Connie Willis et le hors-champ de l’Histoire

Pour les éventuels curieux, ce texte est paru en préface de l’omnibus réunissant Le Grand Livre et Sans parler de chien, réédité dans la collection Nouveaux Millénaires.

En écrivant « Les Veilleurs du feu » (« Fire Watch », 1982), Connie Willis imaginait-elle un seul instant inaugurer avec cette novelette une série de romans consacrée au voyage dans le temps à laquelle elle accorderait près de vingt-huit années de son existence ? On n’épiloguera pas sur le sujet, lui préférant l’observation du résultat d’une telle constance. Presque deux mille cinq cents pages traversées par un sentiment d’urgence, des situations tragiques et d’autres plus cocasses, une foule de détails prosaïques et documentés, un art du décalage somme toute très britannique, faisant mentir sa nationalité, et une multitude de petites gens dont les actes ou l’inaction contribuent au déroulement de l’Histoire au moins autant que les dirigeants.

En trois titres, l’auteure nous immerge dans le sud de l’Angleterre au XIVe siècle, aux premières loges pour assister à la Grande Peste dans Le Grand Livre (Doomsday Book, 1992), puis à l’époque victorienne à la poursuite d’un chat dans Sans parler du chien (To Say Nothing of the Dog, 1998) et enfin au cœur de la Seconde Guerre mondiale, du moins celle vécue par les Londoniens dans Black-out et All Clear,  monumental diptyque désigné sous le nom de « Blitz ». Elle nous livre ainsi une série dont on peut louer la cohérence, qui désormais forme un cycle, « Blitz » renouant avec les lieux et la période où se déroulait déjà « Les Veilleurs du feu ».

Pour Connie Willis, le passé apparaît comme une source de données brutes lui permettant de raconter des histoires et de donner vie à l’Histoire, cette grand muette, rétive lorsqu’il s’agit de dévoiler ce qui échappe aux sources. Mais le sérieux de la reconstitution ne doit pas faire oublier que le lecteur lit une fiction, un univers romanesque où, en guise de clins d’œil, on croise notamment Agatha Christie et Jerome K. Jerome.

L’Histoire, comme si vous y étiez…

Le thème du voyage temporel n’est certes pas une nouveauté au regard du corpus de la science-fiction. Il apparaît comme un lieu commun, si ce n’est même comme un des topiques fondateurs du genre depuis au moins La Machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895). Le grand mérite de Connie Willis consiste à en dépoussiérer les motifs en les liant à la thématique de l’écriture de l’Histoire.

Le passé fournit en effet une trame que les historiens ordonnent afin de lui donner un sens, du moins aux yeux de leurs contemporains. Tributaires de sources subjectives, armés d’une grille de lecture méthodologique, ils l’auscultent afin d’en éclairer les innombrables zones d’ombre, à la merci d’une erreur d’interprétation. Une tâche ardue vouée à un perpétuel recommencement où le simple recours à une science auxiliaire peut introduire un angle de vue inédit les amenant à reconsidérer leur sujet.

L’étude du passé figure au cœur des préoccupations du professeur James Dunworthy et de ses étudiants. C’est même la principale motivation de leurs recherches et de leur curiosité insatiable. En 2054, le département d’Histoire de l’université d’Oxford dispose d’un outil puissant pour corroborer les hypothèses et donner de la substance aux thèses de ses chercheurs. Avec l’invention du transmetteur temporel, ils peuvent désormais se plonger dans le passé et ainsi observer les faits au plus près pour valider ou infirmer leurs intuitions.

Cet artifice science-fictif, assez proche du raccourci littéraire de l’ansible d’Ursula Le Guin, permet à Connie Willis de modifier le statut traditionnel de l’historien. Par convention, celui-ci est un observateur détaché de son sujet, hors du contexte qui requiert son attention. Cette position lui garantit la distance critique nécessaire afin d’analyser les faits, ou du moins d’essayer de le faire sans céder à un quelconque esprit partisan.

En utilisant le transmetteur temporel, les historiens d’Oxford abandonnent leur regard analytique pour embrasser une Histoire s’écrivant en direct, selon la formule galvaudée par les médias. Ils troquent le refuge des archives ou de leur bureau pour le caractère lacunaire d’un passé dont les aléas s’inscrivent en grande partie sous le radar de la connaissance historique. Ils deviennent les acteurs de leur propre récit, amenés à ressentir dans leur chair et leur sensibilité les heurs et malheurs vécus par leurs aïeuls. L’expérience ouvre incontestablement les perspectives. Elle permet de nuancer la notion de progrès et corrige les préjugés nourris à l’égard du passé. Mais surtout, elle place les historiens face à leur propre condition humaine.

Le Grand Livre illustre d’une manière tragique et viscérale cet aspect du voyage dans le temps. Le roman relate le transfert de Kivrin Engle, jeune étudiante en histoire, dans l’Angleterre du XIVe siècle. Durant cinq cent pages menées tambour battant, la jeune femme se confronte à une Histoire incarnée dans laquelle elle s’implique de manière délibérée, transgressant les tabous de sa discipline. Car même si leur weltanschauung apparaît dépassée à ses yeux, les hommes, les femmes et les enfants de toutes conditions qu’elle côtoie au Moyen Age, se distinguent avant tout par leur qualité d’êtres humains. Avant d’être des paramètres du processus historique, ils vivent, éprouvent des émotions, suscitent l’agacement ou l’admiration. Bref, ils réveillent un sentiment de familiarité.

Le Grand Livre devient ainsi une sorte de périple initiatique dont chaque étape permet à Kivrin de développer sa propre réflexion sur le sens de l’Histoire. Et si elle ne ressort pas plus forte de cette expérience, au moins nourrit-elle désormais une certitude. Quelle que soit l’époque, la souffrance, le courage, la mort et le deuil restent des événements intemporels liés à l’intimité dont la science historique échoue à dévoiler toute l’ampleur.

Io suiicien lui damo amo. (« Je représente les êtres aimés. »)

En voyageant dans le passé, les historiens d’Oxford luttent contre l’oubli et l’entropie, car rien n’est à jamais préservé dans le monde physique. En collectant dans le passé des témoignages, ils espèrent conserver la mémoire de ce qui a existé à un moment de l’Histoire, pour que les générations futures mesurent tout le chemin accompli et celui qu’il reste à faire.

Cette préoccupation apparaît déjà au cœur « Des Veilleurs du feu », mais elle traverse également tous les autres romans d’une manière ou une autre. La novelette nous raconte le transfert de Bartholomew à Londres au moment du Blitz, période charnière dans l’œuvre de Connie Willis. L’historien y intègre l’équipe des veilleurs du feu chargés de protéger la cathédrale Saint-Paul de la destruction en éteignant les bombes incendiaires tombées sur le toit de l’édifice. Au cours de son séjour dans le passé, le jeune homme a toutes les peines du monde à cacher sa véritable identité de voyageur temporel et, à cause d’un chat, il est soupçonné par un de ses collègues d’être un espion à la solde des nazis. Mais, il est surtout témoin des bombardements apocalyptiques vécus par les Londoniens en 1940, un fait dont l’Histoire parvient difficilement à restituer l’intensité.

Une fois de plus, l’intrigue fait la part belle au hasard, montrant que même lorsqu’il est bien informé du déroulement des événements, un historien peut malgré tout se trouver au mauvais endroit au moment moment. Cependant, au-delà du caractère aléatoire des faits, « Les Veilleurs du feu » questionne le lecteur sur les notions de mémoire et d’Histoire. Si l’une relève incontestablement de l’affect et peut s’avérer trompeuse, l’autre se targue d’utiliser les méthodes de la science, ravalant l’individu à une donnée statistique sans incidence sur le cours des événements.

Les romans du cycle du voyage dans le temps luttent contre cette perspective. L’auteure essaie de redonner à l’Histoire sa dimension humaine, livrant à l’observation du lecteur le courage des uns et le désintéressement des autres, autrement dit toutes ces actions accomplies à un moment ou un autre et qui revêtent une importance capitale pour leurs auteurs ou ceux qui les côtoient. À aucun moment, elle ne cherche à les quantifier ou à les hiérarchiser. Elle démontre juste que la mémoire de ces actes n’est pas forcément l’ennemie de l’Histoire, que l’émotion et la nostalgie peuvent être des moteurs aussi puissants que l’envie de connaître.

Bartholomew comme Kivrin dans Le Grand Livre illustrent ce fait. Leur expérience personnelle modifie leur regard sur le passé et fait d’eux de meilleurs historiens, conscients que si l’on ne peut sauver le passé, on peut toutefois le garder en mémoire, à jamais préservé.

« Dieu est dans les détails. »

Un transfert dans le passé ne s’improvise pas. Il donne lieu à toute une batterie de préparatifs qui garantissent la sécurité du voyageur et mobilisent toute la communauté des chercheurs, dont la contribution permet de produire les accessoires et de fournir les connaissances nécessaires à la bonne intégration dans l’époque choisie. Rien n’est trop beau ou trop authentique pour coller au plus près de ce que l’on pense être la réalité historique.

Aucun détail ne doit échapper à la vigilance des candidats au voyage dans le temps. Leur parcours s’apparente d’ailleurs à un véritable examen où l’on évalue leur capacité à se fondre dans l’environnement. L’expédition dans le passé requiert ainsi un entraînement intensif où il faut mémoriser de longues listes de noms, de dates et de lieux. La connaissance des protocoles de transfert apparaît aussi comme un élément capital. Il doit permettre au voyageur de ne pas s’égarer, un fait qui le condamnerait à l’exil loin du présent. À ceci s’ajoutent la maîtrise de la langue en usage à l’époque et l’acquisition de compétences tombées en désuétude, quand elles n’appartiennent tout simplement pas au domaine de l’incertain. Pour la bonne cause, l’historien supporte sans sourciller les séances d’essayage interminables, endossant les vêtements inconfortables jadis à la mode, supportant les récriminations des chercheurs poussés au surmenage par la pression des multiples demandes émanant des diverses facultés. Mais, ce luxe de précaution n’empêche pas l’événement inopiné de venir gripper la belle mécanique. Un fait dont Connie Willis mesure toute la portée dramatique et drolatique, faisant de celui-ci un caractère récurrent de son cycle sur le voyage dans le temps.

A priori, un historien devrait être le voyageur le mieux armé pour s’adapter au passé. Sa connaissance des faits, des us et coutumes, de la chronologie des événements lui procure un avantage indéniable lui permettant d’éviter les anachronismes. Mais, l’actualité reste en grande partie un phénomène complexe qui échappe au champ disciplinaire de l’Histoire. Elle apparaît comme une somme de détails et d’interactions dont les manifestations sont bien difficiles à appréhender dans leur totalité et qui concourent à compliquer singulièrement la tâche du voyageur temporel.

Soumis aux aléas temporels, au caractère fortuit des circonstances, aux vicissitudes du quotidien en apparence futiles, les historiens d’Oxford sont finalement condamnés à subir leur mission, ballotés entre leur connaissance académique du passé et le caractère incertain de l’existence humaine. Un retard dans les transports, une potiche victorienne, la une d’un journal périmé, les ronflements d’un chien… Des détails, des détails, encore des détails, dont l’essentiel n’appartient pas au champ de l’Histoire, mais contribue pourtant aussi à son déroulement.

Le passé est-il immuable ?

Lors de son déplacement dans le temps, le voyageur doit prendre garde de ne pas interférer avec le passé. Il lui faut réduire son empreinte historique au minimum afin de ne pas influer sur un fait essentiel et ainsi modifier le futur. Le motif, aussi vieux que la science-fiction, fournit la matière à une abondante littérature spéculant sur la notion de paradoxe temporel et à son corollaire plus ludique, l’histoire de police ou de guerre temporelle.

Chef-d’œuvre de finesse et d’humour, Sans parler du chien apporte un regard décalé sur ce lieu commun du genre. Dans un continuum chaotique où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère essentielle. Mais, elle ne peut s’accomplir qu’à la condition expresse d’une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits.

Ces prémisses figurent au cœur du roman de Connie Willis. Ils en constituent à la fois l’argument de départ et le ressort romanesque. Alors qu’il croyait soigner son déphasage temporel en toute quiétude à l’époque victorienne, Ned Henry est chargé de remédier à une grave incongruité anachronique. A priori, le fait ne peut se produire, le continuum ayant développé ses propres mécanismes d’auto-défense, des garde-fous dont les chercheurs s’acharnent à simuler le fonctionnement sans vraiment en saisir tous les effets.

Si les théoriciens ne s’accordent pas sur ce sujet, il semble toutefois possible d’enfreindre quelque peu les règles. Dans le meilleur des cas, cela n’occasionnerait qu’une amplification des décalages lors des transferts dans le passé. Dans le pire, il en résulterait une impossibilité à voyager dans le temps, ou une modification du cours de l’Histoire, voire la destruction de tout l’univers. En soustrayant un chat à son devenir dans le passé, en l’emmenant dans le futur, puis en le ramenant à son époque, les historiens d’Oxford n’ont-ils pas créé une incongruité anachronique irrémédiable digne de Schrödinger ? N’ont-ils pas superposé deux lignes historiques probables, un parachronisme dont l’effondrement en une réalité unique conduirait à la modification de l’avenir ?

En abordant ces diverses interrogations, l’auteure américaine nous livre un délicieux whodunit dont la victime avérée serait la continuité historique. Le procédé ne manque pas de fantaisie, et s’il ne déroge pas aux principes de la théorie du chaos, il ne règle cependant pas tous les problèmes évoqués.

À bien des égards, la vérité historique se révèle le hors-champ de l’Histoire. L’inconnu prédomine et notre savoir résulte souvent de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, a fortiori un historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur de l’Histoire elle-même ?

À toutes ces questions, Connie Willis répond avec une certaine malice, une illusoire candeur, multipliant les fausses pistes et les coups de théâtre. Mais au-delà des mésaventures de Kivrin, de Ned Henry, du professeur Dunworthy, de Mérope Ward, Polly Churchill et Michaël Davies, le trio d’historiens du diptyque « Blitz », elle distille une philosophie de l’Histoire déterministe qui tend vers l’optimisme, en dépit des épisodes dramatiques jalonnant le passé. La météo, les maladies épidémiques concourent au moins autant que le courage, les trahisons et l’amour à la stabilité historique. Ces phénomènes naturels, ces sentiments humains définissent le continuum qu’ils contribuent à façonner et auquel s’ajoutent les accidents et le hasard. Sans oublier les chats et les historiens…

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