L’Incendie de la maison de George Orwell

Pour fuir un divorce qui menace de le mettre sur la paille, Ray Welter s’exile sur l’île de Jura, en Écosse. Six mois au vert, dans tous les sens du terme, loin du rythme trépidant de Chicago, sur les traces de George Orwell dont il s’est inspiré pour faire fortune dans la publicité. Arrivé sur les lieux, en plein jet-lag, le quadragénaire teste immédiatement l’hospitalité rustique et les mœurs rugueuses des habitants de l’île. De curieux spécimens aux habitudes cancanières. De quoi décompenser sans préambule. Heureusement, la qualité du whisky distillé sur place lui fait oublier la dureté de la greffe. La cure alcoolisée apparaît même un viatique salutaire pour supporter son séjour au milieu des moutons, des ploucs et de leurs superstitions. Un remède souverain pour soigner son doute existentiel et moral. Il en fait d’ailleurs bonne provision avant de se faire conduire dans la demeure où a résidé l’auteur de 1984. Sise au Nord de l’île, loin de tout, même des voisins ombrageux, Barnhill tient toutes ses promesses. Dépourvue d’électricité ou de chauffage autre qu’un double foyer alimenté avec des briques de tourbe, la propriété est également coupée du réseau mondial, ce fil à la patte omniprésent que Ray assimile à une version moderne de Big Brother. Bref, la maison lui semble le lieu idéal pour soigner son spleen. À la condition de survivre à la haine de Pitcairn, un connard rancunier et violent, surtout si l’on approche de sa fille Molly. À la condition aussi d’échapper à la curiosité des habitants et à leur bizarrerie, en particulier celle faisant affirmer à Farkas, le plus amical d’entre-eux, qu’il est un loup-garou.

« ORWELL ETAIT UN OPTIMISTE. Il s’arrêta. Le spectacle était si beau – et si vrai. L’état des choses était bien ce que décrivait 1984. Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si absolue de la vie privée. Ou l’émergence des médias sociaux comme moyens de contrôle. À la place de télécrans, on avait des smartphones. À la place du crime par la pensée, le politiquement correct. Qu’était donc Internet, sinon une façon pour Big Brother de traquer nos moindres réflexions ? »

En commençant à lire L’incendie de la maison de George Orwell, je ne nourrissais aucun préjugé. Attiré par le titre et quelques avis glanés ici ou là, je ne savais pas à quoi je m’engageais. Ma curiosité a été satisfaite au-delà de toute idée préconçue. D’ailleurs, ne tergiversons pas, s’il est question de George Orwell, l’auteur britannique intervient à la marge, via la novlangue, la double-pensée et l’omnipotence de Big Brother, incarné ici dans les réseaux sociaux et l’Internet.

Andrew Ervin transpose en effet astucieusement ces concepts dans l’univers du marketing et de la publicité. Lecteur passionné de Eric Blair, Ray Welter s’est inspiré de 1984 afin de concevoir une stratégie pour altérer les habitudes consuméristes. Il parvient ainsi à faire décoller les ventes d’un 4×4 extrêmement polluant et énergivore à une époque où les préoccupations environnementales prévalent, transformant l’acte d’achat en geste militant, celui d’un vandalisme écologique revendiqué comme tel. Grâce à cela, il amasse une fortune, ne faisant pas l’économie d’une profonde crise morale et existentielle, son succès venant confirmer de manière sinistre la véracité de l’intuition de l’auteur britannique. Ray en est désormais convaincu, il vit dans un monde orwellien, où le b.a.-ba de la communication politique et commerciale consiste à user d’éléments de langage simples pour conditionner la pensée, affirmant le contraire de ce que l’on fait ou va faire. Un art dont il constate les méfaits au quotidien.

« Pas vraiment visible, de l’autre côté du bras de mer et de la pluie, l’Écosse continentale faisait signe, avec toutes les commodité que Ray avait laissées derrière lui. Le bas de son dos lui causait des élancements, son estomac faisait la guerre à son système nerveux, depuis les haut-parleurs de la voiture, les cornemuses – les putains de cornemuses – comme un porc de foire qu’on mène à l’abattoir hurlaient des stridences, mais le peu de paysage que la brume laissait voir était comme un rêve. »

Le portrait des habitants de l’île de Jura et leur interaction avec Ray, un vrai choc culturel, constitue l’autre point fort du roman. Andrew Ervin brosse une galerie de personnages truculents, à la gouaille ravageuse, oscillant sans cesse entre la farce et un récit plus porté vers l’angoisse. Toutefois l’ensemble brille par sa légèreté, son souci de ne pas paraître trop pesant tout en brassant quelques réflexions sociétales et intimes stimulantes.

On ne peut donc guère reprocher à L’incendie de la maison de George Orwell de manquer d’entrain ou de profondeur, si ce n’est peut-être un dénouement un tantinet faiblard. Mais, ceci apparaît comme un vétille au regard du plaisir de lecture.

L’Incendie de la maison de George Orwell (Burning Down George Orwell’s House, 2015) de Andrew Ervin – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marc Weitzmann)

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