14 juillet

Après L’Ordre du jour, court récit couronné par un Goncourt bien mérité, je poursuis mon exploration de l’œuvre de Eric Vuillard avec 14 Juillet, dont le titre guère sibyllin n’entretient pas longtemps le mystère sur le sujet choisi par l’auteur.

Événement emblématique, pour ne pas dire fondateur de la Révolution, devenu accessoirement notre fête nationale par le truchement de la IIIe République, la prise de la Bastille se mue sous la plume de Eric Vuillard en un récit que n’aurait pas désavoué Restif de La Bretonne.

« Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor. Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l’essence même de ses plaisirs, grouille une activité interlope, clabaudante, subalterne. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rogatons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d’huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire. »

Iconoclaste, volontiers sarcastique, 14 Juillet brosse d’une manière très imagée l’atmosphère d’un royaume de France en proie aux méfaits d’une conjoncture économique et climatique venue achever les structures vacillantes d’un régime aux abonnés absents. Des émeutes sauvagement réprimées de Réveillon à l’émotion populaire s’emparant de Paris à la veille du 14 juillet, en passant par la réunion des États généraux où l’on discourt au nom du peuple, s’enivrant de belles phrases, pendant qu’il crève de faim, l’auteur braque sa focale sur l’anecdote, le détail cocasse, dressant un portrait railleur des acteurs de ce moment crucial de l’Histoire nationale. Il accorde ainsi au peuple, le principal acteur de cette journée, toute sa considération attentive, suggérant la gouaille et la multiplicité des phrasés, des patois et autres éructations spontanées qui résonnent des faubourgs aux places parisiennes. Il met en scène le caractère besogneux et grossier de la foule, l’incohérence criminelle de ses déchaînements de colère où l’émotion prime sur la raison et où l’exaltation des acharnés se dispute la douleur des victimes. Bref, il dévoile tout un hors-champs ignoré par l’Histoire officielle qu’elle soit issue du catéchisme républicain ou du bréviaire contre-révolutionnaire.

« Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. Or, on apprend beaucoup, à chômer. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on est rien. Cela peut servir. »

14 Juillet apparaît en effet comme une entreprise de démythification salutaire et goguenarde n’épargnant rien ni personne. On y assiste d’abord, non sans un malin plaisir, à la désacralisation de la Cour et du gouvernement royal. Versailles est ainsi dépeint comme un puits sans fonds, engloutissant toutes les meilleures ressources du royaume pour entretenir l’illusion de grandeur d’une poignée de fins de race vivant hors-sol. On est témoin de la démythification de l’événement révolutionnaire lui-même, le peuple se révélant un prétexte, un faire-valoir pour les élus des États généraux, au service d’ambitions plus personnelles. Un mandant dont on ignore les véritables besoins et qui fait un peu peur pour tout dire. Des classes dangereuses avant l’heure qu’il convient de contraindre, de distraire, histoire de trouver un exutoire à leurs émotions.

Dans une langue riche, imagée et distanciée, Eric Vuillard nous réjouit de saillies drôlatiques piquantes, de descriptions hilarantes, où le grotesque se frotte au pittoresque. Il nous livre une galerie de portraits assassins, loin de l’imagerie d’Épinal des grands noms de la Révolution. Nul n’échappe ainsi à ses boutades grinçantes, ni Necker, personnage fat et antipathique, administrateur froid et hautain ayant spéculé sur la dette de la France avant d’entrer au service du roi. Encore moins Mirabeau, grosse gueule triviale, taraudée par le désir d’entrer dans l’Histoire. Ou encore Camille Desmoulins, orateur bègue, dont le discours patriotique a contribué à chauffer le badaud, déjà tout excité par les troupes mercenaires campant aux portes de la ville. Sans oublier Thuriot de la Rosière, loin de l’image du négociateur héroïque brossée par Michelet, bien au contraire malmené et houspillé par une foule hostile lui demandant des comptes après son entretien auprès de Launay. Et bien sûr, le gouverneur de la Bastille lui-même, intimement lié à la forteresse, son père ayant aussi exercé cette charge, dont la mort bien connue éclipse celle de la centaine d’insurgés, massacrés sur son ordre.

Eric Vuillard redonne ainsi au peuple de Paris le premier rôle. Une populace anonyme de gagne-petit, de sans grades, de besogneux, de vagabonds, poussés là par la colère, l’indignation, la curiosité ou le manque de chance. Il transforme la prise de la Bastille en un spectacle païen, un carnaval effrayant et sanglant, mêlant le drame au grand-guignol. Rien ne paraît planifié dans cette journée où les faits s’enchaînent cahin-caha. La peur, la chaleur, la faim, le bruissement de la rumeur et le hasard concourent au moins autant au 14 juillet que l’incurie des gouvernants, la trouille des bourgeois, le blabla des élus et leur posture, bien souvent reconstruite a posteriori, à l’image du Serment du jeu de paume de David. En fait, la prise de la Bastille se révèle multiple, fruit non d’une volonté unique, comme l’Histoire aimerait nous le laisser croire, mais d’un faisceau de volontés individuelles aux motivations dictées par la passion, le suivisme et les réflexes animaux.

14 Juillet ne trahit pas l’esprit des acteurs anonymes d’une prise de la Bastille mythifiée de façon très sage par les commentateurs bourgeois, ce peuple transformée en allégorie du progrès, entité protéiforme, paillarde, qui éructe, s’énerve, s’agite et pourtant constitue l’alpha et l’oméga de cette journée tumultueuse. Mâtin quel récit !

14 Juillet de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », août 2016

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4 réflexions au sujet de « 14 juillet »

    • Merci ! A ma décharge, chroniquer un livre que l’on a beaucoup apprécié rend la tâche plus aisée. Bon, Tristesse de la Terre me fait de plus en plus de l’œil, y’a plus qu’à…

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