Pornarina

Pour ses rares adeptes, Pornarina est un être mythique. Une déesse vengeresse chargée de laver les péchés des hommes dans le sang. Un hybride monstrueux conjuguant les attributs de la féminité à une mâchoire et tête chevalines. Une créature contre-nature arpentant les territoires interlopes de l’esprit humain et semant derrière elle les cadavres mutilés, comme un Petit Poucet sanguinaire. Depuis cinquante années, elle parcourt l’Europe, prostituée racolant sa clientèle auprès des pervers et déviants pour leur offrir les spasmes d’une petite mort définitive. D’aucuns aimeraient réduire cette figure castratrice à un banal émule des tueurs en série, l’auscultant à l’aune de la criminologie. Erreur ! Pornarina est bien plus que cela. Aux yeux des pornarinologues les plus fanatiques, la-prostituée-à-tête-de-cheval apparaît comme la matrice d’un légendaire s’enracinant dans le folklore et les contes. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Dr Franz Blazek, connu de tous pour sa passion de la tératologie, nourrit l’espoir secret de capturer Pornarina pour en faire la pièce maîtresse de son cabinet de monstruosités. Il a d’ailleurs formé sa fille adoptive Antonie, créature solitaire capable de modeler son corps comme un morceau de guimauve, pour accomplir son dessein. Quitte à éliminer les éventuels concurrents…

Ne tergiversons pas : on a beaucoup aimé Pornarina. On a tremblé de dégoût, contemplant le spectacle des perversions de ses zélotes, une longue liste de dépravations dont Raphaël Eymery se plaît à dresser le compte-rendu imagé et morbide. En un court roman, déroulé en quatre mouvements sinueux entrecoupés d’autant d’ellipses, on oscille entre fascination et répulsion, deux émotions très proches dont l’irrationalité hante les recoins les moins fréquentables de la psyché. On s’est effrayé aussi des pulsions de violence ponctuant l’itinéraire d’An-tonie, démembrements, émasculations, décapitations et autres séparations corporelles choquantes, des actes propices au jaillissement de l’hémoglobine et qui offrent un contrepoint cathartique à la tension baignant les péripéties de sa quête. Mais au final, on ne peut s’empêcher de se sentir un tantinet insatisfait, frustré par un horizon d’attente qui se dégonfle comme une baudruche. Déçu également par une fin laissée trop ouverte, pour ainsi dire en devenir. Et pourtant, les choses s’annonçaient prometteuses. Inventif, habile pour tisser une atmosphère, Raphaël Eymery ne manque pas non plus de références cinématographiques et littéraires. En vrac, Joris-Karl Huysmans, Thierry Di Rollo, Thomas Ligotti, Tom Piccirilli, Thomas Harris, Frank Mignola et Mervyn Peake. Rien que du beau monde ! De quoi rendre Pornarina diablement addictif sans céder pour autant au pastiche, l’exercice étant ici finement digéré.

Pour toutes ces raisons, il sera donc beaucoup pardonné à Raphaël Eymery, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un premier roman qui augure du meilleur.

Pornarina de Raphaël Eymery – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2017

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Ferrailleurs des mers

Ayant déjà avoué toute mon admiration pour Paolo Bacigalupi ici et , je me trouve à présent à cours de louanges et de superlatifs. Que les lecteurs de ce blog interlope se rassurent néanmoins, si Ferrailleurs des mers se situe dans le haut du panier de la littérature Young adult, le récit de Paolo Bacigaluli est ici juste distrayant, mêlant les ressorts basiques de l’aventure à ceux du roman d’apprentissage. Je ne devrais donc pas faire preuve d’imagination pour redoubler d’enthousiasme.

Fin du XXIe siècle. Le monde va très mal, du moins pour sa frange la plus laborieuse et misérable, c’est-à-dire incapable de se payer un traitement génétique adéquat ou de s’offrir une vie de cocagne, à l’abri des excès du climat et de l’épuisement des ressources essentielles à la vie.

Nailer vit dans un bibonville côtier de Louisiane, dépouillant les tankers et cargos échoués de leurs composants recyclables. Main d’œuvre sacrifiable et corvéable à souhait, à la merci des moissonneurs, trafiquants d’organes sans scrupules, des accidents et des substances toxiques, fuel lourd et autre amiante, il récupère le cuivre dans les conduites des épaves. Tout ça pour un salaire de misère, mais avec l’espoir de faire une Lucky Strike, autrement dit le gros coup qui lui permettra de racheter son contrat de travail, échappant ainsi au servage et surtout à son père, un chef de gang un tantinet violent. Car Nailer rêve des grands espaces et de liberté. Une existence dont les clippers blancs naviguant au large, dressés sur leurs hydrofoils et propulsés par leurs paravoiles, lui livrent un aperçu fugitif à l’horizon.

Après la passage d’un « tueur de ville », un de ces cyclones surpuissants dont la régularité contribue à redessiner le trait de côte, l’adolescent découvre un clipper jeté à terre par les vents violents. Ragaillardi par la perspective de rafler les richesses qu’il recèle, il monte à bord en compagnie de Pima, sa cheffe d’équipe. Mais, le navire abrite une jeune fille ayant survécu au naufrage et un paquet d’ennuis…

Ferrailleurs des mers n’usurpe pas sa réputation de roman d’aventures dont on tourne les pages sans se prendre la tête. Des aventures dont le déroulé contribue à sortir les personnages de leur milieu respectif pour leur faire appréhender le monde et autrui avec un regard neuf, dépouillé de préjugés. Sur ce point, Paolo Bacigalupi ne déroge pas aux conventions du genre. Il remplit même toutes les cases avec un certain professionnalisme, livrant un récit non seulement divertissant, mais également propice à la réflexion.

L’auteur américain ne néglige pas en effet le décor futuriste. Les habitués se réjouiront de retrouver un worldbuilding cohérent, une sorte de présent décalé dans un avenir flirtant avec la dystopie, n’étant pas sans rappeler l’univers de La Fille automate ou de certaines nouvelles du recueil La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés. Ils se féliciteront également des thématiques abordées, perturbations climatiques liées au changement global, raréfaction des ressources, biotechnologie et lutte des classes renforcée. Bref, tous les maux d’une anthropocène à laquelle on doit se résoudre à s’adapter, du moins si l’on se fie au mantra libéral-capitaliste.

Des plages de Louisiane où grouille un quart-monde impitoyable aux espaces maritimes du Golfe du Mexique, en passant par les bas-fond des Orléans, déclinaisons successives de l’ancienne cité de l’embouchure du Mississippi, poussée au recul vers les hautes terres à cause de la montée des mers, la fuite de Nailer, Nita la « richarde » et de Tool, le mi-bête indépendant, dévoile un avenir dominé par une ségrégation sociale féroce. Un struggle for life où ne survivent que les plus forts. L’ancienne Louisiane est en effet devenue un havre de paix relative pour une populace ayant juré allégeance à l’un des clans ou l’un des syndicats ou gangs qui s’affrontent pour le contrôle des ressources. Une humanité portant le signe de sa servitude tatoué sur son épiderme et prête à défendre son pré carré coûte que coûte.

Paolo Bacigalupi élabore le décor de ce futur en empruntant ses composantes au présent dans les bidonvilles du tiers monde, slums et autres favelas. Il recycle la culture de la récupération qui y prévaut, transposant d’une façon très crédible les paysages des côtes du Bangladesh ou du Nigéria dans le sud des États-Unis.

Ferrailleurs des mers étant destiné à un public juvénile, Paolo Bacigalupi n’oublie pas d’articuler son récit autour de préoccupations intéressant l’adolescence, sans verser heureusement dans un idéalisme naïf. D’aucuns mettront à profit les aventures de Nailer, Tool et Nita, pour éprouver leur capacité à résoudre les dilemmes, à faire des choix moraux ou à s’émouvoir sur la condition des damnés de la Terre, dans un avenir sombre mais non dépourvu de quelque espoir. Car, après tout, la seule question qui importe n’est-elle pas quels enfants laisserons-nous à la Terre ? Nul doute qu’avec Nailer, il se trouve entre de bonnes mains.

Pas de surprise, Ferrailleurs des mers remplit amplement le contrat de lecture, donnant même envie de poursuivre l’aventure. Un vœu qui ne restera pas longtemps pieux avec Les Cité englouties, deuxième volume de la série « Ship Breaker ».

Ferrailleurs des mers (Ship Breaker, 2010) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Frankenstein 1918

Si 2018 marque la fin des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, l’année est aussi celle du bicentenaire de la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Une œuvre considérée par les spécialistes du genre comme l’un des romans précurseurs de la Science fiction. Avec Frankenstein 1918, Johan Heliot acquitte son tribut à l’autrice, tout en livrant une histoire alternative de la conflagration mondiale.

Loin des accents patriotiques ou du cérémonial mémoriel consensuel, l’auteur français imagine en effet une uchronie désabusée, faisant appel au sens éthique des générations futures pour ne pas reproduire les errements du passé. Fidèle à son goût pour l’Histoire et, à la manière des feuilletonistes, il prolonge le conflit, tout inversant ses perspectives. L’Allemagne ressort ainsi vainqueur, après avoir contraint la France à l’armistice et avoir effacé Londres sous un déluge de bombes irradiantes, déversées par des raids massifs de zeppelins. Si 1933 marque la fin de la « Guerre terminale », elle ouvre aussi une période de paix débouchant sur l’hégémonie allemande. En guise de fil directeur, nous suivons l’enquête d’un jeune intellectuel français qui, à partir de 1958, tente d’exhumer le récit resté secret d’une expérimentation secrète et avortée, menée par Winston Churchill dans les premières années du conflit. Une expérience basée sur les travaux de Victor Frankenstein qui aurait pu changer le cours de la guerre.

Frankenstein 1918 a les défauts de ses qualités. Les personnages archétypés, les rebondissements téléphonés et autres facilités narratives peuvent agacer. Heureusement, l’imagination débridée, l’intertextualité complice et les multiples clins d’œil nous poussent à l’indulgence. Johan Heliot n’usurpe pas sa réputation de raconteur d’histoires. Il met sa connaissance de l’Histoire au service d’un récit où se mêlent les personnages historiques (Winston Churchill, Ernest Hemingway, Adolf Hitler, Irène et Marie Curie) et de fiction (Victor Frankenstein), rappelant en-cela la manière d’un René Reouven. Parmi ces caractères, on retiendra surtout celui de Victor. La créature monstrueuse, le non né, régénéré à partir de plusieurs cadavres, dépasse sa condition de chair à canon, pour gagner en humanité au fil du récit, au point d’incarner la mauvaise conscience d’une humanité bien décevante. On n’oubliera pas enfin les personnages féminins qui ne se contentent pas ici de faire tapisserie, bien au contraire, elles apparaissent même comme un des moteurs du récit.

Léger, mais non dépourvu d’une certaine profondeur, Frankenstein 1918 évite fort heureusement l’écueil de la naïveté. Derrière le récit recomposé d’une histoire secrète, non officielle, affleure en effet un propos dédié au nécessaire travail de l’historien, une tâche à mille lieues du prêt à penser mémoriel des commémorations institutionnelles. Johan Heliot déroule également une réflexion sur les méfaits du pouvoir et sur la transformation des combattants en machines, une chair à canon déshumanisée, taillable et sacrifiable à merci.

Frankenstein 1918 de Johan Heliot – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2018

Black Blocs

À l’issue d’une manifestation contre la réforme de l’enseignement supérieur, Swann Ladoux retrouve dans l’appartement qu’ils partagent, le corps sans vie de son compagnon Samuel. L’assassinat a été maquillé en cambriolage raté et la jeune post-doc en biologie semble la coupable idéale aux yeux de la police. Auditionnée par l’anti-terrorisme, Swann ne tarde pas à découvrir que Samuel vivait une double vie, un fait confirmé au moment du règlement de la succession chez le notaire. La voilà propriétaire d’une maison, transformée en squat et occupée par un groupe de radicaux. Petit -à-petit, elle se coupe de son environnement familier, de ses parents, ses amis et collègues de travail, tiraillée entre une fascination troublante pour ce milieu et le besoin de venger la mort de Samuel.

Société du spectacle, mon amour. Le terme de black bloc est devenu le leitmotiv de médias guère avares en catastrophisme et en émotion lorsqu’il s’agit de diaboliser mouvements et luttes sociales. Entre fantasme et grand complot anarchiste international, l’expression langagière recoupe toutes les peurs d’une société d’ordre, promotrice de libertés consensuelles, cadrées, où la protestation politique et sociale se doit d’emprunter le visage rassurant des partis politiques et des syndicats.

Elsa Marpeau semble s’emparer de la thématique pour en romancer le propos sous l’apparence conventionnelle d’un roman noir. Mais, derrière les intentions, se révèle un malentendu complet. Black blocs n’est pas le roman attendu sur les militants de l’ultragauche, anarchistes prônant l’auto-gestion et autres anti-système, bien au contraire, le Black bloc s’avère un prétexte, servant de support à la dérive d’une bobo névrosée, frappée par le deuil et la révélation de la trahison de son compagnon.

Focalisée sur les états d’âme de Swann, Elsa Marpeau ne fait en effet qu’effleurer le milieu interlope et secret des militants de l’ultragauche, cochant toutes les cases du ridicule et de la caricature. Elle ne retient des autonomes que l’écume, c’est-à-dire les violences puériles ou l’indigence intellectuelle, se contentant de singer les écrits du Comité invisible et de dresser un portrait univoque des militants anarchistes. Sur ce point, l’autrice se cantonne au simplisme, brossant à gros traits un portrait assez pathétique des totos, comme les surnomment les flics de l’antiterrorisme. Tout au plus, peut-on lui concéder une scène très forte, où elle restitue de manière crédible l’atmosphère d’excitation et de violence d’une manifestation. Pas davantage, hélas.

Au fil d’une intrigue cousue de fil blanc, où certains personnages ne fonctionnent pas du tout en raison de leur caractère outrancier, Black Blocs dévoile son véritable sujet, celui de la dérive irrésistible d’une jeune femme, incapable de faire le deuil de la relation fusionnelle avec son compagnon. Swann ne parvient pas en effet à tirer un trait sur les deux années de vie commune intense avec un homme qui menait une double vie. Un inconnu qu’elle a côtoyé sans voir sa part d’ombre. Pendant plus de 300 pages, elle tourne et retourne dans sa tête les scènes du passé, prenant des notes, relevant les indices et les détails afin de démasquer l’assassin. Et après ? Souhaite-t-elle le tuer ? Le dénoncer à la police ? Après reste nébuleux. Elle n’est plus sûre de ses sentiments, de ses convictions et de ses allégeances. Et, plus elle fréquente les autonomes, plus ses repères s’effacent, annihilés par une paranoïa implacable. Sa paisible existence de petite-bourgeoise s’effiloche et elle devient la proie d’un anti-terrorisme en embuscade.

D’aucuns pourraient juger le trait forcé, même s’il faut reconnaître le savoir-faire de l’autrice lorsqu’il s’agit de dresser le portrait d’un personnage. Hélas, la naïveté des apprentis anarchistes, le caractère téléphoné de l’intrigue nuisent au récit, ou du moins en rendent le déroulé prévisible et assez grossier.

Bref, sur un sujet propice à tous les fantasmes sécuritaires, Elsa Marpeau botte en touche, préférant se concentrer sur une histoire d’amour qui finit mal.

Black Blocs de Elsa Marpeau – Réédition Folio, collection « Policier », juin 2018

Qui a peur de la mort ?

Genre issu de l’Occident industrialisé, la Science fiction a longtemps délaissé les mondes émergents et pauvres. Ce fait semble désormais révolu en ce début de XXIe siècle, même si l’évolution reste encore timide. Des auteurs, nés dans ces territoires ou élevés dans ces cultures, alimentent ainsi avec leur imaginaire un genre rattrapé par la mondialisation. Des Liu Cixin, Ken Liu, Lauren Beukes, Nnedi Okorafor et autre Vandana Singh montrent que la Science fiction d’aujourd’hui, celle qui s’écrit, s’adresse plus que jamais au monde présent, celui qui surgit, né de la généralisation des échanges. On ne s’en plaindra pas, surtout lorsque cela nous donne à lire des romans comme Qui a peur de la mort ?

Pour son malheur, Onyesonwu est née ewu. Enfant du viol, elle a été élevée dans le désert par sa mère, après que celle-ci ait été obligée de fuir son village ravagé par une attaque des Nuru, le fléau craint par tous à l’Ouest. Jusqu’à l’âge de neuf ans, elle n’a connu que la solitude, accompagnant sa mère dans son errance de communautés en communautés. Puis, elle a été adoptée par Ogundimu, le forgeron respecté de tous à Jwahir. Elle a cru pouvoir s’intégrer à la communauté okeke et échapper ainsi aux superstitions attachées à sa couleur de peau différente, signe de sa condition de métis. Mais, pour son malheur, Onyesonwu est aussi une esha. Elle possède des pouvoirs magiques très puissants dont elle ne contrôle hélas pas les effets dévastateurs. Il faudrait qu’un sorcier expérimenté l’instruise sur les points mystiques qui lui permettront de maîtriser son don. Mais pour cela, il doit l’accepter comme apprentie. Peine perdue dans une culture où les femmes doivent se cantonner au rôle subalterne. Pour son malheur, Onyesonwu est enfin une jeune fille têtue, aux émotions à fleur de peau et au caractère bien trempé. Une adolescente persuadée qu’elle doit accomplir la prophétie annoncée dans le Grand Livre de Sola, maintes fois réécrit par les hommes.

Qui a peur de la mort ? mêle les ressorts du roman post-apocalyptique à ceux d’une fantasy métissée de conte africain. Dans un décor de fin du monde, où la technologie ne subsiste plus que sous la forme d’ordinateurs poussiéreux, de scooters polluants et d’armes à feu bricolées, Nnedi Okorafor met en scène la quête initiatique d’une jeune femme tiraillée entre le poids des traditions et un furieux désir d’émancipation. Si le traitement apparaît suffisamment original pour susciter la curiosité, voire un semblant d’enthousiasme, le récit pâtit de longueurs et d’un rythme inégal. Bavard et assez redondante, la quête de Onyesonwu ne surprend guère, même si l’imaginaire et les croyances africaines dépaysent une histoire au final très conventionnelle. Jujus (enchantements), panoplies (esprits) et esha (sorcières) confèrent ainsi au roman un surcroît d’intérêt, d’autant plus qu’ils sont utilisés avec discernement, sans abuser de la suspension d’incrédulité. Par contre, j’avoue avoir beaucoup souffert des relations amoureuses entre les différents personnages, au point de sauter quelques pages aux moments les plus moites.

Qui a peur de la mort ? peut se lire également comme une allégorie du Nigéria d’aujourd’hui, endeuillé par les conflits tribaux et religieux, où le viol des femmes est considéré comme une arme de purification ethnique. Sur ce point, le roman de Nnedi Okorafor semble une lecture salutaire, d’autant plus qu’il adopte le point de vue des femmes, traitant sans préjugés et sans fard des questions du patriarcat et de l’excision des adolescentes. L’autrice ne nous épargne rien des violences exercée à leur encontre, n’exonérant pas les femmes elles-mêmes de leur part de responsabilité dans cette mutilation. Pendant son périple, Onyesonwu se frotte à l’altérité, découvrant la haine et le racisme, y compris parmi ses victimes. Au-delà de la guerre entre Nuru et Okeke, il existe en effet toute une variété de parias, cibles du rejet et de la violence de ceux se considérant comme la norme. En guise d’antidote, Nnedi Okorafor distille un discours de paix et de tolérance, réservant les foudres de Onyesonwu aux êtres les plus détestables et irrécupérables. Car, on ne peut vaincre l’ignorance, la cruauté et la barbarie avec les armes de ses ennemis.

Cet aspect du roman emporte finalement l’adhésion, faisant oublier les faiblesses et le côté plan-plan de l’intrigue. Mais surtout, sous couvert de conte exotique, Qui a peur de la mort ? traite des fléaux qui plombent le développement du Nigéria, voire de toute l’Afrique, obérant hélas l’émancipation féminine. Pas sûr qu’un seul roman suffise à modifier la donne.

Qui a peur de la mort ? (Who Fears Death, 2010) de Nnedi Okorafor – Panini Books, collection « Eclipse », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)

Le Point Pop, Science fiction

Une fois n’est pas coutume, parlons revue. A l’occasion du festival des Utopiales et du mois de l’Imaginaire, le hors-série pop du newsmagazine Le Point est consacré à la Science fiction. Mythes, origines et influences du genre sont passés en revue (ahem !), accompagnés par une compilation de romans et d’auteurs. Les chefs-d’œuvre de la Science fiction affiche le hors-série avec une titraille dont le vernis sélectif rouge, sur fond urbain cyan, ne peut qu’attirer le regard. Auscultons gaiment les représentations portées par ce titre destiné à un lectorat novice.

Commençons par le meilleur. Le hors-série comporte de très bons articles, tout en nuances, sans faire trop de raccourcis agaçants, même si l’on peut déplorer quelques broutilles factuelles. Je ne me suis d’ailleurs toujours pas remis de « la passionnante biographie de Philip K. Dick » d’Emmanuel Carrère. Bref, les articles sont plutôt de bonne tenue, écrits par des acteurs du genre (Roland Lehoucq) ou avec le concours éclairé de quelques personnalités issues du fandom. Tout au plus peut-on déplorer leur brièveté et un nombre de coquilles impressionnant. Mais, ce défaut est sans doute inhérent au format, comme les nombreuses illustrations colorées. Un fait dont on ne se plaindra pas, la Science fiction étant après tout aussi une littérature d’images.

Le choix des auteurs et des œuvres est quant à lui plus critiquable. Certes, un avant-propos rappelle qu’en 106 pages, on ne peut pas se montrer exhaustif, qu’il y aura forcément des noms qui manqueront et que certains choix s’avéreront clivants. Il n’en demeure pas moins que la sélection pèche sérieusement pour plusieurs raisons sur lesquelles je vais m’étendre un peu. D’abord, elle ne se montre guère révélatrice de la science fiction qui s’écrit, celle d’aujourd’hui, se contentant de décliner une liste de classiques et cantonnant les auteurs contemporains à quelques notules expédiées en fin de revue. Pour une littérature renvoyant au présent, ce n’est pas le moindre des paradoxes.

Et puis, que dire de la place des auteurs français ou des femmes ? Quelques encarts publicitaires pour les premiers et une interview de Pierre Bordage et Alain Damasio (les bons clients des médias). Les secondes doivent se contenter de la portion congrue, c’est-à-dire Mary Shelley et l’immense Ursula Le Guin. De quoi confirmer l’angoisse de l’autrice américaine qui confie dans la revue ne pas comprendre pourquoi les femmes sont oubliées bien plus vite que les hommes. Mémoire sélective dira-t-on.

Baste ! Plutôt que de se lamenter, agissons. Voici donc la liste alternative des chefs-d’œuvre de la SF du blog yossarian. Trente titres pour les novices et les esprits curieux, bien entendu, avec des choix déchirants et la parité (tout est foutu !). Les spécialistes passeront leur tour…

  • Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley (1818)
  • Vingt mille lieues sous les mer, Jules Verne (1869)
  • La Guerre des monde, H.G. Wells (1898)
  • Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley (1932)
  • La Kallocaïne, Karin Boye (1940)
  • 1984, George Orwell (1948)
  • Les Rois des étoiles, Edmond Hamilton (1949)
  • L’épée de Rhiannon, Leigh Brackett (1953)
  • Le Maître du Haut château, Philip K. Dick (1962)
  • Les Dépossédés, Ursula Le Guin (1974)
  • Hier, les oiseaux, Kate Wilhelm (1976)
  • Les Olympiades truquées, Joëlle Wintrebert (1980)
  • La Guerre olympique, Pierre Pelot (1980)
  • Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler, Jean-Pierre Andrevon (1983)
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood (1985)
  • Une forme de guerre, Iain M. Banks (1987)
  • Desolation Road, Ian McDonald (1988)
  • Isolation, Greg Egan (1992)
  • Jardins virtuels, Sylvie Denis (1995)
  • Sans parler du chien, Connie Willis (1997)
  • Le livre des Ombres, Serge Lehman (2005)
  • Le gout de l’immortalité, Catherine Dufour (2005)
  • Le Problème à trois corps, Liu Cixin (2008)
  • Zoo City, Lauren Beukes (2010)
  • Qui a peur de la mort ?, Nnedi Okorafor (2010)
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner (2011)
  • Anamnèse de Lady Star, L.L. Kloetzer (2013)
  • La Justice de l’Ancillaire, Ann Leckie (2013)
  • L’Opéra de Shaya, Sylvie Lainé (2014)

Autre avis ici.

Le Point Pop – Hors-série consacré à la Science fiction, octobre 2018