Les Marches de l’Amérique

Parce qu’il n’a pas eu le courage de reprendre la ferme familiale, après la mort de sa femme, Pigsmeat Spense a tout abandonné, préférant s’aventurer sur la Frontière, histoire d’y prendre un nouveau départ. Après tout, l’Ouest n’est-il pas le territoire de toutes les promesses pour les déclassés et les marginaux, mais aussi pour le gouvernement américain, de plus en plus soucieux de l’intégrer dans l’Union afin de le découper en petits morceaux pour le vendre au plus offrant. Pour Tom Hawkins, la Frontière apparaît comme un refuge, un lieu où échapper à une carrière de tueur, inaugurée par le meurtre de son père. Amis depuis l’enfance, les deux hommes parcourent les terres encore vierges de l’Ouest américain, vivant de petits boulots sans parvenir à se fixer définitivement quelque part. Poursuivis par leurs nombreux crimes, ils désespèrent d’échapper à leur destin.

Jusqu’au jour où leur chemin croise celui de Flora, une esclave métisse, prostituée par le fils de son propriétaire. La belle leur offre l’opportunité de racheter leur existence criminelle, en accomplissant sa vengeance.

« Tu te souviens d’eux inquiets en permanence. Ils avaient peur de se perdre, puis ils avaient peur de se retrouver ailleurs que là où ils voulaient aller. Ils avaient peur du pays devant eux – l’immense horizon rouge sang vers lequel ne s’étendait rien d’autre que de l’herbe et un ciel si bleu qu’il leur faisait mal – mais ils continuaient à marcher, et toi, qui était si jeune, tu marchais avec eux.

Tu te souviens encore de ce ciel implacable. Parfois morcelé par des nuages et parfois non. Tu te souviens de ce vaste désert d’herbe qui n’était même plus l’Amérique, mais quelque autre pays, tu te souviens que le vent était sans saveur, et tu ne te souviens pas de grand-chose d’autre. Des étoiles la nuit, peut-être. »

La Frontière appartient aux mythes fondateurs, creuset de l’identité américaine. Déclinée sous diverses formes au cinéma et dans la littérature, elle a longtemps contribué à cette image de liberté incarnée par la jeune nation, fondée au départ sur la côte Est. Au point de masquer la réalité et ses angles morts, guère reluisant. Mais, que voulez-vous, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende.

Avec Les Marches de l’Amérique, second roman de l’auteur paru en France, Lance Weller écorne quelque peu la légende. Délaissant le champs de bataille de la Wilderness, il porte son regard sur les étendues encore vierges de l’Ouest américain. Une immensité loin d’être encore complètement cartographiée, recelant des dangers de toutes sortes, maladie, déserts hostiles, cimes enneigées, indiens et desperados. Une terre de dispute, entre Mexicains et Américains, sillonnées par des bandes ensauvagées de chasseurs de scalps, par des prostituées, des trappeurs et autres ermites fuyant la « civilisation », toute une foule de va-nu-pieds à l’existence sordide. Un espace de conquête où débarque un flot continu de colons bien mal armés pour y survivre. Des pauvres gens, durs à la peine, portant dans leurs maigres bagages l’espoir de recommencer une existence sur des bases meilleures, avec comme seul avenir une vie de labeur et la certitude de finir enterré dans ce sol qu’ils convoitent tant.

Cette thématique traverse Les Marches de l’Amérique, comme un arrière-plan en technicolor, fournissant les composantes du destin de Tom, Pigsmeat et Flora. Une destinée implacable que le trio s’efforce de faire mentir et qui pourtant finit par les rattraper. Car en effet, à l’instar de Méridien de sang de Cormac McCarthy, l’Ouest de Lance Weller n’a rien d’un décor en carton pâte, posé là pour faire joli. La majesté de ses paysages s’oppose au triste spectacle de l’humanité, dont les manifestations composent les chapitres violents de l’histoire de sa conquête. Un récit bien éloigné de l’imagerie naïve du légendaire de la Frontière.

Déconstruction critique du mythe de la Frontière, Les Marches de l’Amérique se révèle un récit empreint d’un fatalisme dépourvu de toute nostalgie, et pourtant, au-delà de la flamboyance des faiseurs de légende et des politiques, le roman de Lance Weller dévoile des trésors d’humanité. Et, pas toujours là où on le croit.

« Je suis en train de te dire qu’un homme qui va là-bas, dans l’Ouest, maintenant, il pourrait y prendre un bon départ dans la vie. Ou y prendre un nouveau départ. Un homme pourrait laisser derrière lui tout ce qu’il était. Peut-être se faire un jardin dans tout ce désert. Pars pour l’ouest. Et raconte-toi une nouvelle petite histoire sur toi-même. »

Les Marches de l’Amérique (American Marchlands, 2017) de Lance Weller – Éditions Gallmeister, collection « Nature Writing », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par François Happe)

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