Bienvenue aux Terriens – Douglas Ferblanc et Vaseline agents spatiaux-spéciaux

Un peu de nostalgie, certes réveillée par une bien mauvaise nouvelle, le décès de René Pétillon, auteur des jours du calamiteux détective Jack Palmer, mais aussi du Baron noir et d’une série d’histoires courtes à haute teneur en science dérision, parue jadis dans Pilote, Métal Hurlant et en album. Souvenons-nous…

Si vous en avez marre des aventures de ces prétendus agents spatio-temporels de pacotille, j’ai nommé Valérian et Laureline, une alternative existe en matière de héros cosmiques inoxydables. D’aucuns auront bien sûr reconnu Douglas Ferblanc et son assistante et concubine notoire Vaseline.

Plus sérieusement pour les adeptes d’humour décalé et d’auto-dérision, René Pétillon a, en son temps, scénarisé et dessiné cette série jubilatoire (en tout cas, elle me fait bien rire).
Certes, ce que propose le dessinateur est graphiquement simple, voire minimaliste. Noir et blanc pour des aventures hautes en couleur, cela peut paraître un choix restrictif.
Mais, pourquoi bouder son plaisirs, surtout lorsque l’humour frappe là où ça démange. Je parle des zygomatiques, petits fripons.

Bienvenue aux Terriens se compose d’une série de six récits. Dans Piège dans le Cosmos !!, nos courageux héros sont dépêchés dans la zone de Bretzelgeuse pour enquêter sur la mystérieuse disparition de plusieurs astronefs. Dans Espions sur Pluton !, nos téméraires agents sont chargés d’une délicate mission d’espionnage sur Pluton. Dans Mission sur Saturne !, nos féroces soldats sont missionnés sur Saturne en qualité d’ambassadeurs afin d’éviter une guerre interplanétaire. Dans Transmigration sur Hyperion !!, nos glorieux foudres de guerre traquent un dangereux espion hyperiens qui ne perd rien pour attendre. Dans Courrier pour Jupiter !, nos généreux donateurs de leur temps pour la paix dans le monde doivent accompagner la transition démocratique dans l’odieuse monarchie de Jupiter. Dans Mission sur Terra !, nos inexorables limiers sont déplacés temporellement en 1981 afin de ramener une jeune fugueuse.

Florilège de mutants grotesques et d’extraterrestres pulpeuses, les aventures de Douglas Ferblanc et Vaseline font montre d’un goût affirmé pour l’humour décalé, le nonsense et sans doute aussi un peu d’esprit potache. Vêtus et casqués comme des motards, voyageant en lave-linge ou en super fusée géante à quinze réacteurs (et ceci même pour effectuer un voyage de 500 mètres), le brun Douglas et la blonde Vaseline ne perdent à aucun moment leur prestance, prouvant si nécessaire que le ridicule ne tue pas. Même dans le futur.

Une curiosité à lire, le sourire en coin.

Bienvenue aux Terriens : Douglas Ferblanc et Vaseline agents spatiaux-spéciaux de René Pétillon – Éditions Dargaud, 1982

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Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale

Avec ce Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale, Denoël Graphic nous propose un bel ouvrage. Certes, l’objet n’est pas une nouveauté complète, du moins pour trois de ces nouvelles, mais il offre un écrin attirant avec sa couverture souple à rabat et les illustrations pleine page de Miles Hyman. D’aucun trouveront peut-être ces dernières anecdotiques. Il est vrai que les dessins de l’illustrateur n’apportent pas grand chose, si ce n’est une plus-value esthétique, histoire de décorer sa bibliothèque. Par contre, du point de vue textuel, il se dégage de l’assemblage des nouvelles de Michael Moorcock une continuité thématique et une atmosphère qui n’est pas pour déplaire à l’amateur de récits introspectifs et contemplatifs. Pour ne rien cacher, Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale relève du meilleur de l’auteur anglais. Assertion non négociable.

« Elle avait un sens plaisant du mélodrame romantique, élevée par des parents qui avaient lu Kipling et les histoires d’espionnage du début du XXe siècle à propos du Grand Jeu. L’endroit lui donnait l’occasion de savourer les souvenirs du Raj. Elle savait très bien que l’Empire britannique n’était plus, et n’entretenait aucune illusion sur ses méfaits, mais la nostalgie pure lui plaisait, raison pour laquelle elle lisait de vieux romans d’Agatha Christie, tout en jugeant déplaisants leurs stéréotypes et leurs positions politiques. »

Dans un monde parallèle très proche du nôtre, la Troisième Guerre mondiale a éclaté, ravageant des continents entiers sous des bombardements aussi aléatoires que destructeurs. L’Afrique et l’Australie ont été ainsi effacés de la carte par des frappes nucléaires massives. Ailleurs, la Russie et les États-Unis se sont ligués contre la Chine et les Slammies, islamistes radicaux engagés dans une lutte à mort contre la culture occidentale. Dans ce monde aux allégeances fluctuantes, Semyon Krechenko, aka Tom Dubrowski, est un agent dormant du FSB. Avant la guerre, il vivait à Londres sous l’identité d’un antiquaire, fréquentant la bonne société britannique et expatriée, pour collecter des informations pour le compte de son supérieur à l’ambassade russe. Rappelé sous les drapeaux, il a combattu dans une unité d’irréguliers et de cavaliers cosaques, avant de retourner à la vie civile en Ukraine, la santé irrémédiablement détériorée par les radiations et les poussières toxiques. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale se veut le témoignage elliptique de son existence en temps de guerre.

On ne trouve guère de science-fiction dans l’œuvre de Michael Moorcock. Tout au plus des OLNI flirtant davantage avec les ressorts de la fiction spéculative telle qu’elle s’écrivait dans la revue New Worlds. C’est de ce genre que relève Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale. Certaines scènes de l’ouvrage semblent même s’inscrire dans une poésie du désastre que n’aurait sans doute pas désavoué J.G. Ballard. Tom Dubrowski y incarne un nouvel avatar du champion éternel, cette créature/création livresque livrée aux caprices d’un destin auquel elle a renoncé de contribuer. Dans une des innombrables itérations du multivers moorcockien, l’agent dormant du FSB emprunte en effet beaucoup de ses traits aux archétypes anti-héroïques prisés par l’auteur britannique. Privé d’identité authentique puisqu’il évolue sous couverture, impuissant à agir, le bougre semble condamné à vivre une existence d’emprunt, dépourvue de passé et sans lendemain. Assez semblable en cela finalement au monde dans lequel il vit, où les incidents de frontières se multiplient entre les grands ensembles géopolitiques, jusqu’à l’apocalypse prévue. Un conflit absurde ou du moins dénué de sens pour le commun des mortels exclus des lieux de décision.

Les six nouvelles dessinent trois arcs narratifs. D’abord l’avant-guerre, période de légèreté un tantinet superficielle où domine un sentiment de solitude (« Danse à Rome », « Escale au Canada » et « Rupture à Pasadena »). Ensuite, le chaos de la guerre vécue sur le terrain, au sein d’une unité combattante dépareillée (« Kaboul » et « Incursion au Cambodge »). Enfin, l’après-guerre où Dubrowski renoue avec sa ville natale, du moins provisoirement (« Le retour d’Odysseus »). Entre l’Europe et l’Asie, en passant par les États-Unis, il accomplit sans état d’âme son devoir, oublieux des origines juives de sa famille, avec juste une once de culpabilité pour son ex-épouse et deux filles grandies loin de lui, croisant la route d’autres femmes, rencontrées durant ses voyages. Des femmes qu’il a aimé ou cru aimer. Des femmes dont la souffrance et la résolution suscitent son admiration, mais qu’il sait ne pas mériter, même si elles lui procurent un répit, ou une illusion de répit. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale est tout entier animé par un sentiment de gâchis tragique, une sourde et lancinante nostalgie. Celle des occasions ratées pour Dubrowski. Des vies multiples qu’il aurait pu poursuivre et qu’il a pourtant laissé tomber, entretenant un spleen nourri de regrets auquel il préfère s’abandonner. Celle d’un monde en proie au chaos, si proche du nôtre que l’on peut en retrouver les grands traits. L’ouvrage recèle aussi des moments intenses, tant pour ses morceaux de bravoure, comme cette charge cosaque contre un convoi de fuyards au pied d’un champignon atomique, renvoyant les gesticulations du baron von Ungern au rang de jeux de récréation, que pour ses moments intimes, propice à l’introspection et à l’empathie.

En six courts récits, Michael Moorcok convoque ainsi toute l’absurdité humaine, suscitant des visions dantesques et livrant des portraits féminins empreints de délicatesse. Bref, voici un titre très recommandable qui se pare même de la qualité d’incontournable pour les fans absolus de l’auteur. J’en suis, c’est dire si tout est foutu.

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale de Michael Moorcock et Miles Hyman – Éditions Denoël, collection « Denoël Graphic », septembre 2018

Nu dans le jardin d’Éden

Dire que Garden Hills a connu des jours meilleurs confine à l’euphémisme. La cité champignon n’est désormais plus qu’un trou paumé, au sens littéral du terme, nimbé par l’atmosphère jaunâtre de la poussière soulevée par le vent, reliquat de l’exploitation minière dont elle a été le théâtre jadis. Pour les habitants, une douzaine de familles au bas mot, la vie n’est plus qu’une longue journée morose, bercée d’illusions de grandeur, vécue à l’ombre de la demeure monstrueuse de Fat Man, le Gargantua présidant aux destinées de la bourgade. Le bougre entretient en effet le seul magasin-bar du coin, fournissant du travail aux éclopés échoués dans les parages. Avec la fermeture de l’usine et grâce à sa fortune, il est devenu le seigneur incontesté de la petite cité. Un potentat débonnaire faisant bien des envieux.

À Garden Hills, le boom du phosphate appartient en effet au passé. Les machines de la plus grosse usine de la région se sont tues. On a coupé l’électricité et les convoyeurs métalliques, chargés de ramener la caillasse pour tamiser le minerai, n’en finissent plus de rouiller pendant que les pneumatiques des engins de chantier se délitent sous l’effet de la pourriture sèche. Pourtant, la ville n’a pas encore rejoint la longue cohorte de ses sœurs fantômes. Bien au contraire, elle semble même connaître un regain d’intérêt étonnant. Une foule de badauds, débarquée de leur voiture garées à Reclamation Park, l’aire de repos jouxtant l’autoroute à quatre voies, fait la queue dès le matin pour observer les lieux, versant son écot au télescope-à-un-quater installé là par Miss Dolly. Et cette cinglée de garce, aux dires de Iceman et Jester, a bien d’autres projets pour rendre à la petite cité sa splendeur d’antan. Sur ce point, Fat Man ne semble pas prêt à les contredire, finançant sans sourciller les initiatives de la vieille fille.

Séduit par Le Chanteur de gospel, charmé par La foire aux serpents, me voici désormais conquis par Nu dans le jardin d’Éden et son microcosme de bras cassés, de phénomènes de foire dont les mœurs et motivations relèvent bien sûr de la plus banale comédie humaine. Le propos de Harry Crews se teinte une nouvelle fois d’une religiosité populaire, un tantinet déviante et païenne. Chassés de leur Éden industriel et consumériste, les habitants de Garden Hills vivent en effet dans l’espoir du retour de leur dieu entrepreneur, à l’ombre de son disciple ventru, entretenant un culte monstrueux à l’égard de ce passé révolu. Mais, le gisement de phosphate est épuisé, rien ne semble en mesure de ressusciter les machines, foreuses et autres trieuses de minerai. Confrontés à cette Chute définitive, ils attendent donc un signe du ciel pour renouer avec la prospérité. Ou un signe de l’Enfer. Après tout, on n’est pas très regardant sur la nature de la main qui vous nourrit.

Harry Crews ne se prive pas pour dresser le portrait d’un échantillon d’humanité insolite. Il force le trait, se plaît à caricaturer les personnages pour laisser affleurer leur humanité au travers de leurs vices. Il livre ainsi une véritable galerie de freaks dont l’apparence ne doit pas masquer le prosaïsme des comportements et les fêlures intimes. Né des œuvres d’une bigote morte en couches et d’un père fou devenu riche par un absurde concours de circonstances, Fat Man a longtemps incarné le messie pour la communauté rassemblée au pied de sa demeure. Mais un messie obèse dont la graisse cache un vide abyssal que les repas ne parviennent pas à combler. Jester lui sert de chauffeur, au volant de l’unique véhicule en état de fonctionner, une vieille Buick Sedan aux commandes et siège aménagés pour compenser sa petite taille. Jester est en effet un ancien jockey, un nain et un moricaud ayant joué de malchance après avoir enfourché un cheval suicidaire pendant un derby. Vêtu de soie verte et de bottes à talonnettes, il sert d’homme à tout faire. Quant à miss Dolly, l’ancienne Reine du Phosphate de Garden Hill, elle semble bien décidée à redonner son lustre d’antan à la petite cité, à grand renfort de sexe et de voyeurisme. La vieille fille a un max d’idées et d’expérience sur le sujet, mais également des intentions guère louables.

De ce microcosme fruste et singulier, Harry Crews tire un récit bizarre et sombre, animé de moments de grâce admirables. Bref, à l’image d’une humanité bien éloignée de son innocence édénique, sans cesse tiraillée entre ses désirs et une propension maladive à trahir contre un peu de pouvoir, de considération ou pour satisfaire son goût des spectacles malsains.

Nu dans le jardin d’Éden (Naked in Garden Hills, 1969) de Harry Crews – Éditions Sonatine, septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici

Tout gamin, je lisais Alix. C’était fête lorsqu’il s’agissait d’emprunter à la bibliothèque de la petite ville voisine un nouvel opus des aventures du gaulois romanisé et de son ami Enak. Le personnage inventé par Jacques Martin s’est ainsi inscrit durablement parmi les héros de ma jeunesse, aux côtés des Spirou, Astérix et autres Tintin. Accessoirement, une des raisons de mon goût pour l’Histoire vient sans doute des missions du duo, entre Orient et Occident, au service de César et pour la plus grande gloire de Rome. Mais tout cela remonte à une autre époque. Avant ma découverte de La rubrique à brac et de son humour glacé et sophistiqué. Tout cela ne me rajeunit pas, hélas.

Récemment, Valérie Mangin et Thierry Démarez ont entrepris de faire revivre Alix, trente années après ses précédentes aventures. Devenu un sénateur chenu et un tantinet désabusé, le personnage agit désormais pour le compte d’Auguste. De ces années de jeunesse, il garde une certaine nostalgie, même s’il y a perdu l’amitié d’Enak, déclaré mort au début du premier tome intitulé Les Aigles de sang. En mémoire de son ami, il a adopté son fils Khephren. Un choix qui lui complique la vie lorsqu’il part en mission pour le compte de l’imperator, tant le jeune garçon se montre impulsif et désobéissant. Le reboot du duo Mangin/Démarez mérite vraiment que l’on s’y arrête plus longuement. Il redessine de manière habile les perspectives narratives, apportant un ton plus sombre à la série, sans pour autant renoncer complètement à ses fondamentaux. Mais, revenons à l’album faisant l’objet du présent article.

46 avant J.-C., César a vaincu Pompée. Mais, l’ancien consul garde encore de nombreux partisans, prêts à en découdre afin de protéger la République contre celui qu’ils considèrent comme un tyran en puissance. En Orient, le roi du Pont Pharnace entend profiter de ce contexte de guerre civile pour restaurer son pouvoir sur la région, quitte à manipuler les sénateurs et les riches propriétaires effrayés par la perspective de la victoire définitive de César. Dépêchés à Samotase par le dictateur, Alix et Enak ont été chargés de collecter des manuscrits afin de compléter les collections de la bibliothèque qu’il souhaite créer à Rome. Mais les augures sont néfastes en cette année qui ne se termine pas, réforme du calendrier oblige, et nos héros ne se doutent pas qu’ils vont se retrouver au beau milieu d’un complot ourdis par les pompéiens avec l’aide de Pharnace.

Veni Vidi Vici semble renouer avec la bande dessinée originale. L’aventure saupoudrée d’un soupçon de mystère, le goût pour l’Histoire, la Grande, mêlé à une appétence pour l’anecdote et pour le hors-champs historique, tous les ingrédients de l’antique recette semblent réunis. Néanmoins, il semble bien difficile pour David B et Giorgio Albertini de reproduire exactement le trait et l’esprit de Jacques Martin. En fait, ce 37e album nous renvoie plutôt aux reprises d’Astérix et de Blake et Mortimer. Le premier degré inhérent à ces séries s’étant évaporé, la reprise cède la place à un exercice de style plus ou moins réussi. Ici, même si les auteurs se sont appliqués à restituer l’atmosphère de L’île maudite ou de La Tiare d’Oribal, on ne peut s’empêcher de ressentir la distanciation critique de David B et le caractère maladroit du trait de Giorgio Albertini, surtout visible dans la restitution des visages et dans les personnages secondaires.

Pour autant, Veni vidi vici démontre de réelles qualités résultant des choix narratifs et du traitement des personnages voulu par David B. Des options d’abord visibles dans les relations entre Alix et Enak. L’ami et fidèle compagnon ne peut en effet s’empêcher de commenter les décisions et actions du héros, se laissant aller plus d’une fois au sarcasme. Il manifeste une vraie indépendance d’esprit, tançant ouvertement les aristocrates et personnages qui le prennent pour l’esclave d’Alix. Le second rôle entend ainsi rappeler qu’il est également l’un des moteurs du récit. Ce 37e épisode des aventures d’Alix est également beaucoup plus sexué que la création originale de Martin. Le décolleté des matrones s’y montre plus lâche, dévoilant sans pudeur la chair et les poitrines. De même, au cours d’une promenade nocturne dans la ville de Samotase, nos héros croisent au détour d’une ruelle une prostituée dénudée. Mais surtout, Alix se prend d’une passion trouble pour une géante très court vêtue. Ce dernier personnage se révèle d’ailleurs fascinant, dévoilant une monstruosité n’étant pas sans rappeler certains des personnages cauchemardesques entraperçus dans les œuvres plus personnelles de David B. L’intrigue laisse en effet infuser les thématiques habituelles de l’auteur. Celles-ci sont perceptibles dans la violence furieuse des combats, culminant notamment pendant l’affrontement au cœur des catacombes de Samotase. De même, l’intrigue témoigne de son goût pour l’étrange, le bizarre et le grotesque, dans toute la démesure des représentations mentales et physiques. Quant au contexte, il lui permet d’exprimer sa passion pour l’Histoire, sans verser trop lourdement dans le didactisme, même si on le frôle au tout début du récit.

Bref, avec Veni vidi vici David B et Giorgio Albertini nous livrent un récit qui, s’il ne se montre pas toujours convaincant du point de vue du graphisme, se révèle toutefois astucieusement transgressif. Mon petit doigt me dit que les amateurs de classicisme adoreront le détester. (Et, il avait raison)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici de David B. et Giorgio Albertini – Éditions Casterman, septembre 2018

Ce monde est nôtre

Comme le rappelle en préface Natacha Vas-Deyres, François Bordes a connu une double vie. D’abord en tant que scientifique, paléontologue réputé pour ses découvertes archéologiques et ses recherches dans le domaine de la Préhistoire paléolithique, une de ses sources d’inspiration littéraire, on va le voir. Puis, comme écrivain de science-fiction, sous le pseudonyme de Francis Carsac. Un nom ne manquant pas de susciter l’émoi chez les lecteurs chenus ou les amateurs de l’âge d’or de la SF américaine. Car, s’il est un courant auquel on peut rattacher incontestablement l’auteur français, c’est bien celui où se sont illustrés des Poul Anderson, Robert Heinlein, Edmond Hamilton et bien d’autres. Ce monde est nôtre acquitte sans rougir son tribut à ces faiseurs de monde futurs dont les spéculations se conjuguent avec bonheur aux ressorts de l’aventure. Mais si les grands maîtres de la SF américaine apparaissent comme une source d’inspiration évidente, ceci ne doit pas faire oublier l’apport européen, en particulier celui de Rosny Aîné. Bref, l’auteur français opère une sorte de syncrétisme entre ses lectures adolescentes et son domaine d’expertise scientifique.

Les petites femmes vertes...Ce monde est nôtre relève du space opera et de sa dérivée plus terrestre, le planet opera. Pour être le plus exact possible, il s’agit d’une suite à un précédent roman, Ceux de nulle part, paru en 1954, dont la méconnaissance ne nuit cependant pas à la lecture du présent ouvrage. Dans l’avenir, l’humanité a rejoint une vaste fédération cosmique, la Ligue des Terres humaines, composée de plusieurs races humaines, proches par la physiologie et la psychologie. Francis Carsac développe en effet toute une réflexion autour de la notion « d’humain », fondant en grande partie ses spéculations sur ses recherches dans le domaine de la paléontologie. Résolument décentralisée et un tantinet anarchiste, cette civilisation applique avec intransigeance un principe dicté par la rationalité. L’Histoire des humains a hélas prouvé que l’existence de plusieurs souches humanoïdes sur une même planète ne pouvait générer que la guerre. Aussi, pour éviter ce risque, la Ligue des Terres humaines a établi la Loi d’Acier. Autrement dit, l’exil forcé de la population surnuméraire et son installation sur un autre monde, dépourvu de voisins humains. Un principe rendu d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’épargner les forces vives des hommes, déjà rudement éprouvées par la guerre contre les Misliks, une espèce non-humaine ayant la fâcheuse habitude d’éteindre les soleils pour convertir les mondes à ses propres conditions de vie. Dépêchés sur les planètes à problème, les Coordinateurs de la Ligue des Terres humaines sont ainsi chargés d’évaluer la situation avant de procéder au jugement le plus juste possible. Ce monde est nôtre ne se cantonne donc pas strictement à l’action, même si l’intrigue ressort en grande partie de cette logique narrative. Avec l’application de la Loi d’Acier, Francis Carsac aborde des considérations plus éthiques, confrontant les Coordinateurs envoyés sur la planète Nérat à un véritable dilemme moral. Un choix d’autant plus difficile qu’ils doivent évaluer la légitimité à demeurer sur place de trois populations dont ils côtoient amicalement quelques spécimens.

Rythmée et distrayante, l’intrigue de Ce monde est nôtre ne manque également pas d’imagination. Francis Carsac puise en partie dans les traditions de sa région natale pour faire des Vasks un peuple montagnard, à la culture agro-pastorale très proche de celle des Basques. De son côté, la Bérandie semble toute entière issue des pages des romans de chevalerie de Walter Scott, ressuscitant les us et pratiques de la féodalité, pour le meilleur et le pire. Quant aux Brinns, ils vivent un âge de pierre mâtiné de vestiges d’industrie anachroniques, comme par exemple cette faculté à fabriquer du verre trempé d’une façon très moderne. Tous revendiquent la possession de Nérat, par droit du travail, par ancienneté ou par attachement sentimental aux lieux. Pourtant, seul l’un de ces peuples demeurera. Plus de 280 pages seront nécessaires aux Coordinateurs pour rendre leur décision. Des pages pendant lesquelles, ils vont assister à un coup d’État, participer à une guerre, affronter les dangers d’une faune pas si amicale que cela. De l’aventure saupoudrée d’une pincée de sense of wonder et d’ethnologie.

Au final, la réédition de Ce monde est nôtre se révèle un choix judicieux, permettant de faire découvrir aux plus jeunes lecteurs un roman ne se trouvant plus guère que sur le marché de l’occasion. Accessoirement, ce récit épique m’a donné l’envie d’approfondir ma connaissance de l’œuvre de Francis Carsac. Un auteur qui gagne à être connu.

Ce monde est nôtre de Francis Carsac – Réédition L’arbre vengeur, mai 2018 (Éditions Gallimard & Hachette, collection « Rayon fantastique », 1962)

La foire aux serpents

Le Chanteur de gospel m’a permis de découvrir Harry Crews. A cette occasion, j’ai d’ailleurs maudit la pusillanimité m’ayant fait repousser à plusieurs reprises la lecture d’un auteur majeur de la littérature américaine, n’ayons pas peur des mots. Avec fébrilité, l’estomac noué, je n’ai attendu guère longtemps pour attaquer un deuxième roman, espérant ne pas être déçu. J’ai opté pour La foire aux serpents dont j’avais ouï grand bien. Bonne pioche. Ce roman est même un cran au-dessus. Si si !

Certes, les points communs avec Le chanteur de gospel abondent. Une propension à mettre en scène, sans voyeurisme aucun, une galerie de rednecks truculents. Une atmosphère empreinte de dinguerie à l’occasion d’un événement important, ici la fameuse foire aux serpents. Un humour omniprésent, oscillant entre grotesque et absurde. Et surtout, une peinture sans concession de l’envers de l’american dream of life, avec juste ce qu’il faut d’exagération pour rendre l’ensemble authentique.

Mais cette fois-ci, Harry Crews développe un tantinet la psychologie des personnages, leur conférant davantage d’épaisseur, histoire de stimuler notre empathie. Il aménage une véritable progression dramatique débouchant sur un dénouement sec comme un coup de trique, mais au final très logique. Car La foire aux serpents est un roman noir dans la meilleure acception du terme. Une chronique de la misère humaine, à la fois sociale et culturelle, dont il temps de donner un aperçu.

Joe Lon est une pointure dans la communauté qui l’a vu naître. Une sommité parmi les ratés, les malchanceux et les brutes qu’il côtoie au quotidien. Abruti intégral, un fait dont il est hélas conscient, il végète dans son mobile home, choyé par une épouse ravagée par les grossesses successives. Violent, raciste, alcoolique, frustré et inculte, le bougre a toutes les apparences du sale type et pourtant on ne peut s’empêcher de compatir pour la détresse profonde du personnage.

Sur le fil du rasoir, Joe Lon menace en effet d’exploser à tout moment, menaçant son entourage d’une furie incontrôlée et incontrôlable. Pas sûr qu’on lui jette la pierre pour cela, vu les circonstances atténuantes (et exténuantes) dont il bénéficie. Pas sûr qu’on le plaigne non plus (faut pas pousser mémé dans les orties).

Le retour de Bérénice, l’amour de jeunesse de Joe Lon, avec laquelle il a fait de surcroît les 400 coups, avant que la belle ne le quitte pour poursuivre ses études à l’université, ne risque pas de modifier la donne, bien au contraire. Retrouver un(e) ami(e) du passé ayant poursuivi son bonhomme de chemin lorsqu’on est resté au bord de la route, les deux pieds dans la gadoue, n’encourage guère à la tranquillité d’esprit.

La foire aux serpents relate ainsi la lente et irrésistible montée en puissance d’une violence refrénée à grand peine, jusqu’à dépasser la masse critique… Personnellement, m’est avis que je vais continuer à jubiler en lisant du Harry Crews.

La foire aux serpents (A Feast of snakes, 1976) de Harry Crews – Réédition Folio/policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard

Le Novelliste #2

Né sous l’égide bienveillante de Leo Dhayer (aka Lionel Evrard), Le Novelliste est un bel objet consacré à la forme courte, voire très courte. On y trouve des textes contemporains francophones et des plus anciens, essentiellement anglo-saxons, avec une nette préférence pour la littérature populaire. Fantastique, policier, science-fiction, merveilleux scientifique, la revue ne rechigne pas à exhumer les auteurs méconnus, voire oubliés, dont la plupart a fait les beaux jours du roman-feuilleton ou des fascicules à deux sous évoqués par Christine Luce dans un article, un tantinet polémique, fort intéressant.

Si l’on fait abstraction du deuxième épisode du roman à suivre Hartmann l’anarchiste de Edward Douglas Fawcett, la novella inédite de Lyon Sprague de Camp constitue la pièce maîtresse de la revue. Écrit en 1940, peu après Lest darkness fall (traduit dans nos contrées sous le titre De peur que les ténèbres, après la transformation du texte en court roman), Les rouages du destin relève du pulp pour son rythme et les archétypes dont il use. La novella s’inscrit également dans une acception de l’uchronie que l’on peut qualifier d’impure si l’on se fie aux dires d’Eric B. Henriet. On y suit en effet les aventures d’Allister Park, après que son esprit ait été projeté dans le corps d’un évêque vivant dans une version alternative de l’Amérique. Si le caractère contre-factuel du récit ne fait aucun doute, l’histoire ayant divergé aux alentours du VIIe siècle, l’intrigue fait aussi appel au ressort des univers parallèles. Allister Park y démontre toutes ses qualités de self made man en s’adaptant à une Amérique semblable à la sienne sur la question de ségrégation, mais différente sur de nombreux autres points. Le continent a en effet été découvert et colonisé par une coalition de nations anglo-saxonnes et scandinaves ayant adopté le christianisme celte, écarté dans notre histoire à l’occasion du concile de Whitby. A côté des États amérindiens, le Vinland s’est taillé par le fer et le feu une place dans le nouveau monde, confiant sa sauvegarde à un Althing et à un bretvalda. Contraints de vivre une sorte d’apartheid, les indigènes restent soumis aux Blancs, en dépit de velléités égalitaristes de plus en plus prononcées. Mais, les libéraux œuvrent dans l’ombre, poussant le pays au bord de la guerre civile. Ce contexte offre bien entendu un terreau fertile pour un homme audacieux et roublard. Efficace et sans état d’âme, Les rouages du destin a de quoi satisfaire l’amateur d’histoire alternative avec ses tournures langagières originales, ses soldats armés de fusils pneumatiques et son droit germanique, inspiré notamment par une sorte de wergeld. Bref, voici une sympathique découverte. Le haut du panier du pulp des années 1940, en quelque sorte.

Le reste du sommaire de la revue oscille entre banal et correct sans plus. Passons rapidement sur « Karr ouach’ » de Ketty Stewart, une pochade guère intéressante, mais aussi sur « Le second voyage de Hakem » d’Alex Nikolavitch, belle atmosphère et propos complètement creux, sans oublier « Élévation » de Mary Elizabeth Braddon, courte nouvelle surnaturelle au propos moralisateur, et surtout « La vie de mon père » d’André-François Ruaud, mix de fantasy et de conflit de voisinage pas vraiment convaincant (La vie de ma mère de Thierry Jonquet avait au moins le mérite d’être drôle).

Concentrons-nous plutôt sur le meilleur. D’abord, « Cherchez la femme ! » de Carolyn Wells, autrice prolifique du début du XXe siècle, qui nous amuse beaucoup avec le traitement vachard qu’elle réserve à quelques célébrités notoires du milieu des détectives. De même, avec « V.A.M.P.I.R.E. », Christian Vilà réinvestit l’imaginaire de Roland C. Wagner, nous livrant un récit plein de gouaille, singé et vampire y compris, manière pour tous de se venger des saloperies ambiantes. On se réjouit par avance de retrouver son personnage récurrent Roll Eichner dans le prochain numéro pair de la revue. Avec « L’amour est un vers solitaire », Jacques Barbéri nous cueille sans préambule avec un très court texte à la violence et au caractère viscéral indéniables, même si l’auteur a fait beaucoup mieux.

Le Novelliste fait également la part belle aux illustrations qu’elles soient l’œuvre d’artistes contemporains ou plus anciens, comme Fred T. Jane qui fait l’objet d’un court article. En première et quatrième de couverture, la revue reprend d’ailleurs un dessin d’Hannes Bok, célèbre pour ses illustrations, notamment dans Weird Tales.

Pour terminer, signalons une interview de Pierre-Paul Durastanti autour de l’esprit pulp et de la collection éponyme créée au Bélial’, sans oublier un hommage à l’écrivain belge Alain Dartevelle et un article fort intéressant sur les origines du pulp qui m’a permis de découvrir la revue allemande Der Orchideengarten. Je dormirai moins bête…

Au terme de 200 pages, Le Novelliste est donc parvenu à dépoussiérer ma connaissance de l’âge d’or des conteurs, feuilletonistes et autres faiseurs de pulps, tout en me distrayant avec des textes, certes pas toujours inoubliables, mais comportant quelques trouvailles dignes d’intérêt, surtout dans le domaine patrimonial. A suivre au prochain semestre.

Le Novelliste #2 – Publication de l’association Flatland, septembre 2018