plus Andrew Harlan. Surtout depuis qu’il participe directement aux manipulations de la Réalité. Technicien doué, il a été remarqué pour la qualité de ses projections, pour l’efficience de ses propositions de changement et pour sa grande connaissance des temps primitifs. Toutefois, malgré sa grande naïveté et sa foi en l’Éternité, Harlan doute du bien-fondé de la mission des Éternels. Il supporte de moins en moins la duplicité de ses supérieurs et leur goût du secret. Durant sa formation, on lui a recommandé de rester neutre. On l’a mis en garde contre toute relation sentimentale dans le temps. On ne lui a pas dit qu’il tomberait amoureux pendant une de ses périodes d’observation — Noÿs, une jeune femme au caractère décidé appartenant à une catégorie de la population condamnée à disparaître après l’intervention des Éternels. Qu’à cela ne tienne, Harlan décide de la sauver car il ne peut se résoudre à l’abandonner à son sort. Après tout, l’Éternité est bien assez vaste pour accueillir leur amour.

Dans sa chronique de Palimpseste, Xavier Mauméjean voyait dans la novella de Charles Stross comme un retour à l’âge d’or de la SF. Une réimplantation des thèmes classiques et des modes narratifs du genre au-delà des errements postmodernes. Cette réflexion réveille quelques échos lorsque l’on lit La Fin de l’éternité. En effet, la Stase et ses multiples réécritures de l’Histoire semblent se réapproprier le concept de Réalité variable, défendu corps et âme par les Éternels dans le roman d’Isaac Asimov. Sans pour autant reprendre son argumentaire, force est de reconnaître qu’à ce petit jeu, mieux vaut effectivement revenir au classique.

Paru chez Doubleday en 1955, voici sans doute l’un des meilleurs romans du bon docteur, comme on a pris l’habitude de le surnommer. Pourtant, l’intrigue reprend un des lieux communs de la SF. Fort heureusement, La Fin de l’éternité se détache les paradoxes générés par le thème du voyage dans le temps, plaçant son enjeu bien au-delà de la simple récréation.

A part dans l’œuvre de l’auteur américain, ce roman réussit malgré tout à faire le lien avec le reste de sa bibliographie. Ici, point d’androïdes répondant aux Trois Lois de la Robotique ou d’Empire galactique traversé d’un saut dans l’hyperespace. Juste une même réalité, scientifiquement déterminée par des gardiens zélés. Et c’est bien le problème car, privée de ses variables d’évolution, l’humanité végète sur son caillou dans le ciel, passant ainsi à côté de son destin interstellaire. Celui narré dans les autres romans d’Isaac Asimov

Le propos de l’auteur américain semble évident. A trop protéger l’humanité, pour ne pas dire à trop la couver, l’Éternité fige l’Histoire dans un carcan. Au lieu d’ouvrir le champ des possibles, elle ossifie l’Histoire et achève définitivement l’évolution. Un remède pire que le mal qu’il est censé traiter.

Certes, on pourra à bon droit reprocher à Asimov son goût pour le bavardage didactique. De même, on s’agacera de la psychologie de personnages un brin naïfs, réduits à la fonction qu’ils jouent dans l’intrigue. Toutefois, La Fin de l’éternité apparaît comme la parfaite illustration d’une SF classique où prévaut le raisonnement logique plutôt que l’émotion. Sur ce dernier point, c’est une réussite.

La Fin de l’éternité (The End of Eternity, 1955) de Isaac Asimov – Réédition Denoël, collection Présence du futur, 1990 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Carme et Michel Ligny)

Le vent d’ailleurs

C’est avec tristesse que j’ai appris le décès de Ursula K. Le Guin à l’âge de 88 ans. Au terme d’une longue existence bien remplie, avec pas moins d’une centaine de romans, nouvelles, essais ou recueils de poèmes, cette grande dame de la littérature nous lègue une œuvre riche en réflexions et émotions. De quoi inspirer encore plusieurs générations de lecteurs (on l’espère) et susciter quelques articles bien maladroits sur ce blog.

Pour mémoire, je renvoie les éventuels curieux à ce sujet proposé à l’occasion du dossier composé pour le n°78 de la revue Bifrost. Sans oublier quelques chroniques : Lavinia, Pêcheur de la mer Intérieure, Quatre chemins de pardon et La Vallée de l’éternel retour.

Ceux qui partent d’Omelas vous souhaitent un bon voyage sur le vent d’ailleurs, madame.

Un chant de pierre

Une journée d’hiver, en pleine campagne. Au milieu d’un paysage marqué par les combats chemine une marée humaine dont le ressac vient battre les berges d’une route boueuse, déposant une laisse d’épaves calcinées ou pillées. Des hommes, des femmes, des enfants, jetés pêle-mêle, indistincts les uns des autres, harcelés par des groupes d’irréguliers aux armes dépareillées. Une foule de piétons angoissés obstruant le passage des rares véhicules qui tentent de se frayer un chemin parmi eux. Une déroute, en temps de guerre.

Abel et Morgan ont fui leur demeure, un château ancestral entouré de douves, abandonnant un refuge désormais trop exposé aux coups de la technologie militaire moderne. D’un regard volontiers cynique, Abel observe le spectacle désolant de la horde des réfugiés. Morgan se contente de le suivre, compagne silencieuse et un tantinet effrayée par l’inconnu et la violence latente imprégnant l’atmosphère. Les voilà bientôt contraints de rebrousser chemin, sous la bonne garde d’un groupe de soldats, vers leur château aux défenses bien dérisoires. Prisonnier du Lieutenant, une jeune femme dangereuse et inquiétante, ils vont assister au renversement inexorable de leurs valeurs.

Lorsqu’il signe ses romans sans l’initiale « M » insérée entre ses nom et prénom, Iain Banks troque le sense of wonder de la science-fiction contre les visions plus terre-à-terre de la fiction contemporaine ou contre des textes plus insolites mettant en scène l’absurdité de l’humanité. Un Chant de pierre relève de cette dernière catégorie. On pardonnera au chroniqueur d’afficher d’emblée un enthousiasme sans détour pour ce roman sombre, magnifié par une écriture impeccable. Mais que voulez-vous, difficile de résister lorsque la tragédie se pare de si beaux atours.

Un Chant de pierre est en effet un requiem, celui d’un monde à l’agonie dont on perçoit les ultimes soubresauts. Mais le roman s’apparente aussi à une complainte d’où ne ressort aucune noblesse d’âme ni aucun idéal. On serait d’ailleurs bien en mal de déceler la moindre rédemption dans ce récit cruel, à l’humour grinçant, où Abel, un bien piètre narrateur, nous relate ses derniers jours et la chute irrémédiable de sa maisonnée. Adressant ses derniers mots à sa compagne de jeu et d’amour, muette une grande partie du texte, il lui confie des pensées teintées de sadomasochisme, décrivant la relation perverse qui s’amorce entre eux et le Lieutenant. Son récit s’apparente à un huis clos angoissant, à une parade nuptiale placée sous le signe de la lutte des classes, de l’humiliation et de la paranoïa.

Situé en un temps indéfinissable, dans une contrée anonyme, le décor du roman évoque ces innombrables contrées frappées par les malheurs de la guerre. Un Chant de pierre se pare ainsi d’une résonance universelle, évoquant à la fois le passé de grands empires et le présent d’une multitude de conflits contemporains, y compris fratricides. Aussi vieille que l’humanité, la guerre et son cortège de fléaux accompagnent l’homme, imposant à l’ordre ancien le chaos et la loi du plus fort. L’instinct de survie se substitue à la morale, les premiers devenant les derniers dans une funeste comédie où se rejoue le même scénario. La guerre apparaît ainsi comme le grand égalisateur, réduisant la condition des uns et des autres à peu de choses.

Après Efroyabl angel, les éditions L’Œil d’or nous offrent donc un nouvel inédit indispensable de Iain Banks. Servi dans un écrin de qualité et bénéficiant d’une traduction de Anne-Sylvie Homassel rendant justice à la langue originale, Un Chant de pierre séduit par son caractère atypique et le charme vénéneux de son histoire. Ce serait un crime de le négliger.

Un chant de pierre de Iain Banks – Éditions L’œil d’or, 2016 (roman traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel)

Semper Lupa

Et si ? Du refrain connu par tous les amateurs d’uchronie, Meddy Ligner tire un recueil formé de douze nouvelles composant une continuité historique alternative. Il choisit ainsi de faire durer l’Empire romain au-delà du terme connu dans les manuels d’Histoire, imaginant plusieurs divergences pour expliquer sa pérennité.

Dans Semper Lupa, les deux monothéismes, christianisme et islam, sont rapidement éliminés au profit des multiples cultes et syncrétisme religieux animant la vie civique romaine. Celle-ci est d’ailleurs revivifiée par une série de lois, permettant à l’Empire de surmonter la crise du IIIe siècle et même de porter ses frontières jusqu’aux confins des plaines de Russie et du Caucase. Repoussant les raids scandinaves puis l’invasion mongole, l’Empire consolide ensuite ses positions, en construisant de longs limes gardés par des garnisons de peuples alliés.

De ces divergences découlent une géopolitique alternative qui voient les Romains découvrir l’Amérique, puis coloniser sa partie nord, au voisinage des empires amérindiens. Obligé de composer avec d’autres civilisations (Aztèques, Incas, Chine, royaumes africains…), l’Empire connaît ensuite une sorte de guerre froide avec son ancienne colonie américaine, devenue libre après un épisode de guerre civile. Meddy Ligner achève son histoire éternelle de Rome, par un épilogue rejouant le mythe fondateur sous d’autres cieux, manière de mêler les conceptions cycliques et progressistes de l’Histoire.

Du point de vue technologique, on retrouve peu ou prou la même évolution que dans notre propre histoire, avec quelques différences chronologiques, une fois opérée la transposition dans notre calendrier. Le christianisme n’ayant pas eu droit de cité, c’est en effet la fondation de l’Urbs qui sert de point de départ. L’innovation et les découvertes ne sont pas négligées, même si du point de vue vestimentaire, la mode semble se limiter très longtemps à la toge. C’est d’ailleurs, l’un des points faibles du recueil, l’art et la culture semblant avoir basculé dans un angle mort de l’Histoire, ou du moins ne paraissent pas avoir connu d’évolution notable. Un fait étonnant que l’on peut déplorer. Mis à part ce léger bémol, Meddy Ligner ne néglige pas les transformations sociales provoquées par les progrès scientifiques, débouchant sur un printemps des peuples assez semblable à celui connu par l’Europe dans notre Histoire. Bref, si tout n’est pas parfait, l’ensemble se révèle documenté, parfois un tantinet didactique, sérieux et finalement assez vraisemblable.

Hélas, du point de vue narratif Semper Lupa paraît moins convaincant. Certaines nouvelles semblent inabouties, voire carrément conventionnelles, ne servant que de prétexte pour illustrer l’évolution historique. Meddy Ligner fait se rencontrer Grande et petite Histoire, focalisant son attention sur des anonymes au détriment des personnages historiques. Un choix différent de celui adopté par Robert Silverberg, dont le recueil Roma Aeterna creuse le même sillon historique. Parmi les douze nouvelles, je retiendrais surtout « Les Chemins d’Antioche » où l’auteur s’amuse avec l’uchronie personnelle, « Dans les plaines de Pannonie » où il revient sur les terres de son précédent roman Les Roses de Karakorum avec un dénouement différent, et enfin « Aussi limpide que l’eau des rivières » où l’on apprend ce que sont devenus les Scandinaves ayant refusé de plier devant Rome. Pour le reste, les nouvelles manquent toute d’un petit surcroît de chair, un petit quelque chose les faisant passer dans la catégorie des textes cherchant à raconter une histoire.

Au final, bilan mitigé pour Semper Lupa. Mais aussi des raisons d’espérer du meilleur.

Semper Lupa – L’histoire éternelle de Rome de Meddy Ligner – Éditions Armada, mars 2017 (version numérique)

Zombies – Un horizon de cendres

Parmi les auteurs francophones à l’humeur caustique, Jean-Pierre Andrevon fait figure d’éminence. Aussi, lorsqu’on le voit investir le sous-genre du roman de zombies, on se doute bien qu’il ne s’agit que d’un prétexte pour laisser libre cours à son regard vachard sur l’engeance humaine. Et, on n’est pas déçu du voyage, tant Zombies – Un Horizon de cendres se révèle grinçant, pétris d’une gouaille ravageuse et de quelques morceaux (bien saignants) de bravoure. Jean-Pierre Andrevon défouraille sévère, alignant les poncifs comme autant de cartouches tirées sur les cadavres, vaguement vivants, de ses contemporains.

Inutile de résumer l’argument de départ du roman. L’humanité succombe face au retour des morts. Point barre. Le reste est raconté, des prémisses jusqu’au dénouement, par un Français moyen sans véritable envergure, mais avec un mauvais esprit jubilatoire.

Cependant, que l’amateur de roman survivaliste ne se trompe pas, l’auteur français lorgne plus du côté de George Romero que sur Walking Dead ou 28 jours plus tard, déroulant une critique sociale et sociétale grinçante. Politique mais guère militant, à moins de considérer l’éradication de l’humanité comme un programme (ça se discute), railleur plus que pamphlétaire, Jean-Pierre Andrevon use des ressorts du roman de zombies pour concevoir un crescendo macabre qui voit la société française se déliter, l’État s’effondrer et les certitudes morales s’effacer devant la marée des morts ressuscités. Une apocalypse gaillarde où l’amour vient effacer de manière surprenante la mort. Pour un temps.

Bref, Zombies – Un Horizon de cendres se révèle un roman fort bien troussé, misanthrope comme on l’aime, et fleur bleue, mais pas trop (heureusement). Amusant, à défaut d’être inoubliable.

Zombies – Un Horizon de cendres de Jean-Pierre Andrevon – Éditions Le Bélial, version numérique, octobre 2010

Connie Willis et le hors-champ de l’Histoire

Pour les éventuels curieux, ce texte est paru en préface de l’omnibus réunissant Le Grand Livre et Sans parler de chien, réédité dans la collection Nouveaux Millénaires.

En écrivant « Les Veilleurs du feu » (« Fire Watch », 1982), Connie Willis imaginait-elle un seul instant inaugurer avec cette novelette une série de romans consacrée au voyage dans le temps à laquelle elle accorderait près de vingt-huit années de son existence ? On n’épiloguera pas sur le sujet, lui préférant l’observation du résultat d’une telle constance. Presque deux mille cinq cents pages traversées par un sentiment d’urgence, des situations tragiques et d’autres plus cocasses, une foule de détails prosaïques et documentés, un art du décalage somme toute très britannique, faisant mentir sa nationalité, et une multitude de petites gens dont les actes ou l’inaction contribuent au déroulement de l’Histoire au moins autant que les dirigeants.

En trois titres, l’auteure nous immerge dans le sud de l’Angleterre au XIVe siècle, aux premières loges pour assister à la Grande Peste dans Le Grand Livre (Doomsday Book, 1992), puis à l’époque victorienne à la poursuite d’un chat dans Sans parler du chien (To Say Nothing of the Dog, 1998) et enfin au cœur de la Seconde Guerre mondiale, du moins celle vécue par les Londoniens dans Black-out et All Clear,  monumental diptyque désigné sous le nom de « Blitz ». Elle nous livre ainsi une série dont on peut louer la cohérence, qui désormais forme un cycle, « Blitz » renouant avec les lieux et la période où se déroulait déjà « Les Veilleurs du feu ».

Pour Connie Willis, le passé apparaît comme une source de données brutes lui permettant de raconter des histoires et de donner vie à l’Histoire, cette grand muette, rétive lorsqu’il s’agit de dévoiler ce qui échappe aux sources. Mais le sérieux de la reconstitution ne doit pas faire oublier que le lecteur lit une fiction, un univers romanesque où, en guise de clins d’œil, on croise notamment Agatha Christie et Jerome K. Jerome.

L’Histoire, comme si vous y étiez…

Le thème du voyage temporel n’est certes pas une nouveauté au regard du corpus de la science-fiction. Il apparaît comme un lieu commun, si ce n’est même comme un des topiques fondateurs du genre depuis au moins La Machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895). Le grand mérite de Connie Willis consiste à en dépoussiérer les motifs en les liant à la thématique de l’écriture de l’Histoire.

Le passé fournit en effet une trame que les historiens ordonnent afin de lui donner un sens, du moins aux yeux de leurs contemporains. Tributaires de sources subjectives, armés d’une grille de lecture méthodologique, ils l’auscultent afin d’en éclairer les innombrables zones d’ombre, à la merci d’une erreur d’interprétation. Une tâche ardue vouée à un perpétuel recommencement où le simple recours à une science auxiliaire peut introduire un angle de vue inédit les amenant à reconsidérer leur sujet.

L’étude du passé figure au cœur des préoccupations du professeur James Dunworthy et de ses étudiants. C’est même la principale motivation de leurs recherches et de leur curiosité insatiable. En 2054, le département d’Histoire de l’université d’Oxford dispose d’un outil puissant pour corroborer les hypothèses et donner de la substance aux thèses de ses chercheurs. Avec l’invention du transmetteur temporel, ils peuvent désormais se plonger dans le passé et ainsi observer les faits au plus près pour valider ou infirmer leurs intuitions.

Cet artifice science-fictif, assez proche du raccourci littéraire de l’ansible d’Ursula Le Guin, permet à Connie Willis de modifier le statut traditionnel de l’historien. Par convention, celui-ci est un observateur détaché de son sujet, hors du contexte qui requiert son attention. Cette position lui garantit la distance critique nécessaire afin d’analyser les faits, ou du moins d’essayer de le faire sans céder à un quelconque esprit partisan.

En utilisant le transmetteur temporel, les historiens d’Oxford abandonnent leur regard analytique pour embrasser une Histoire s’écrivant en direct, selon la formule galvaudée par les médias. Ils troquent le refuge des archives ou de leur bureau pour le caractère lacunaire d’un passé dont les aléas s’inscrivent en grande partie sous le radar de la connaissance historique. Ils deviennent les acteurs de leur propre récit, amenés à ressentir dans leur chair et leur sensibilité les heurs et malheurs vécus par leurs aïeuls. L’expérience ouvre incontestablement les perspectives. Elle permet de nuancer la notion de progrès et corrige les préjugés nourris à l’égard du passé. Mais surtout, elle place les historiens face à leur propre condition humaine.

Le Grand Livre illustre d’une manière tragique et viscérale cet aspect du voyage dans le temps. Le roman relate le transfert de Kivrin Engle, jeune étudiante en histoire, dans l’Angleterre du XIVe siècle. Durant cinq cent pages menées tambour battant, la jeune femme se confronte à une Histoire incarnée dans laquelle elle s’implique de manière délibérée, transgressant les tabous de sa discipline. Car même si leur weltanschauung apparaît dépassée à ses yeux, les hommes, les femmes et les enfants de toutes conditions qu’elle côtoie au Moyen Age, se distinguent avant tout par leur qualité d’êtres humains. Avant d’être des paramètres du processus historique, ils vivent, éprouvent des émotions, suscitent l’agacement ou l’admiration. Bref, ils réveillent un sentiment de familiarité.

Le Grand Livre devient ainsi une sorte de périple initiatique dont chaque étape permet à Kivrin de développer sa propre réflexion sur le sens de l’Histoire. Et si elle ne ressort pas plus forte de cette expérience, au moins nourrit-elle désormais une certitude. Quelle que soit l’époque, la souffrance, le courage, la mort et le deuil restent des événements intemporels liés à l’intimité dont la science historique échoue à dévoiler toute l’ampleur.

Io suiicien lui damo amo. (« Je représente les êtres aimés. »)

En voyageant dans le passé, les historiens d’Oxford luttent contre l’oubli et l’entropie, car rien n’est à jamais préservé dans le monde physique. En collectant dans le passé des témoignages, ils espèrent conserver la mémoire de ce qui a existé à un moment de l’Histoire, pour que les générations futures mesurent tout le chemin accompli et celui qu’il reste à faire.

Cette préoccupation apparaît déjà au cœur « Des Veilleurs du feu », mais elle traverse également tous les autres romans d’une manière ou une autre. La novelette nous raconte le transfert de Bartholomew à Londres au moment du Blitz, période charnière dans l’œuvre de Connie Willis. L’historien y intègre l’équipe des veilleurs du feu chargés de protéger la cathédrale Saint-Paul de la destruction en éteignant les bombes incendiaires tombées sur le toit de l’édifice. Au cours de son séjour dans le passé, le jeune homme a toutes les peines du monde à cacher sa véritable identité de voyageur temporel et, à cause d’un chat, il est soupçonné par un de ses collègues d’être un espion à la solde des nazis. Mais, il est surtout témoin des bombardements apocalyptiques vécus par les Londoniens en 1940, un fait dont l’Histoire parvient difficilement à restituer l’intensité.

Une fois de plus, l’intrigue fait la part belle au hasard, montrant que même lorsqu’il est bien informé du déroulement des événements, un historien peut malgré tout se trouver au mauvais endroit au moment moment. Cependant, au-delà du caractère aléatoire des faits, « Les Veilleurs du feu » questionne le lecteur sur les notions de mémoire et d’Histoire. Si l’une relève incontestablement de l’affect et peut s’avérer trompeuse, l’autre se targue d’utiliser les méthodes de la science, ravalant l’individu à une donnée statistique sans incidence sur le cours des événements.

Les romans du cycle du voyage dans le temps luttent contre cette perspective. L’auteure essaie de redonner à l’Histoire sa dimension humaine, livrant à l’observation du lecteur le courage des uns et le désintéressement des autres, autrement dit toutes ces actions accomplies à un moment ou un autre et qui revêtent une importance capitale pour leurs auteurs ou ceux qui les côtoient. À aucun moment, elle ne cherche à les quantifier ou à les hiérarchiser. Elle démontre juste que la mémoire de ces actes n’est pas forcément l’ennemie de l’Histoire, que l’émotion et la nostalgie peuvent être des moteurs aussi puissants que l’envie de connaître.

Bartholomew comme Kivrin dans Le Grand Livre illustrent ce fait. Leur expérience personnelle modifie leur regard sur le passé et fait d’eux de meilleurs historiens, conscients que si l’on ne peut sauver le passé, on peut toutefois le garder en mémoire, à jamais préservé.

« Dieu est dans les détails. »

Un transfert dans le passé ne s’improvise pas. Il donne lieu à toute une batterie de préparatifs qui garantissent la sécurité du voyageur et mobilisent toute la communauté des chercheurs, dont la contribution permet de produire les accessoires et de fournir les connaissances nécessaires à la bonne intégration dans l’époque choisie. Rien n’est trop beau ou trop authentique pour coller au plus près de ce que l’on pense être la réalité historique.

Aucun détail ne doit échapper à la vigilance des candidats au voyage dans le temps. Leur parcours s’apparente d’ailleurs à un véritable examen où l’on évalue leur capacité à se fondre dans l’environnement. L’expédition dans le passé requiert ainsi un entraînement intensif où il faut mémoriser de longues listes de noms, de dates et de lieux. La connaissance des protocoles de transfert apparaît aussi comme un élément capital. Il doit permettre au voyageur de ne pas s’égarer, un fait qui le condamnerait à l’exil loin du présent. À ceci s’ajoutent la maîtrise de la langue en usage à l’époque et l’acquisition de compétences tombées en désuétude, quand elles n’appartiennent tout simplement pas au domaine de l’incertain. Pour la bonne cause, l’historien supporte sans sourciller les séances d’essayage interminables, endossant les vêtements inconfortables jadis à la mode, supportant les récriminations des chercheurs poussés au surmenage par la pression des multiples demandes émanant des diverses facultés. Mais, ce luxe de précaution n’empêche pas l’événement inopiné de venir gripper la belle mécanique. Un fait dont Connie Willis mesure toute la portée dramatique et drolatique, faisant de celui-ci un caractère récurrent de son cycle sur le voyage dans le temps.

A priori, un historien devrait être le voyageur le mieux armé pour s’adapter au passé. Sa connaissance des faits, des us et coutumes, de la chronologie des événements lui procure un avantage indéniable lui permettant d’éviter les anachronismes. Mais, l’actualité reste en grande partie un phénomène complexe qui échappe au champ disciplinaire de l’Histoire. Elle apparaît comme une somme de détails et d’interactions dont les manifestations sont bien difficiles à appréhender dans leur totalité et qui concourent à compliquer singulièrement la tâche du voyageur temporel.

Soumis aux aléas temporels, au caractère fortuit des circonstances, aux vicissitudes du quotidien en apparence futiles, les historiens d’Oxford sont finalement condamnés à subir leur mission, ballotés entre leur connaissance académique du passé et le caractère incertain de l’existence humaine. Un retard dans les transports, une potiche victorienne, la une d’un journal périmé, les ronflements d’un chien… Des détails, des détails, encore des détails, dont l’essentiel n’appartient pas au champ de l’Histoire, mais contribue pourtant aussi à son déroulement.

Le passé est-il immuable ?

Lors de son déplacement dans le temps, le voyageur doit prendre garde de ne pas interférer avec le passé. Il lui faut réduire son empreinte historique au minimum afin de ne pas influer sur un fait essentiel et ainsi modifier le futur. Le motif, aussi vieux que la science-fiction, fournit la matière à une abondante littérature spéculant sur la notion de paradoxe temporel et à son corollaire plus ludique, l’histoire de police ou de guerre temporelle.

Chef-d’œuvre de finesse et d’humour, Sans parler du chien apporte un regard décalé sur ce lieu commun du genre. Dans un continuum chaotique où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère essentielle. Mais, elle ne peut s’accomplir qu’à la condition expresse d’une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits.

Ces prémisses figurent au cœur du roman de Connie Willis. Ils en constituent à la fois l’argument de départ et le ressort romanesque. Alors qu’il croyait soigner son déphasage temporel en toute quiétude à l’époque victorienne, Ned Henry est chargé de remédier à une grave incongruité anachronique. A priori, le fait ne peut se produire, le continuum ayant développé ses propres mécanismes d’auto-défense, des garde-fous dont les chercheurs s’acharnent à simuler le fonctionnement sans vraiment en saisir tous les effets.

Si les théoriciens ne s’accordent pas sur ce sujet, il semble toutefois possible d’enfreindre quelque peu les règles. Dans le meilleur des cas, cela n’occasionnerait qu’une amplification des décalages lors des transferts dans le passé. Dans le pire, il en résulterait une impossibilité à voyager dans le temps, ou une modification du cours de l’Histoire, voire la destruction de tout l’univers. En soustrayant un chat à son devenir dans le passé, en l’emmenant dans le futur, puis en le ramenant à son époque, les historiens d’Oxford n’ont-ils pas créé une incongruité anachronique irrémédiable digne de Schrödinger ? N’ont-ils pas superposé deux lignes historiques probables, un parachronisme dont l’effondrement en une réalité unique conduirait à la modification de l’avenir ?

En abordant ces diverses interrogations, l’auteure américaine nous livre un délicieux whodunit dont la victime avérée serait la continuité historique. Le procédé ne manque pas de fantaisie, et s’il ne déroge pas aux principes de la théorie du chaos, il ne règle cependant pas tous les problèmes évoqués.

À bien des égards, la vérité historique se révèle le hors-champ de l’Histoire. L’inconnu prédomine et notre savoir résulte souvent de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, a fortiori un historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur de l’Histoire elle-même ?

À toutes ces questions, Connie Willis répond avec une certaine malice, une illusoire candeur, multipliant les fausses pistes et les coups de théâtre. Mais au-delà des mésaventures de Kivrin, de Ned Henry, du professeur Dunworthy, de Mérope Ward, Polly Churchill et Michaël Davies, le trio d’historiens du diptyque « Blitz », elle distille une philosophie de l’Histoire déterministe qui tend vers l’optimisme, en dépit des épisodes dramatiques jalonnant le passé. La météo, les maladies épidémiques concourent au moins autant que le courage, les trahisons et l’amour à la stabilité historique. Ces phénomènes naturels, ces sentiments humains définissent le continuum qu’ils contribuent à façonner et auquel s’ajoutent les accidents et le hasard. Sans oublier les chats et les historiens…