Les Visages de Mars

À l’instar de Jean-Jacques Girardot ou de Serge Lehman (même si celui-ci a effectué un retour comme scénariste BD), Jean-Jacques Nguyen figure parmi les étoiles filantes de la science-fiction francophone. Venu au genre via l’astronomie et le fanzinat, il s’est illustré notamment avec « L’Amour au temps du silicium », nouvelle multi-primée inscrite au sommaire de l’anthologie Escale sur l’Horizon. Pour autant, en dépit d’un réel talent, les promesses esquissées par la trentaine de nouvelles dont il est crédité, ne se sont pas concrétisées par un roman, l’auteur délaissant complètement l’écriture. Mais, peut-être effectuera-t-il un come-back, qui sait ? En attendant, Les Visages de Mars, coédités par Orion et Le Bélial’, demeure son seul recueil. Une rareté dont il convient de mesurer la qualité, tant du point de vue du traitement des personnages que de ses vertus spéculatives.

Les visages de Mars oscille entre fantastique et science-fiction, acquittant son tribut à Lovecraft, Egan et Ballard , mais aussi aux auteurs de la speculative fiction britannique, sans céder un seul instant à la facilité du pastiche. Si « Rêve de Chine » et « Swing, puzzle, Harlow » jouent avec les ressorts de l’œuvre de l’auteur de Providence, on sent que les références ne sont pas encore complètement digérées. Anticipant la Croisière jaune, le premier texte décrit la traversée de l’Himalaya par une expédition automobile en quête du col qui lui permettra d’atteindre la Chine. Le périple des aventuriers se mue progressivement en une interminable ascension, traversant des villages abandonnés, cernés par des abîmes insondables et des cimes glaciales balayées par un vent d’ailleurs. Une longue course, hélas dépourvue de véritable tension dramatique, où l’on ne sent pas vraiment la folie s’emparer de l’esprit du narrateur. Inspiré également du corpus lovecraftien, le second texte se révèle surtout comme un portrait caustique de l’univers des studios hollywoodiens pendant les années 1930. Le dénouement, au demeurant très sage, pâtit malheureusement de son caractère prévisible. Mais le meilleur est à venir.

Avec « Incident de villégiature », on atteint le premier point d’orgue du recueil. Dans cette excursion au bord du golfe du Morbihan, l’auteur produit un superbe texte fantastique, fustigeant au passage le conformisme de nos modes de vie avec une gouaille vacharde et réjouissante.

Dans un registre différent, « Nos anges sont de fiel » pose la question de la mort de Dieu, y répondant par un récit étrange, maniant d’une manière très visuelle la métaphore et une certaine forme d’humour. Les amateurs de Moebius apprécieront.

« Temps mort, morte saison » se révèle un excellent texte d’inspiration ballardienne. La fiction spéculative chère à l’oracle de Shepperton, mais aussi à Christopher Priest, s’y marie avec bonheur à un récit empreint de nostalgie, tout entier porté par le deuil et la mort. Deuxième point d’orgue du recueil, assertion non négociable.

Vertige science-fictif garanti avec « L’Homme singulier », où nous découvrons les capacités d’un homme dont le cerveau héberge un trou noir. Un fait lui donnant un réel avantage sur ses contemporains, mais dont il éprouve également les conséquences dans sa relation à autrui. Ce court texte de hard science qui ne déparerait pas dans un recueil de Greg Egan, révèle aussi d’étonnantes qualités humaines, témoignant de l’intérêt de l’auteur pour « ce qui se passe entre les gens ».

Avec « L’Ultime réalité », on franchit un nouveau cap, Jean-Jacques Nguyen n’hésitant pas à mêler la physique fondamentale à la géométrie impie de H.P. Lovecraft. Ici, l’exploration de l’infiniment petit des particules subatomiques ne conduit pas à la révélation des paramètres cachés de la physique quantique, mais bien au dévoilement d’une réalité insupportable à l’entendement humain. Avec ce récit malin et extrêmement bien construit, Jean-Jacques Nguyen opère ainsi un glissement vers la science-fiction à laquelle il convient finalement de rattacher Lovecraft.

Avec « Les Architectes du rêve », on s’aventure du côté des univers virtuels. Dans un Paris futuriste ayant subit une refonte totale de son paysage, la ségrégation socio-spatiale néo-libérale apparaît comme la norme. Pour distraire les élites oisives, on capte dans la mémoire des habitants les plus âgés et les plus pauvres, les souvenirs de leur enfance. Le matériau sert ainsi à modéliser pour les plus riches un Paris virtuel où ils peuvent se distraire, tout en consommant au prix fort les services offerts par la multinationale commercialisant ce produit. Mais, la revanche des losers se cache dans les recoins du programme… Ce texte révèle en creux les préoccupations politiques de l’auteur et son angoisse de l’avenir néo-libéral dont on devine déjà les évolutions dans les années 1990. Une tendance amplifiée et confirmée depuis cette époque, sans que rien ne soit venu l’infléchir.

Pour terminer, « Les Visages de Mars » nous ramène aux premières amours de Jean-Jacques Nguyen : l’exploration de l’espace. L’auteur reprend ici à son compte l’un des lieux communs de la science-fiction, la planète Mars. S’inspirant de la célèbre photo de la sonde Viking, où l’on croyait distinguer une face humanoïde sculptée à la surface d’un rocher martien, il ressuscite quelques uns des fantasmes de l’humanité concernant la planète rouge. Voici un excellent texte qui permet de terminer la lecture de ce recueil sur une touche de nostalgie, celle d’une science-fiction privilégiant le sense of wonder.

Hétéroclite et pourtant brillant, Les Visages de Mars dévoile toute l’étendue de la palette d’un auteur prometteur dont on aurait aimé continuer à lire les histoires. À défaut de cela, contentons nous de ce recueil disponible en numérique ici.

Les Visages de Mars de Jean-Jacques Nguyen – Orion éditions & Le Bélial’, « Étoiles Vives/Bifrost », 1998

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