Le Complot contre l’Amérique

Chronique publiée en hommage à Philip Roth, bien entendu.

« C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? »
Les enfants adorent se faire peur. Dans Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth transpose sur le papier une crainte enfantine à l’aide de l’uchronie. Et si Charles Lindbergh, le sympathique et réputé aviateur états-unien, avait battu Franklin Delano Roosevelt au cours de l’élection présidentielle de novembre 1940 ? Quel aurait été le devenir de la démocratie américaine et le destin d’un monde en guerre ? Et si ce héros américain emblématique, marqué par un deuil éprouvant, celui de son enfant enlevé et assassiné en 1932, était devenu le trente neuvième président des États-Unis, quelle aurait été la vie du jeune Philip Roth et de sa famille ?

La question est d’importance, surtout lorsque l’on sait que Lindbergh exprimait des idées franchement puantes qui suscitaient un écho favorable dans l’opinion publique de son époque. Militant charismatique au sein de l’organisation isolationniste America First, l’Aigle solitaire, comme on le surnommait, s’était laissé aller, et pas qu’une fois, à affirmer sa sympathie pour Adolf Hitler : « C’est sans doute un grand homme, et je suis convaincu qu’il a fait beaucoup pour le peuple allemand. » Le même Lindbergh décoré par le régime nazi, une décoration qu’il ne reniera jamais, sans même parler de la rendre… Enfin, ce Lindbergh auteur de propos racistes, pour le moins : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères… ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur », et indéniablement antisémites : « Il n’y a que trop de Juifs à New York dans l’état actuel des choses. En petit nombre, ils donnent de la force et du caractère à un pays, mais quand ils sont trop nombreux, ils engendrent le chaos ; or il nous en arrive trop. » Tout ceci, Philip Roth le rapporte dans un post-scriptum pédagogique en fin d’ouvrage, ce qui permet de resituer les personnages de son roman et leurs propos dans le vrai contexte historique.

Revenons au récit. Narré au rythme d’une autobiographie en partie imaginée, Le Complot contre l’Amérique est la chronique d’une famille juive ordinaire habitant Newark pendant les temps difficiles et incertains du premier mandat de Charles Lindbergh. On y perçoit la part des souvenirs personnels à travers les détails du quotidien — la collection de timbres, la description du quartier et de son voisinage — et les réflexions intimes de l’auteur. Naturellement, le contexte historique divergent génère des conséquences inédites sur la vie et l’entourage du petit Philip. Le cousin — une vraie tête brûlée — va s’engager dans l’armée au Canada pour combattre en Europe. Il en reviendra d’ailleurs mutilé et finira comme homme de main pour un parrain de la mafia juive. Face à la montée des périls, certains notables de la communauté juive — et le frère aîné de Philip Roth — , s’engagent dans le Bureau d’Assimilation créé par Lindbergh et participent à la politique de relocalisation, méthode douce pour déporter les familles juives dans l’Amérique profonde. Autour de la famille Roth, la communauté juive s’émeut, se replie puis s’inquiète. Certains de ses membres fuient le pays tandis que d’autres résistent, usant et abusant de la liberté d’expression que leur octroie la Constitution américaine. Des figures d’exception se détachent, et les souvenirs uchroniques de l’auteur se teintent d’une vraisemblable et émouvante authenticité. Malheureusement, Philip Roth ne pousse pas la logique de l’uchronie jusqu’au bout, à tel point que l’on peut affirmer que Le Complot contre l’Amérique n’est autre qu’une uchronie avortée. Certes, on est loin du ratage ridicule proposé par Daniel Easterman dans K (chez Pocket), pseudo récit d’espionnage se fondant sur la même divergence sans se démarquer du thriller grossier et ridicule. Cependant, on réalise rapidement, par des détails que Philip Roth laisse échapper ça et là, que l’épisode Lindbergh n’est en fin de compte qu’une passade, une parenthèse fictive. Ce que viennent confirmer ensuite l’escamotage abrupt du président, la rupture introduite par le chapitre 8 dans le récit autobiographique, le supposé complot exonérant Lindbergh de toutes ses responsabilités et la restauration de la ligne historique telle que nous la connaissons (retour de Franklin Delano Roosevelt, attaque surprise de Pearl Harbor à la fin de 1942, entrée en guerre des États-Unis…). Comme si Philip Roth n’avait pas voulu faire d’infidélité à la véritable Histoire. Comme s’il avait voulu démontrer que la structure de la démocratie américaine était plus forte que les aléas de la conjoncture historique.

En conséquence, Le Complot contre l’Amérique est un roman résolument optimiste et attachant, mais pourvu d’une conclusion bien décevante d’un point de vue uchronique. Quant au fameux complot du titre : « Il y a bien un complot, en effet, […] et je vais me faire un plaisir de vous nommer les forces qui l’animent : ce sont l’hystérie, l’ignorance, la malveillance, la bêtise, la haine et la peur. » A méditer par les temps qui courent.

Le Complot contre l’Amérique (The Plot against America, 2004) de Philip Roth – Édition Gallimard, collection « Du monde entier », mai 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Josée Kamoun)

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