Le Piège de Lovecraft

David étudie à l’université de Laval, à Québec. De funestes circonstances l’ont mené sur la piste du Necronomicon, le livre maudit imaginé par H.P. Lovecraft. Le jeune homme a en effet fréquenté un ami aux goût morbides, ayant sombré dans la folie homicide après avoir découvert les secrets cachés dans les pages du livre écrit par Adbul Alhazred. Il a même été témoin du meurtre de masse perpétré par celui-ci dans l’enceinte de l’université, dramatique conclusion d’un délire criminel incompréhensible, du moins pour les esprits rationnels. De ce traumatisme originel, David a tiré une curiosité insatiable pour l’œuvre de Lovecraft et ses multiples émanations. Une fascination dont il peine à réfréner l’aspect monomaniaque et qui le pousse petit-à-petit à reconsidérer son environnement. Du fait divers, il a fait le sujet de sa thèse, bien décidé à explorer le corpus des livres maudits dans la littérature fantastique afin de retrouver un équilibre mental mis à mal. Mais sa recherche se mue progressivement en voyage au cœur des ténèbres et de la folie.

Le Piège de Lovecraft de Arnaud Delalande a toutes les apparences du thriller vaguement ésotérique. Un page-turner jalonné de morceaux de bravoure effrayants où se dévoile progressivement une figure du Mal absolu. Difficile d’ailleurs de le prendre en défaut sur ce point, tant les recettes narratives apparaissent maîtrisées et appliquées avec une certaine aisance. L’auteur ayant déjà commis quelques succès de librairie dans le genre, on en attendait pas moins de sa part.

Le roman débute comme un pastiche lovecraftien transposé à l’époque contemporaine, une lovecrafterie que l’on pressent obséquieuse, surchargée jusque dans ses tics de langage et ses effets grandiloquents. Heureusement, cette impression fâcheuse ne dure pas, cédant la place à un propos documenté et à une intertextualité assez réjouissante, posant hélas quelques problèmes de rythme. Arnaud Delalande se montre malin, usant de l’univers de l’auteur de Providence, mais aussi de celui de Stephen King, pour se livrer à une réflexion stimulante autour de la perception de la réalité, via la littérature et ses dérivées ludiques, cinématographiques et autres.

« Ce qui me fascinait désormais n’était plus seulement la recherche minutieuse de preuves absurdes concernant l’authenticité de telle ou telle œuvre, mais la volonté de montrer en quoi leur absence dans le monde réel ne signifiait pas pour autant leur absence de réalité. »

Le Piège de Lovecraft repose ainsi tout entier sur un double questionnement. Le Necronomicon existe-il réellement ? N’a-t-il jamais été autre chose qu’une création littéraire ? A partir de ce point de départ, Arnaud Delalande postule que l’inexistence physique d’une œuvre ne l’empêche pas d’appartenir au monde réel. Tout au long de la quête et de l’enquête de David, l’auteur français suscite en conséquence le doute, s’efforçant de faire naître au monde réel le produit de son imagination. D’abord par une mise en abyme annoncé dès l’incipit, dont le contenu prend la forme d’un message internet adressé à Michel Houellebecq, connu des initiés pour son essai sur Lovecraft. Puis, en floutant les contours entre l’univers fictif de l’auteur de Providence et celui de son narrateur. Il invoque les pouvoirs démiurgiques de l’écrivain, sans oublier de rappeler qu’une création littéraire vit également grâce aux lecteurs qui contribuent à la transmettre, à l’enrichir de leur interprétation ou à la prolonger via d’autres médias.

Sur ce point, l’univers de H.P. Lovecraft se révèle emblématique. Le personnage et son œuvre fascinent tout autant qu’ils mettent mal à l’aise. Ils sont l’objet de jeux littéraires et de commentaires de la part d’une multitude d’admirateurs, dont les contributions élargissent le mythe. Ils ont inspiré enfin des continuateurs plus ou moins talentueux, parfois encouragés et soutenus par l’auteur de Providence lui-même, nourrissant un corpus dont l’imaginaire semble contaminer le réel. Arnaud Delalande est assez malin pour s’inscrire dans le mouvement, tout en conservant une certaine distance critique et en convoquant quelques références érudites, Robert W. Chambers, Umberto Eco, Jorge Luis Borges ou Stephen King pour n’en citer que quelques unes.

Hommage sincère à l’œuvre d’un auteur dont l’imaginaire irrigue une grande partie de la culture populaire, cette subculture protéiforme dont les créations animent une multitude de médias, mais aussi plus largement, hommage au fantastique sous toutes ses occurrences, Le Piège de Lovecraft se révèle au final un roman astucieux où l’horreur cosmique et le questionnement métaphysique servent un propos roublard qui confine au jeu littéraire.

Le Piège de Lovecraft – Le livre qui rend fou de Arnaud Delalande – Réédition Le livre de poche, collection « thriller », janvier 2016

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