Le Roi de l’hiver

Les habitués de ce blog connaissent mon goût douteux pour les lectures interlopes, ces mauvais genres devenus produits de la culture de masse par le truchement d’un marketing toujours plus envahissant, même si ses angles morts recèlent encore quelques trouvailles. Ils connaissent aussi certainement ma passion pour la « Matière de Bretagne » et ses diverses manifestations. J’ai le nom des meneurs, ne le niez pas. Bref, retournons le temps d’un article chez nos cousins Brittons. D’ailleurs, peut-être devrais-je dire le temps de trois articles car il va être question ici du premier tome de la trilogie composant la « Saga du roi Arthur » de Bernard Corwell.

Depuis le départ des Romains, l’île de Bretagne est en proie à la division. Plusieurs rois se disputent l’autorité suprême, affaiblissant la cohésion du peuple breton face aux périls nombreux qui s’accumulent. D’abord, la menace des cousins irlandais qui ne cessent de se livrer à des raids contre les habitants de la grande île, jugés moins purs et indépendants. Les Irlandais n’ont en effet jamais cédés, eux. Ils ont su garder les traditions celtes intactes, exemptes de toute contamination romaine ou chrétienne. Mais à l’Est, un nouvel ennemi amasse ses forces. Les bandes saxonnes ont débarqué et se sont taillées plusieurs royaumes dans le pays de Lloegyr. Une tête de pont que leurs chefs entendent exploiter au détriment des royaumes bretons de Dumnonie, Kernow, Gwent, Powys, Démétie et tous les autres. Uther est parvenu à ceindre la couronne de Grand roi pendant un temps. Mais, son pouvoir reste fragile car il ne dispose que d’un héritier né pendant l’hiver, mineur et contrefait de surcroît. En l’absence de Merlin, parti chercher la Sagesse de la Bretagne et ses Treize Trésors, gages de l’appui des dieux, il ne peut compter que sur Arthur, son bâtard. Un personnage qu’il déteste.

Le Roi de l’hiver appartient à cette catégorie de romans rattachés à l’Arthuriana, autrement dit les histoire relevant plus ou moins de la geste arthurienne. Je renvoie les éventuels curieux au panorama assez exhaustif de William Blanc et à l’étude du personnage d’Arthur par Alban Gautier, s’ils souhaitent approfondir le sujet. Il y a matière (ahah!).

Toujours est-il que Bernard Corwell prend le partie de faire du héros britton, un personnage historique, s’efforçant de donner une image vraisemblable de la Bretagne des âges sombres, autrement dit la période ayant suivi l’abandon de l’île par les légions romaines et les troubles qui s’ensuivirent. Une reconstitution, on va le voir, qui emprunte beaucoup à l’imagination de l’auteur et à la fiction, essentiellement les textes médiévaux de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Mallory. Car d’un point de vue historique, l’auteur le révèle lui-même, les sources historiques sont plutôt maigres et peu sûres, certaines d’entre-elles ne citant même pas Arthur. Un fait qui l’a poussé à interpoler ou broder en usant sciemment d’anachronismes et de raccourcis, les peuples brittonniques étant notamment qualifiés de bretons et les mœurs des guerriers se conformant aux pratiques du XIIe siècle.

L’auteur britannique, américain d’adoption, opte pour la version de Nennius, faisant d’Arthur un chef de guerre, un Dux Bellorum, au service du souverain de Dumnonie, l’un des royaumes britonniques issu de l’éclatement de la province de Bretagne, si ce n’est le principal. Il plante le décor au Ve siècle, délaissant les châteaux en pierre pour les forteresses en bois et terre posées sur des collines. Et même s’il laisse libre cours à la légende, faisant de Ynys Trebes (le Mont Saint-Michel) la capitale du roi Ban de Benoïc, il s’efforce de donner une apparente vraisemblance historique à son récit, dotant Arthur et d’autres guerriers d’armures à la romaine, et faisant des combattants à pied, le fer de lance des armées.

Sous la plume de Derfel, narrateur a posteriori de sa propre histoire au côté d’Arthur, du fin fond du monastère où il vit reclus dans sa vieillesse, le récit se déploie, tout en morceaux de bravoure ne cachant rien de la violence brute des combats ou des revers de fortune. Dans un style se voulant réaliste, Bernard Corwell met en scène le combat opposant le christianisme aux partisans du paganisme. Il égaie la campagne bretonne de villas et cités romaines dont la majesté retourne peu-à-peu à la boue, quant elles ne connaissent pas un sort plus funeste pendant une bataille.

En conséquence, Le Roi de l’hiver se révèle une variation astucieuse et plutôt réussie autour du mythe arthurien. Une fresque historique que n’aurait pas désavoué Alexandre Dumas qui se faisait un devoir de violer l’Histoire afin de donner naissance à de beaux enfants. A suivre bientôt avec L’Ennemi de Dieu.

Le Roi de l’hiver – la Saga du roi Arthur 1/3 ( The Winter King : A novel of Arthur, 1995) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2001 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s