Une balle de colt derrière l’oreille

À la mort de son beau-père, Antoine Lacoste hérite d’une clé lui donnant accès au coffre-fort conservé dans le bureau de la maison familiale. Étonné par cette dernière volonté, il y découvre d’abord un Colt 45, accompagné d’une cartouche enveloppée dans une peau de chamois. Puis, une liste de onze noms, pour la plupart des surnoms. Enfin, un petit carnet à spirale portant deux fois la mention en capitale d’imprimerie LUI COLLER UNE BALLE DE COLT DERRIÈRE L’OREILLE.

Intrigué, Antoine ne s’explique pas le legs de son aîné. Certes, il a toujours éprouvé pour celui-ci un respect teinté d’une certaine crainte, celle que suscite le mystère. Mais, pas au point de ne pas apprécier la franchise et la rudesse sans détour du bonhomme à qui il donnait du Bruneau, en réponse à son injonction amicale. Souriant et taiseux, son beau-père l’a toujours considéré avec bienveillance, comme un gosse dont la naïveté amuse. De sa vie, Antoine ne connaissait guère que les généralités. Une existence dont la plus grande partie a été donnée à la guerre. Capitaine de la Légion étrangère, ancien résistant, survivant de Buchenwald, engagé en Indochine où il a éprouvé dans sa chair une nouvelle fois l’inhumanité des camps après la défaite de Diên Biên Phu, Bruneau a en effet toujours gardé le secret sur les détails de son passé. Aussi, le contenu du coffre pique-t-il la curiosité du gendre. Et, de fil en aiguille, ses investigations lui font côtoyer l’itinéraire de Georges Boudarel.

« Mais toi, Simon, tu aurais aimé être… Enfin… t’engager dans la Légion étrangère ? Il jeta sa cigarette d’une pichenette au milieu de la rue. Moi ? Jamais de la vie ! Je ne vais pas abîmer une mythologie en la transformant en réalité. Il écrasa son mégot sur l’asphalte désert. Tu vois, j’adore les romans de Chesbro, je suis fan de Mongo, mais je n’ai jamais voulu devenir nain-karatéka-professeur de criminologie. »

Ne tergiversons pas. Une balle de colt derrière l’oreille est une enquête, au sens historique du terme, doublée d’un roman sur la mémoire. En somme, un romenquête tournant autour de la personnalité controversée de Georges Boudarel, ancien militant communiste ayant œuvré dans les camps de rééducation du Viêtminh. En 1991, l’affaire Boudarel éclate sur fond d’effondrement du communisme, lorsque le personnage, revenu en France à l’occasion de l’amnistie de 1966, puis devenu ensuite professeur d’université, est dénoncé par un ancien combattant d’Indochine pendant un colloque. En dépit d’un combat judiciaire et politique acharné, l’affaire ne débouche finalement à l’époque que sur un non-lieu, la prescription étant passée par là. Pour se faire une idée, les éventuels curieux pourront toujours consulter cette émission.

Roman sur la mémoire, en particulier la mémoire de la guerre d’Indochine, Une balle de colt derrière l’oreille questionne le thème de l’engagement, tant en politique que du point de vue militaire. Frank Lanot ne cherche pas à faire le procès du communisme. Pour autant, il n’exonère pas cette idéologie de ses tendances totalitaires, cette foi aveugle, cette volonté absolue de forger un homme nouveau, quitte à écraser tous ceux ne rentrant pas dans le moule. De même, il ne dresse pas un tableau idyllique du colonialisme, cette doctrine héritée du XIXe siècle, dont les apports matériels ne compensent pas l’injustice intrinsèque. Une balle de colt derrière l’oreille relève d’une toute autre philosophie de l’Histoire, celle où les faits demeurent frappés du sceau de l’ambivalence et de la complexité, jamais univoques mais toujours multiformes, nuancés ou dictés par les circonstances et les liens de camaraderie. Il nous confronte à un dilemme vieux comme la civilisation et auquel le XXe siècle a donné une ampleur sinistre. Est-il acceptable de faire le mal au nom d’un bien ?

Indépendamment de l’intelligence du propos, j’ai retrouvé enfin dans Une balle de colt derrière l’oreille la langue riche et précise, jouant sur les mots et les différents registres de langage, mêlée d’allusions à la littérature – en vrac, Malraux, Camus, Hugo et d’autres – ou à la musique et au cinéma, de mon professeur de français au lycée. Un enseignant que je ne suis pas prêt d’oublier, lui devant sans doute mon goût pour la lecture.

Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot – Le Passeur éditeur, collection « poche », janvier 2018

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Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

Vulnérables

Le nom de Richard Krawiec ne soulève sans doute pas l’enthousiasme des foules attachées au polar et autres littératures faisant haleter le lectorat d’effroi. Et pourtant, à l’instar de Julius Horwitz, le bonhomme me semble faire œuvre salutaire dans le domaine du roman noir et social, éclairant les angles morts de la société américaine pour susciter une légitime prise de conscience.

Vulnérables nous immerge dans la petite classe moyenne américaine, ne nous épargnant rien de l’âpreté de ces working poors, comme les sociologues ont pris l’habitude de les nommer, coincés entre deux ou trois emplois précaires leur permettant tout juste d’entretenir l’illusion consumériste et un statut social décent. Une population fragile, oubliée de tous, dirigeants économiques et politiques, exposée à la violence du marché et pour ainsi dire passée par perte et profit par la mondialisation triomphante.

« Ce dont ma famille voulait être protégée, ce dont elle voulait que je la protège, c’était des gens comme moi. »

Sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse, Richard Krawiec dresse le portrait des Pike, une famille dysfonctionnelle issue de ce milieu sinistré. Les parents d’abord, Jake, le père, personnage falot et perclus de préjugés, usé par le travail et l’incertitude du lendemain. Puis Phyllis, la mère, alignant cigarettes sur cigarettes pour se donner le courage de continuer. Les enfants ensuite, Carol, enceinte jusqu’aux dents, Randy enferré dans ses problèmes de couple, et Billy, le plus vieux, dont la vie s’apparente à un ratage complet, oscillant entre les petits boulots sans lendemain, la délinquance et la fuite permanente de son passé.

C’est pourtant à l’aîné de leurs enfants que les Pike font appel, faute de mieux, lui demandant de revenir dans sa ville natale pour les protéger d’autres malfaisants, ceux qui ont transformé leur domicile en décharge, souillant les lieux et massacrant le chien de la famille. Vu son passif de malfrat violent, ils espèrent ainsi obtenir vengeance d’autant plus rapidement que leurs soupçons se portent sur un ex-ami de Billy, ancien compagnon de sa sœur. Un sale type à tous point de vue qui crèche dans un immeuble insalubre, occupant son temps à dealer et à se saouler. Débarrasser la communauté de cette engeance serait en somme une bonne action.

Écrit à la fin des années 1980, Vulnérables n’a rien perdu de son actualité, les pauvres de l’ère Clinton ayant désormais élu un président à leur convenance, c’est-à-dire vulgaire, inculte et grande gueule. Inédit aux États-Unis pour le prétexte fallacieux que les histoires de pauvres n’intéressent pas les lecteurs, Vulnérables se révèle une lecture indispensable et poignante. Un véritable cri d’angoisse et de désespoir, celui d’une population dépourvue de repères, tiraillée entre la peur du déclassement et la peur de l’autre, et sans cesse à la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer la déchéance de son petit monde.

Maintenant, m’est avis que Dandy, le précédent roman de Richard Krawiec, ne va pas faire long feu dans ma bibliothèque. On en causera, c’est certain.

Vulnérables (At the Mercy, 2017) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Des jours sans fin

« Quand on discute avec un Irlandais, on discute en fait avec deux individus. Il est capable de vous aider comme personne ou de vous trahir comme personne. »

Poussé à l’exil par la famine loin de son Irlande natale, Thomas McNulty embarque pour l’Amérique, atterrissant au Canada après une traversée épouvantable. Il se lie d’amitié puis d’amour avec John Cole, un Américain rencontré par hasard, lui aussi fuyant la misère de la Nouvelle-Angleterre. Cette union contre nature, comme on dit à l’époque, scelle le destin des deux jeunes hommes. Mais, le nouveau monde n’est pas moins âpre que l’ancien. Pour se remplir l’estomac, il faut gagner sa croûte. Ensemble, ils filent vers l’Ouest, ralliant Saint-Louis où Titus Noone les embauche pour danser dans un saloon à Daggsville, déguisés en femme, l’espèce féminine se faisant rare dans ces contrées pionnières, avant de s’engager dans la glorieuse armée américaine. Sur la piste de l’Oregon, ils combattent les Indiens qui harcèlent les colons. Puis, après un bref retour à la vie civile, l’occasion pour eux de fonder une famille en adoptant une Indienne orpheline, ils participent à la guerre civile qui ravage l’Est du pays, mettant leur existence en danger sur les champs de bataille et pendant leur captivité dans la sinistre prison d’Andersonville. Au prix de mille sacrifice, de souffrances innommables, ils apprennent ainsi ce qu’il coûte de vivre.

À l’instar des Marches de l’Amérique de Lance Weller, Les jours sans fin s’attache à l’histoire des États-Unis, déconstruisant les mythes et l’imagerie sur lesquels se fonde l’identité américaine. On suit ainsi l’itinéraire d’un couple atypique entre l’Ouest et l’Est, des espaces sauvages livrés à la conquête et à la guerre contre les Indiens, aux territoires déchirés par le conflit entre l’Union et la Confédération. Au fil de leurs aventures, Thomas et John font l’expérience de l’intolérance, de la haine et de l’incompréhension, participant bien malgré eux à la Grande Histoire.

Le récit de Sebastian Barry ne nous épargne rien de la dureté de l’existence et de la fragilité de l’homme face aux maladies, au froid glacial et aux déchaînements aveugles de la nature. Il est pourtant traversé de moments de grâce, des pauses salutaires où se révèle la beauté des paysages et des instants fugace de bonheur ou de loyauté, loin de l’absurdité et de la violence des conflits humains.

Raconté à la manière de mémoires, le récit nous replonge dans les souvenirs de Thomas, acteur et narrateur des événements. Empreint d’une sorte de sagesse acquise au terme d’une longue vie, Des jours sans fin déroule une histoire tout en nuances, où ni les Indiens ni les colons, ni les Yankee ni les Rebelles n’incarnent le camp du bien ou du mal. Le ton fataliste, non dépourvu d’un certain détachement, dresse le portrait d’une nation née dans la violence, de l’exploitation de la misère, de l’extermination d’un peuple et d’une guerre civile où l’on expérimente la guerre moderne, camp de concentration y compris. Bref, Des jours sans fin exprime bien, d’un point de vue intime, toute l’ambiguïté des idéaux de l’Amérique.

Western en demi-teinte, Des jours sans fin recèle ainsi des trésors d’émotion, s’efforçant de révéler au grand jour la part individuelle et humaine du mythe américain. Au-delà de l’histoire des États-Unis, il dévoile également la fragilité et l’inconstance de la nature humaine.

Des jours sans fin (Days Without End, 2016) de Sebastian Barry – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2018 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Laetitia Devaux)

L’Incendie de la maison de George Orwell

Pour fuir un divorce qui menace de le mettre sur la paille, Ray Welter s’exile sur l’île de Jura, en Écosse. Six mois au vert, dans tous les sens du terme, loin du rythme trépidant de Chicago, sur les traces de George Orwell dont il s’est inspiré pour faire fortune dans la publicité. Arrivé sur les lieux, en plein jet-lag, le quadragénaire teste immédiatement l’hospitalité rustique et les mœurs rugueuses des habitants de l’île. De curieux spécimens aux habitudes cancanières. De quoi décompenser sans préambule. Heureusement, la qualité du whisky distillé sur place lui fait oublier la dureté de la greffe. La cure alcoolisée apparaît même un viatique salutaire pour supporter son séjour au milieu des moutons, des ploucs et de leurs superstitions. Un remède souverain pour soigner son doute existentiel et moral. Il en fait d’ailleurs bonne provision avant de se faire conduire dans la demeure où a résidé l’auteur de 1984. Sise au Nord de l’île, loin de tout, même des voisins ombrageux, Barnhill tient toutes ses promesses. Dépourvue d’électricité ou de chauffage autre qu’un double foyer alimenté avec des briques de tourbe, la propriété est également coupée du réseau mondial, ce fil à la patte omniprésent que Ray assimile à une version moderne de Big Brother. Bref, la maison lui semble le lieu idéal pour soigner son spleen. À la condition de survivre à la haine de Pitcairn, un connard rancunier et violent, surtout si l’on approche de sa fille Molly. À la condition aussi d’échapper à la curiosité des habitants et à leur bizarrerie, en particulier celle faisant affirmer à Farkas, le plus amical d’entre-eux, qu’il est un loup-garou.

« ORWELL ETAIT UN OPTIMISTE. Il s’arrêta. Le spectacle était si beau – et si vrai. L’état des choses était bien ce que décrivait 1984. Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si absolue de la vie privée. Ou l’émergence des médias sociaux comme moyens de contrôle. À la place de télécrans, on avait des smartphones. À la place du crime par la pensée, le politiquement correct. Qu’était donc Internet, sinon une façon pour Big Brother de traquer nos moindres réflexions ? »

En commençant à lire L’incendie de la maison de George Orwell, je ne nourrissais aucun préjugé. Attiré par le titre et quelques avis glanés ici ou là, je ne savais pas à quoi je m’engageais. Ma curiosité a été satisfaite au-delà de toute idée préconçue. D’ailleurs, ne tergiversons pas, s’il est question de George Orwell, l’auteur britannique intervient à la marge, via la novlangue, la double-pensée et l’omnipotence de Big Brother, incarné ici dans les réseaux sociaux et l’Internet.

Andrew Ervin transpose en effet astucieusement ces concepts dans l’univers du marketing et de la publicité. Lecteur passionné de Eric Blair, Ray Welter s’est inspiré de 1984 afin de concevoir une stratégie pour altérer les habitudes consuméristes. Il parvient ainsi à faire décoller les ventes d’un 4×4 extrêmement polluant et énergivore à une époque où les préoccupations environnementales prévalent, transformant l’acte d’achat en geste militant, celui d’un vandalisme écologique revendiqué comme tel. Grâce à cela, il amasse une fortune, ne faisant pas l’économie d’une profonde crise morale et existentielle, son succès venant confirmer de manière sinistre la véracité de l’intuition de l’auteur britannique. Ray en est désormais convaincu, il vit dans un monde orwellien, où le b.a.-ba de la communication politique et commerciale consiste à user d’éléments de langage simples pour conditionner la pensée, affirmant le contraire de ce que l’on fait ou va faire. Un art dont il constate les méfaits au quotidien.

« Pas vraiment visible, de l’autre côté du bras de mer et de la pluie, l’Écosse continentale faisait signe, avec toutes les commodité que Ray avait laissées derrière lui. Le bas de son dos lui causait des élancements, son estomac faisait la guerre à son système nerveux, depuis les haut-parleurs de la voiture, les cornemuses – les putains de cornemuses – comme un porc de foire qu’on mène à l’abattoir hurlaient des stridences, mais le peu de paysage que la brume laissait voir était comme un rêve. »

Le portrait des habitants de l’île de Jura et leur interaction avec Ray, un vrai choc culturel, constitue l’autre point fort du roman. Andrew Ervin brosse une galerie de personnages truculents, à la gouaille ravageuse, oscillant sans cesse entre la farce et un récit plus porté vers l’angoisse. Toutefois l’ensemble brille par sa légèreté, son souci de ne pas paraître trop pesant tout en brassant quelques réflexions sociétales et intimes stimulantes.

On ne peut donc guère reprocher à L’incendie de la maison de George Orwell de manquer d’entrain ou de profondeur, si ce n’est peut-être un dénouement un tantinet faiblard. Mais, ceci apparaît comme un vétille au regard du plaisir de lecture.

L’Incendie de la maison de George Orwell (Burning Down George Orwell’s House, 2015) de Andrew Ervin – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marc Weitzmann)

La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit du catalan par Marianne Millon)

L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017