La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit de l’espagnol [catalogne] par Marianne Millon)

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L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017

Scalp

À 9 ans, Hans apprend de sa mère que son père biologique vit en ermite au bord d’un étang situé dans les bois. Coupé de tout, y compris de son fils. Pendant toute son enfance, on lui a caché la vérité, préférant lui servir une fable toute prête. Mais, à l’occasion de la mort de celui qu’il voyait comme son père, sa mère décide de tout lui révéler et d’aller le présenter à ce géniteur absent.

« La forêt n’est le territoire de personne.

C’était Jean-Loïc qui l’avait dit. Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartenait toujours à quelqu’un, la forêt restait la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. »

La trame est classique. Elle a même un air de déjà-vu. Pourtant, Cyril Herry parvient à broder une histoire inquiétante, faisant la part belle à l’enfance, à la filiation et à la nature. La quatrième de couverture parle d’un huis clos à ciel ouvert. On ne peut qu’abonder dans son sens, tant Cyril Herry s’y entend pour brosser le tableau saisissant d’un monde rural, taiseux et fruste, où affleure une violence latente et sauvage.

Scalp s’apparente à une élégie en prose dédiée à la nature. Une nature généreuse mais prompte à reprendre aussitôt ce qu’elle a donné, intérêts y compris. Une nature exploitée, souillée par l’homme, comme l’atteste les carcasses de voitures qui rouillent dans les bois et déflorent le décor bucolique. Une nature attentive, à l’écoute du drame dans lequel Hans et sa mère vont se trouver plongés. En plantant sa yourte sur ce bout de terre, Alex, le père de Hans, a dérangé les autochtones. Les Klaus, les potentats du coin. Des malfaisants qui s’y entendent pour écraser la mauvaise herbe. Et justement, Alex fait un peu tache dans le paysage avec son passif d’ex-militant radicalisé, écolo jusqu’au-boutiste. Alors, il faut le faire déguerpir, quitte à l’effacer de la carte.

D’emblée, l’absence d’Alex hante des lieux figés dans l’attente. Elle divise mère et fils, Hans préférant rester plutôt que de tailler la route vers la civilisation. La forêt et la yourte lui donnent l’envie de jouer à l’indien, de se fondre dans la végétation pour tendre des embuscades aux visages pâles venus nuire à l’harmonie des lieux. Il investit les lieux, s’inventant des histoires, des aventures, se construisant des cabanes dans les arbres et retrouvant les gestes des pionniers, appris sur le tas avec son père putatif. Peter Pan n’est pas loin, mais pas la fée Clochette. Les eaux turbides et silencieuses de l’étang cachent peut-être autre chose que des poissons. Quant à ses rives, un taillis d’arbres muets, à la cime écrasée par le soleil d’août et aux racines plongeant dans un humus sillonné d’insectes nécrophages, elles masquent des présences menaçantes, aux aguets, prêtes à en découdre.

Scalp est ainsi un roman d’apprentissage, celui d’un gosse rattrapé par l’âge adulte, opérant sa mue vers autre chose. Quelque chose de plus brutal et définitif, rejouant le mythe de l’enfant sauvage à l’envers, avec la complicité de la nature et la sinistre contribution des passions humaines. Bref, voici un roman troublant et sombre, mais non dépourvu d’une certaine beauté.

Scalp de Cyril Herry – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », février 2018

Le Reich de la Lune

Les amateurs de nazis dans l’espace se réjouiront d’apprendre que Le Reich de la Lune vient combler leur passion déviante et coupable pour les uniformes dessinés par Hugo Boss, les soucoupes volantes et les théories du complot farfelues (euphémisme, me dires-vous). Il trouveront en effet tout cela dans le roman de Johanna Sinisalo et sans doute bien davantage, comme nous allons le voir.

« Nous étions assis dans sa chambre devant nos tablettes, lui plongé dans l’exploration des fonctions de l’appareil, moi en train de rédiger des projets de texte de propagande pour Vivian Wagner, quand Klaus a éclaté de rire. C’était si rare que j’ai pris peur. Il m’a fourré sa tablette sous le nez et a touché l’écran. J’ai vu un bref extrait de film dans lequel un mammifère à fourrure tentait de s’introduire dans un pot en verre qui avait l’air bien plus petit que lui et y arrivait, de manière totalement incompréhensible. C’était un animal de compagnie très répandu, un chat, que je connaissais par Heidi. Dans le livre, Heidi apportait des chatons à Clara, la petite paralytique, et c’est précisément à ce passage que j’avais pensé quand j’avais eu l’idée de voir un bébé chat dans une des figures de Rorschach de notre test de compatibilité. Klaus m’a montré un autre bout de film : c’était une succession de brèves scènes dans lesquelles des chats essayaient de grimper en différents endroits et faisaient des chutes comiques, assez souvent dans l’eau, ce qu’ils détestaient visiblement. J’ai trouvé ces scènes tout à fait intéressantes et séduisantes, mais pas particulièrement drôles, et je l’ai dit. Pourquoi filmait-on froidement ces pauvres bêtes malchanceuses au lieu de les empêcher de se mettre dans de telles situations ? »

Conjuguant l’uchronie à un propos satirique, l’autrice finnoise ne se contente pas de s’inspirer de sa contribution au scénario du film Iron Sky. Bien au contraire, elle reprend des idées et des personnages abandonnés au cours des multiples écritures et réécritures de cette pochade à grand spectacle, pour impulser au récit une dimension féministe, lui faisant dépasser le simple statut de novélisation.

Tout l’intérêt du roman repose en effet sur sa narratrice, Renate Richter, dont nous épousons d’emblée le point de vue omniscient, puisque recomposé a posteriori dans le journal qu’elle tient après la grande guerre initiée par les nazis pour reconquérir la Terre. Un fait dont on découvre les prémisses et le dénouement au fur et à mesure de son récit. Renate restitue ainsi le processus mental qui l’a conduite à abandonner son conditionnement nazi pour adopter un regard plus critique sur le désastre final et sur ses contemporains, ennemis y compris.

Comme nous le découvrons, elle est née dans une famille appartenant à la race des seigneurs qui domine Schwarze Sonne, la base lunaire fondée par les survivants du nazisme après leur exil. Son père, scientifique de renom, appartient au cercle restreint des concepteurs de l’opération Götterdammerung, l’arme ultime développée pour exterminer les ennemis capitalistes et bolcheviques. Mais, le Mondführer ne manque pas d’autres armes pour mener à bien son projet. Walküre et autre Rheingold, des engins qui ne sont pas pour rien dans le mythe terrestre des soucoupes volantes, peuvent déchaîner la mort sur son ordre. Et si cela ne suffit pas, des zeppelins spatiaux de classe Siegfried s’entraînent pour déchaîner la Meteorblitzkrieg sur les principales villes terriennes.

Si elle est prête à assumer le pire, Renate n’a pourtant pas perdu l’espoir de reconquérir la Terre avec des méthode plus pacifiques, notamment grâce à la Hakenkreuzigungmaschine mise au point par son père afin de conditionner les esprits. Et puis, à force d’étudier la planète natale de sa race et ses œuvres, en particulier Heidi dont elle nous dévoile la nazification du propos, la jeune femme s’est prise d’affection pour ce monde. Elle a développé aussi un solide esprit critique, au point de réfléchir sur l’eugénisme prôné par le Mondreich et de douter des unions contractées après avoir testé la compatibilité génétique des conjoints. Ainsi, si Renate ne remet pas un seul instant en question le bien fondé de l’idéologie nazie et de sa propagande, elle n’en demeure pas moins une jeune femme intelligente qui s’interroge, n’hésitant pas à secouer la chape de plomb qui ossifie les relations entre les hommes et les femmes, privant le collectif national-socialiste de ses forces vives féminines.

En parfaite candide, Renate ne se résout donc pas à accepter le monde tel qu’il est, persuadée par son embrigadement que le meilleur est à venir, sous l’égide du Mondführer et des préceptes bienveillants de l’Ur-Führer Hitler (qu’il repose en paix au Walhalla). Une idéologie dont elle découvre progressivement les mensonges et les aspects inhumains, notamment pendant son voyage sur Terre et à son retour, mais qui n’a rien à envier à la duplicité des démocraties libérales, où les effets de mode passent pour une sorte d’embrigadement saisonnier, où les agences de communication usent des mêmes procédés que la propagande totalitaire et où les gouvernements sont guidés par les mêmes instincts prédateurs que le nazisme, les conduisant à manipuler sans vergogne leur électorat. Bref, Johanna Sinisalo n’épargne rien ni personne, dévoilant avec un humour grinçant et un sens de la catharsis salutaire l’absurdité du genre humain.

En dépit de son aspect de série-Z, Le Reich de la Lune se révèle donc un roman étonnamment malin et amusant, où l’uchronie ne sert pas seulement de prétexte à un défoulement jubilatoire. Bien au contraire, l’idéalisme de Renate nous renvoie à la figure la triste réalité de nos modes de vie, nourrit d’illusions savamment entretenues.

Le Reich de la Lune (Iron Sky – Renaten tarina, 2018) de Johanna Sinisalo – Éditions Actes Sud, collection « Exofictions », 2018 (roman traduit du finnois par Anne Colin du Terrail)

Françatome

Et si ?

D’aucuns auront reconnus le refrain de l’uchronie. Dans ce domaine de l’Imaginaire, Johan Heliot a démontré ses grandes qualités de créateur d’histoires alternatives. Avec Françatome, il choisit de dépayser la conquête de l’espace en France. Peut-être devrait-on parler plutôt d’Empire français car, depuis le coup d’État de 1958, De Gaulle a usé des pleins pouvoirs pour transformer la République en régime autoritaire, troquant sa tenue de héros de la Résistance contre celle de dictateur. Avec le concours d’une quarteron de généraux pas encore à la retraite et d’anciens scientifiques nazis raflés sur le territoire du Reich au moment de sa chute, il a mis en place la politique d’indépendance et de grandeur nationale qu’il appelait de ses vœux depuis sa démission du Gouvernement provisoire en 1946. Si Magnus Maximilian, aka Werhner von Braun, lui a procuré la technologie pour le lancement de fusées, il compte aussi sur le professeur Clain pour disposer d’une énergie inépuisable, celle de l’atome. Mais Clain nourrit l’ambition secrète d’égaler, voire de surpasser l’ancien nazi et son projet de Roue orbitant autour de la planète, en dévoilant les mystères de la matière, quitte à ébranler la structure de l’univers.

Bien des années plus tard, alors que l’Empire français a éclaté après la mort de De Gaulle et que la Roue dont la sécession a contribué à la chute du régime s’apprête à retomber dans l’atmosphère, semant la mort sous la forme de retombées radioactives, le fils de Clain est contacté par sa sœur cadette qui lui demande de mettre un terme à son exil américain pour revenir en France, afin d’assister aux funérailles de son père. L’occasion de solder définitivement le drame familial passé qui l’a poussé à traverser l’Atlantique.

Avec Françatome, Johan Heliot s’avance masqué. Le portrait qu’il dresse de la France des Trente Glorieuses, conquérante et triomphante, cache d’autres intentions. Certes, il imagine une évolution historique alternative vraisemblable, mais pour mieux s’intéresser à notre histoire et soulever quelques questions morales. Auscultant le positivisme qui anime dans les années 1950 et 1960 les pouvoirs politique, économique, médiatique et scientifique, il en révèle toute la duplicité et le mépris pour l’existence humaine. Le sens éthique fait en effet défaut au professeur Clain et aux savants nazis recrutés par la gouvernement français. Ils préfèrent conformer toute réflexion morale à leur désir de plier la nature à leurs desseins, fournissant au pouvoir politique les moyens de mener sa stratégie de grandeur. L’auteur français se livre ainsi à une critique du gaullisme, de la colonisation et du culte du progrès à tout prix. Mais Françatome apparaît aussi comme un drame familial, mêlant Uchronie et Science-fiction, passé et présent, Histoire et prospective. Un récit dévoilant petit-petit une intrigue où l’intime, la petite histoire, font corps avec la Grande, celle où le destin collectif efface les existences individuelles.

Malin dans la construction de son récit, Johan Heliot n’oublie pas de laisser affleurer l’émotion, sans verser dans la sensiblerie. Il donne ainsi chair à cette uchronie, faisant de Françatome une lecture stimulante. Et même si l’on n’atteint pas l’excellence de Rêves de Gloire de R.C. Wagner, on passe un très bon moment, comblant au passage quelques lacunes dans notre culture historique.

Françatome de Johan Heliot – Éditions Mnémos, collection « Helios », mai 2013

Mystic River

Boston, quartier de East Buckingham, 1975. Trois gosses se chamaillent dans la rue, trois gamins issus du petit prolétariat irlandais de la ville. Les pères de Sean et Jimmy travaillent dans la même usine, le premier comme contremaître et le second comme simple manutentionnaire, faisant mentir l’adage qui veut que les habitants du Point, où réside l’aristocratie ouvrière du coin, ne fréquentent pas ceux des Flats, un sous-prolétariat à problème, flirtant avec légalité. Comme leurs pères, Sean, Jimmy et Dave, la pièce rapportée du trio, n’ont cure de cette ligne de partage scindant le quartier en deux. Inséparables jusqu’au jour où passe une voiture dont le conducteur et le passager prétextent un contrôle de police pour embarquer Dave. Quatre jours durant, il disparaît. Quatre jours d’angoisse pendant lesquels la vraie police le recherche, ne se faisant guère d’illusion. Par miracle, il réapparaît après avoir réussi à échapper à ses ravisseurs, marqué à jamais par leurs sévices. L’événement sonne la fin de leur amitié et sans doute la fin de l’enfance pour les trois gosses. Vingt-cinq ans plus tard, Sean a rejoint la police. Il doit enquêter sur l’assassinat de la fille aînée de Jimmy qui désormais tient une épicerie après avoir fait de la prison. Il croise la route de Dave qui ne s’est jamais vraiment remis de son traumatisme.

En lisant Mystic River, je répare une lacune qui m’a conduit à négliger pendant longtemps Dennis Lehane, auteur de polar très bankable comme en témoignent les adaptations au cinéma de plusieurs de ses romans et son activité de scénariste pour la télévision. Cette situation n’est sans doute pas étrangère à ma frilosité, mais il ne faut jamais laisser un préjugé faire obstacle à sa curiosité. Je peux désormais affirmer qu’elle a été satisfaite. L’auteur montre en effet qu’il a du métier. Il sait s’y prendre pour bâtir une intrigue, caractériser les personnages, et son écriture se prête très bien au cinéma, au détriment hélas de la narration, dont les ficelles grossières m’ont un tantinet agacé, entre deux assoupissements.

Mystic River plonge dans les méandres de l’esprit humain. Noire, très noire, l’intrigue ne laisse percer que bien peu d’espoir et joue de façon évidente avec les ressorts de la tragédie, mettant en scène des passions tristement humaines. On sent par avance que les événements vont tourner très mal, l’auteur préférant explorer le passé et le passif de ses personnages plutôt que de ménager le suspense, histoire de nous faire frissonner. Le roman de Lehane se focalise ainsi surtout sur la fatalité, sur l’enchaînement irrésistible des faits qui pousse les êtres humains à accomplir leur destin. Sean, Jimmy et Dave ne sont que les jouets d’un déterminisme social qui les dépasse et les pousse à agir. Face à cela, leur amitié passée, sans oublier le traumatisme originel qui les réunis, ne compte pas ou si peu…

Mystic River apparaît aussi comme un roman sur la vie et la mort, sur le temps qui passe, nourrissant une mélancolie tenace. À vrai dire, l’entropie me paraît être le seul véritable criminel dans l’histoire. Un tueur implacable, sans âme, qui n’hésite pas à faire et défaire les liens humains, transformant les amis d’hier en ennemis d’aujourd’hui, voire de demain. Un planificateur qui remodèle le paysage urbain, bouleversant les repères de ses anciens habitants pour les pousser au départ afin de satisfaire une gentrification assumée. Il nourrit enfin d’illusion les personnages du roman et n’oublie pas de leur envoyer la facture à la fin.

Mystic River est donc un honnête page-turner. Un roman fleuve (ahah!) qui se laisse lire sans déplaisir. Mais, même si Dennis Lehanne a du métier, on a quand même du mal à s’enthousiasmer. Reste le portrait fort bien troussé d’un quartier de Boston et une immersion dans les tréfonds de la psyché humaine.

Mystic River (Mystic River, 2001) de Dennis Lehane – Réédition Payot, collection « Rivages/Noir », mai 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

Timika – Western papou

Si le devenir des peuples premiers dans le monde n’incite pas à l’optimisme, celui réservé aux Papou n’est pas le moins dramatique et sans doute un des moins médiatisés sous nos latitudes. Annexée par l’Indonésie au moment de l’indépendance, la Papouasie occidentale est tombée sous la coupe de l’armée, guère avare en matière de violence. Bras armé du gouvernement de Jakarta, le Kopassus a réprimé ainsi sans scrupules les velléités séparatistes papoues, n’hésitant pas à rançonner les compagnies étrangères pour assurer leur sécurité. Car, dans ce confettis tropical composé de milliers d’îles habitées par une multitude de nations, d’ethnies et de tribus, où s’affrontent islam et christianisme, les Papou ont le malheur d’habiter un territoire riche en ressources minières. Pétrole, gaz naturel, cuivre et surtout l’or contribuent à leur calvaire, souillant montagnes et forêts, sans que les natifs puissent profiter un seul instant des bénéfices tirés de l’exploitation aurifère.

Pratiquant la torture et l’assassinat politique, le Kopassus a été également accusé de mener un génocide silencieux à l’encontre des papou eux-mêmes. Un holocauste inexorable, nourri par un racisme tenace, ravalant les indigènes de la région au rang de sous-hommes à peine civilisés. Sur ce point, l’année 1977 constitue l’acmé du processus d’assimilation forcée, qualifié pudiquement du terme de « modernisation » par le gouvernement indonésien. Entre 4000 et 30 000 personnes sont mortes ou disparues, nul ne sait exactement, pendant l’opération Kikis où des villages entiers ont été mitraillés, bombardés avec du napalm ou des explosifs à fragmentation, histoire de réprimer le soulèvement général des papou. Une liste impressionnante de victimes dont les noms, puisés dans le rapport d’une ONG, seule mention de ce crime de masse, sont énumérés entre les pages 350 et 427 par Nicolas Rouillé, jusqu’à dévorer tout l’espace dévolu à la fiction. Loin d’assainir la situation, la chute du dictateur Suharto n’a fait que l’aggraver, laissant l’armée libre d’agir dans le mépris le plus total des Droits de l’homme. Les leaders indépendantistes Theys Eluay et Kelly Kwalik ont d’ailleurs fait les frais de ce conflit de basse intensité qui ne dit pas son nom.

A son grand soulagement, il lui sembla que la population de Timika était essentiellement indonésienne, impression confirmée par la présence de deux grandes mosquées aux dômes bariolés. Si ce n’était cette ribambelle d’églises, si ce n’étaient ces Noirs vagabondant en loques, pieds nus, si ce n’étaient ces porcs circulant en liberté – ce qui répugna pak Sutrisno, bien plus que les fossés et terrains vagues emplis d’eau stagnante, les tas de détritus jonchant les rues et les trottoirs étoilés de crachats écarlates – Timika aurait bien pu se situer à Java ou à Sumatra.

À bien des égards, la ville de Timika illustre parfaitement ce désastre humain et environnemental. Située au cœur d’un Far-west des antipodes, la cité pionnière semblent livrée à toutes les convoitises et les injustices d’un colonialisme renforcé par le libéral-capitalisme.

À Timika, il n’y a guère de place pour les papou que l’armée a chassé de leur village, massacrant au passage les quelques récalcitrants, révoltés par le viol de leurs lieux cultuels et la pollution provoquée par les rejets toxiques de la compagnie américaine Freeport qui exploite la plus grande mine de cuivre et d’or du monde dans la montagne. Ils sont quantité négligeable. Et après tout, de quoi se plaignent-ils ? Ne bénéficient-ils pas de 1% des profits de la mine, histoire de s’éduquer, de se soigner et de profiter de la société de consommation, sarong et téléphone portable y compris ? Au lieu de cela, que font-ils ? Ils gaspillent l’argent, achetant de l’alcool et des cochons. Ils se complaisent dans la paresse, se laissant distraire par le discours belliqueux des indépendantistes. Non, les Papou ne sont vraiment pas des gens raisonnables.

À Timika, on trouve aussi des étrangers. Quelques expatriés employés par Freeport, venus là pour travailler à la mine ou dans les écoles gracieusement financées par la multinationale américaine. Qu’ils soient révoltés par la situation des Papou, peu importe. Ils ne resteront de toute façon que peu de temps.

La marée humaine débarquée des quatre coins de l’Indonésie montre une toute autre ambition. Venue pour faire fortune dans cet Eldorado tropical, cette foule de traîne-savates et de gagne-petits est prête à tout pour réussir, quitte à écraser son voisin pour survivre. Elle compte et recompte les billets crasseux lâchés par les mieux lotis, crachant sur les Papous, car il est toujours plus simple de s’en prendre à plus pauvre que soi.

À Timika, on trouve surtout l’armée, omniprésente, en concurrence avec la police pour se payer sur l’habitant. Patrouillant en 4×4 aux vitres fumées et surveillant la circulation sur la principale route qui dessert la mine, elle constitue un véritable État dans l’État. Une institution agissant dans la plus complète impunité, contrôlant en permanence les allées et venues de la population, réprimant sans vergogne les manifestations de mécontentement, rançonnant les petits commerces et n’hésitant pas à faire pression sur la compagnie Freeport pour montrer son autorité.

Avec Timika, Nicolas Rouillé nous livre un roman très documenté, nous dévoilant le combat quotidien des Papou pour exister dans un monde leur étant hostile. Il opte pour la multifocalisation, nous immergeant dans les existences personnelles de plusieurs personnages. Le procédé permet de restituer la complexité politique, économique et humaine de cette mosaïque ethnique, tout en échappant à l’écueil du documentaire un tantinet didactique. On adopte ainsi le point de vue papou, mais également indonésien et occidental, essentiellement celui des Australiens et Américains, sur ce qu’il faut bien appeler une tragédie humaine et écologique. Dans ce récit à plusieurs voix, on suit surtout l’itinéraire d’une famille papoue. D’abord l’aîné, Alfons, qui a rejoint la guérilla, obsédé par le désir d’obtenir l’indépendance pour son peuple. Il a rompu avec son mentor, Kelly Kwalik, préférant frayer avec les trafiquants d’armes pour poursuivre la lutte en sabotant les installations de Freeport, en prenant des otages et assassinant les militaires indonésiens. Le cadet, Johni, n’a pas pris la même voie, préférant dilapider l’or récupéré grâce à l’orpaillage dans les effluents toxiques rejetés par Freeport dans la rivière. Un travail de forçat suscitant la jalousie, soumis au racket de l’armée et des marchands indonésiens, et dont il tire pourtant de quoi subsister, en dépit de l’alcool et des prostituées séropositives dont il abuse. Quant à Rose, la seule fille de la fratrie, elle vit exilée en Australie où elle étudie pour devenir infirmière, malgré une culpabilité tenace.

Ce trio croise la route d’expatriés australiens et américains, celle d’un journaliste d’investigation venu chercher de quoi décrocher le Pulitzer, celle de pak Sutrisno, un pauvre javanais espérant devenir riche en tenant un warung, mais aussi celle de Bambang, un salopard prêt à toutes les combines pour faire fructifier son pactole. Ils croisent aussi la route de deux agents du FBI, venus enquêter sur un attentat terroriste dont l’armée rend responsable Kelly Kwalik que d’aucuns considèrent comme le messie en Papouasie, sans oublier quelques Ladyboys à la recherche de leur place dans ce milieu de rustres.

À bien des égards, Timika se révèle une lecture salutaire. Du conflit larvé qui prévaut en Papouasie occidentale, conflit jalonné de crimes de guerre et contre l’humanité, on ne connaît en effet rien en France. Et si l’on était informé de celui-ci, qu’est-ce que cela changerait ? Nicolas Rouillé prend le pari que si la littérature ne peut changer le monde, elle contribue au moins à changer notre regard sur celui-ci, dévoilant ses angles morts, ses trous noirs en forme de culs-de-basse-fosse ignorés des bonnes consciences du libéral-capitalisme. Et, il prend également le pari que la littérature peut permettre de se venger de la réalité, rendant justice aux habitants de ce coin du monde. Un pari amplement réussi avec Timika.

Timika – Western papou de Nicolas Rouillé – Éditions Anacharsis, collection « Fictions », 2018