Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)

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Complainte pour ceux qui sont tombés

Tombé du ciel après une fuite éperdue, Samara atterrit du côté du Nigéria, près de la frontière du Cameroun. Secouru par les habitants du village d’Ewuru, il ne doit son salut qu’à la détermination et la ruse de Joshua et ses amis. Et, ils ont fort à faire dans un pays au sol pollué par les effluents pétroliers et autres substances toxiques, en proie à la guerre civile menée par des milices concurrentes, sans cesse en quête de ressources devenues rares. Le temps de la convalescence, il se familiarise avec cet environnement, se liant d’amitié avec tous, avant de requérir leur aide pour regagner sa patrie orbitale. Il faut faire vite car elle s’apprête à larguer les amarres définitivement, pour s’en aller vers l’espace profond. Vers l’inconnu. Heureusement, Samara ne manque pas de ressources, étant lui-même l’un des Neuf, autrement dit l’un des combattants aux capacités et corps améliorés par une IA symbiotique afin de défendre le monde d’Achenia contre les éventuelles menaces.

Premier livre de Gavin Chait, resté longtemps en gestation aux dires de son auteur, Complainte pour ceux qui sont tombés se révèle d’emblée comme un chouette roman dont la puissance d’évocation puise à la fois dans l’imagerie pulp, l’art des griots et les spéculations d’une science fiction métissée, à la fois techno et humaine, ouverte sur les espaces émergents ou délaissés par l’occidentalisation forcenée. Avec Gavin Chait, on se trouve en territoire familier, le sud-africain ayant sillonné une bonne partie du continent noir avant de déposer ses valises en Angleterre. Il n’éprouve guère de scrupules en conséquence à y ancrer son imagination pour lâcher la bride à un afrofuturisme mâtiné de transhumanisme.

Complainte pour ceux qui sont tombés recèle de nombreuses idées stimulantes. Gavin Chait imagine deux communautés, l’une fondée sur la décroissance et l’exploitation raisonnée du milieu, l’autre engagée dans un processus de transformation radical de l’être humain, prônant une symbiose entre l’homme et la machine. L’amitié entre Joshua et Samara sert ainsi de clé pour appréhender l’ampleur du fossé séparant les deux modèles de développement et d’évolution, tout en dévoilant également la communion d’esprit qui les anime. Ewuru la terrestre et Achenia la céleste apparaissent en effet comme des forces de progrès et de vie face au caractère prédateur et mortifère des vieilles nations terrestres et des forces du désordre. Joshua, le pacifiste altruiste, et Samara, le posthumain dont la part organique génère l’empathie et l’amour nécessaire à l’humanisation de son symbiote artificiel, apportent générosité à un monde où celles-ci se font bien rares. Car le futur de Gavin Chait n’est ni complètement dystopique ni vraiment utopique. Il évolue dans un entre-deux, tout en nuances, ne cachant rien du désastre écologique et des horreurs accomplies par l’homme. C’est un avenir où cohabitent l’appétit de destruction et la volonté de réparer, de soigner, de créer et d’inventer. Avec une bienveillance loin de l’angélisme et de l’aveuglement de la non-violence. Et, si le monde de Gavin Chait comporte bien des zones d’ombre, témoignant de l’immense faculté de malfaisance de l’homme, il laisse infuser également des raisons d’espérer, un discours humaniste auquel on ne souhaite qu’adhérer.

En dépit de grandes qualités, Complainte pour ceux qui sont tombés accuse aussi des faiblesses notables. Deux dernières parties un peu ratées, où la caractérisation des personnages souffre d’un traitement caricatural, où l’atmosphère afrofuturiste cède la place à une intrigue plus conventionnelle, donnant même l’impression d’avoir été bâclée. Bref, en quittant sa terre natale, Gavin Chait se révèle moins convaincant. Fort heureusement, cette déception est éclipsée par un métissage crédible de technologie et de tradition ancestrale, où la générosité se frotte rudement à la sauvagerie, sans pour autant renoncer à la compassion, y compris pour les pires crapules.

Loin de l’imagerie de bourrin que laisse supposer une illustration de couverture bien mal choisie et en dépit d’un déséquilibre narratif regrettable, Complainte pour ceux qui sont tombés est donc un premier roman sympathique qui donne envie de poursuivre en lisant le second livre de l’auteur. Un ouvrage toujours en terre africaine, paru en 2017 sous le titre de Our Memory like Dust.

Complainte pour ceux qui sont tombés (Lament for the Fallen, 2017) de Gavin Chait – Le Bélial’, novembre 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Les Cités englouties

Retour aux États désunis, fin du XXIe siècle. La nation américaine n’a en effet pas tenu le choc du changement global. Des portions entières de son territoire ont été submergées par l’élévation du niveau des océans, engloutissant les fières cités de verre et d’acier de l’ère accélérée, comme les survivants l’appellent. Elles sont devenues des terres contestées, ensanglantées par des conflits incessants menés par des milices d’enfants soldats commandées par des seigneurs de la guerre de pacotille. Des tigres de papier aux yeux des puissantes armées de mi-bêtes protégeant les intérêts des grandes compagnies, mais suffisamment nuisibles pour ravager les communautés qui survivent aux frontières des cités englouties par la jungle et les marécages. Née pendant la mission d’interposition chinoise, Mahlia est une bâtarde. Autrement dit, une cible de choix pour la haine des habitants de cette zone de guerre. Abandonnée par son père lors du reflux des casques jaunes, elle ne doit sa survie qu’à l’intervention de Mouse, un de ces innombrables vers de guerre. Recueillie par le Dr Mahfouz, elle apprend à soigner les gens, en dépit d’une main tranchée par les miliciens. Jusqu’à l’irruption d’un mi-bête fugitif et de ses poursuivants…

Si Ferrailleurs des mers initiait une série intelligente et divertissante destinée à un lectorat juvénile, Les Cités englouties enfonce le clou avec brio, dévoilant davantage le futur post-apocalyptique esquissé par Paolo Bacigalupi. Dans le précédent roman, on se focalisait sur les damnés de la Terre, usant leur force et leur santé sur les chantiers de démolition navale. Le présent ouvrage livre un tableau cru et réaliste des guerres civiles nées dans le tiers monde et transposées ici, avec une grande crédibilité, dans le contexte d’une Amérique future frappée par un effondrement civilisationnel total.

La guerre et les enfants soldats sont au cœur du roman. L’auteur y dévoile, avec un luxe de détails, le processus de déshumanisation mené par les adultes pour transformer de pauvres gosses en chair à canon, prête à se sacrifier au nom d’idéaux factices ou à user de cruauté contre l’ennemi ou le simple quidam contre une dose de drogue. En grattant sous la façade de monstruosité de ces combattants juvéniles, Paolo Bacigalupi révèle toute la complexité des relations humaines et l’ambivalence des allégeances en temps de guerre.

Les Cités englouties s’adressant avant tout à un lectorat adolescent, voire adulescent, on retrouve bien entendu la plupart des motifs (ou poncifs) inhérents au roman d’apprentissage, saupoudrés d’une bonne dose d’aventure. Paolo Bacigalupi brosse ainsi une galerie de personnages incarnant quelques archétypes bien connus des amateurs du genre. Il ne renonce pas pourtant à une certaine épaisseur psychologique, leur conférant un sens éthique bienvenu. Parmi eux, retenons surtout Malhia dont l’éducation s’accommode fort mal avec la réalité du terrain. Victime collatérale de la guerre et de l’échec de l’interposition chinoise, l’adolescente a fait l’apprentissage dans sa chair du racisme et de la haine d’autrui. Ocho est un autre genre de victime. Recrue forcée, l’enfant soldat a survécu au processus de conversion le transformant en combattant dévoué à la cause de son seigneur de la guerre. Il reste pourtant un gosse, mettant la camaraderie et les serments au-dessus de la duplicité des adultes. Enfin, n’oublions pas Tool, le mi-bête aperçu dans Ferrailleurs de la mer, dont le rôle prend ici une réelle importance. Loin de la chimère dotée des gènes d’une hyène, d’un tigre, d’un chien et d’un homme, véritable machine de guerre insensible à la douleur ou à la peur, on découvre un être sensible à l’empathie, en mesure de dépasser son conditionnement pour atteindre une certaine conscience de soi et d’autrui. Une évolution intéressante faisant fort heureusement l’économie de tout angélisme.

Même s’il relève du segment commercial du Young Adult, Les Cités englouties se montre bien plus intéressant que Ferrailleurs des mers. À la fois tragique et optimiste, le roman de Paolo Bacigalupi dévoile de surcroît une dimension éthique qui n’est pas déplaisante. À suivre donc avec Machine de guerre, troisième opus de la série.

Les Cités englouties (The Drowned Cities, 2012) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Richard Matheson – Polars sous tension

Écrivain prolifique venu du journalisme, nouvelliste de talent et romancier efficace, Richard Matheson est considéré comme l’un des grands auteurs de la science-fiction, du fantastique et de l’épouvante. Une renommée qui éclipse sa contribution dans le polar, une part certes minime de sa bibliographie, mais que l’on aurait tort de négliger.

Si l’on fait abstraction de La Traque (Hunted Past Reason, 2002), un thriller tardif passablement raté, trois romans relèvent de ce mauvais genre. Toutes issues de la fin des années 1950, autant dire l’âge d’or de l’auteur, ces œuvres inscrivent leur trame criminelle dans l’univers urbain du roman noir, voire des pulp magazines. Parus en paperback chez Lions Books, une collection à bon marché où ce sont illustrés notamment Jim Thompson, Fredric Brown et David Goodis, Les Seins de glace et Jour de fureur ne s’embarrassent pas de descriptions interminables ou d’états d’âme superflus. Ils vont droit au but, déroulant leur intrigue nerveuse sans laisser aucun répit au lecteur. Pour autant, on aurait tort de considérer ces deux premiers roman, sans oublier De la part des copains, paru six ans plus tard, comme des récits simplistes, perclus de stéréotypes. Et si l’on peut trouver leur contexte un tantinet daté, on ne s’écarte guère en effet de la petite classe moyenne américaine des années 1950, l’atmosphère anxiogène et le suspense de ces trois titres pourraient cependant en remontrer à bien des faiseurs de thrillers psychologiques contemporains en matière de passion et de duplicité.

«  Je n’en étais pas certain, mais ça ressemblait à de la peur. L’effroi d’un enfant devant une menace qu’il ne comprend pas très bien, mais dont il s’écarte instinctivement.  »

Premier roman de Richard Matheson, Les Seins de glace (Someone is bleeding, 1953) est sans doute le plus connu dans nos contrée grâce à l’adaptation commise au cinéma par Georges Lautner avec Mireille Darc et Alain Delon. Malgré la plastique de l’actrice, le film n’est pas vraiment une réussite, du moins si l’on se fie à l’intrigue retorse du matériau original. L’auteur américain nous livre en effet un récit cauchemardesque peuplé de personnages torturés et ambigus. Tout commence sur une plage déserte de Los Angeles où David Newton est venu se baigner, histoire de trouver l’inspiration pour son roman. Il y rencontre Peggy Lister, une beauté candide dont il ne tarde pas à s’enticher. Fragile et timide, la jeune femme semble la proie idéale pour toute une foule de malfaisants ne songeant qu’à abuser d’elle, à commencer par le mari de sa logeuse dont les coups d’œil salaces en disent long sur ses pensées. Et puis, il y a aussi Jim Vaughan, l’avocat de Peggy, dont les services ne semblent pas se limiter à la défense de sa cliente. Le bougre a développé une passion tenace pour la jeune femme, n’hésitant pas à la harceler pour obtenir ses faveurs. Par un caprice du destin, il se trouve être aussi un ancien camarade d’université de David Newton. Pas question pour l’écrivain fauché de subir une nouvelle fois les mensonges de ce manipulateur vicelard, né avec une cuillère en argent dans la bouche. Cette fois-ci, Peggy sera sienne.

L’intrigue de Someone is bleeding, reprenons le titre original, plus conforme à l’histoire, développe une thématique familière dans l’œuvre de Matheson, y compris dans les romans comme Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit. On y retrouve en effet cette logique d’affrontement, où le héros doit faire montre de caractère et de combativité pour déjouer le destin. Ici, David Newton doit se battre pour conquérir et posséder, au sens littéral du terme, la jeune femme. Mais, il y a quelque chose de pourri dans les rapports de Peggy Lister et la gente masculine. Ballotté entre sa raison et l’amour aveugle qu’il nourrit pour elle, David ne veut rien voir. Il accepte d’abord de mentir pour la protéger, prêt à endosser la responsabilité de ses actes, avant d’être victime des cruelles manipulations du couple qu’elle forme avec Jim Vaughan. Au terme d’un parcours mouvementé, teinté d’une pincée d’érotisme trouble, David Andrew finira par abandonner l’angélisme lui faisant travestir la vérité, renonçant à voir Peggy comme un simple pion, mais bien comme la pièce maîtresse d’un sanglant jeu de dupes.

«  Le monde est plein de cadavres de types qui ont désiré ce qu’ils n’auraient jamais dû avoir.  »

On l’aura noté au fil de ce premier roman, Richard Matheson affectionne les émotions fortes, flirtant souvent avec la violence et la folie. La dimension criminelle n’intervient qu’à la marge, comme la résultante des tensions psychologiques dont les secousses malmènent les personnages jusqu’à leur point de rupture. Jour de fureur (Fury on Sunday, 1953), le deuxième titre de l’auteur, paru d’abord sous nos longitudes en série noire avant d’être réédité chez 10/18 dans la collection «  Nuits blêmes  », pousse ce processus à son paroxysme. L’auteur américain nous y décrit la cavale d’un dément, évadé de l’asile où on l’avait interné pour un crime. Vincent n’a plus en effet toute sa raison comme l’on s’en rend compte assez rapidement. L’esprit laminé par des délires psychotiques, il est convaincu d’être la victime d’un complot fomenté par l’ensemble de ses semblables, du voisin de cellule au juge qui l’a condamné dans ce cul de basse fosse chimique où les les mœurs vicieuses des gardiens ne valent guère mieux que celles des détenus. Mais, ce ne sont pas ses conditions de détention qui le poussent à s’échapper, bien au contraire, Vincent a une vengeance à exécuter. Pour cela, il a échafaudé un plan périlleux dont il a répété le moindre détail jusqu’à le connaître par cœur. Ce soir, c’est sûr, il sera dehors, prêt à accomplir sa besogne. Et peu importe s’il sème la mort et l’effroi durant sa fuite, il doit libérer Ruth, son unique amour, de l’emprise de Bob, ce sinistre individu qui l’a subjuguée.

Avec Jour de fureur, on troque la rivalité amoureuse un tantinet perverse et macabre contre un récit de vengeance, échangeant un traumatisme contre un autre. En dépit d’une trame linéaire assez convenue, ce deuxième roman de Richard Matheson emporte finalement l’adhésion grâce à un crescendo magistral qui débouche sur un morceau de bravoure tenant tout entier entre les quatre murs d’un appartement new-yorkais. La quête obsessionnelle de Vincent sert de fil directeur à un récit survolté en forme de règlement de compte. Rien n’échappe à la vindicte de l’auteur américain, ni la fonction paternelle, ni les relations de couple. Le roman comporte quelques scènes sordides qui font paraître mièvres les pulsions violentes de Robert Neville, le héros de Je suis une légende, et bien anodin le voyeurisme de Scott Carey dans L’Homme qui rétrécit. Mais, elles permettent de comprendre ce que ces œuvres doivent au polar, notamment pour ce qui relève de la caractérisation des personnages.

«  La vie est un vaste manège. Chaque instant est le résultat de ceux qui l’ont précédé, et l’origine de ceux qui le suivront. On ne peut séparer un instant d’un autre, et attribuer des valeurs différentes à chaque partie de ce qui forme en réalité un tout –un grand courant où le meilleur et le pire se confondent sans qu’on puisse accepter l’un et refuser l’autre.  »

De la part des copains (Ride the Nightmare, 1959) a également fait l’objet d’une adaptation très médiocre au cinéma, avec Charles Bronson dans le rôle principal. Difficile pourtant de retrouver le personnage falot de Chris Martin dans le physique musculeux de l’acteur américain, rebaptisé pour l’occasion Joe. D’autant plus que le film semble se concentrer sur la course contre la montre de Bronson au volant d’un coupé Opel. Redoutable page-turner, sous-tendu par un suspense irrésistible qui permet d’oublier les ficelles grossières, De la part des copains se situe hélas un bon cran en-dessous des deux précédents titres. Richard Matheson y fait exploser le quotidien d’une famille d’américains moyens, apparemment sans histoire, jusqu’au jour où le mari est contacté par ses anciens complices, évadés de prison. En dépit de prémisses engageantes, l’action finit malheureusement par l’emporter sur la psychologie, conférant à l’ensemble l’apparence d’un script parfait pour le cinéma. Dont acte.

À la mort de Richard Matheson en 2013, la presse a insisté sur sa double carrière de scénariste et d’écrivain, surtout dans les domaines de la science fiction et du fantastique, oubliant sa modeste contribution à la littérature policière. Une contribution pourtant essentielle qui éclaire d’un jour inédit le reste de son œuvre. Car, en revisitant ces genres à l’aune d’un quotidien trivial et en usant des codes et stéréotypes du polar, l’auteur américain a élargit leur champs d’action, ouvrant la voie à la série The Twilight Zone, pour laquelle il a d’ailleurs écrit seize épisodes, et inspirant d’autres conteurs, tel Stephen King. De quoi donner envie de réévaluer cette partie de sa bibliographie.

Pornarina

Pour ses rares adeptes, Pornarina est un être mythique. Une déesse vengeresse chargée de laver les péchés des hommes dans le sang. Un hybride monstrueux conjuguant les attributs de la féminité à une mâchoire et tête chevalines. Une créature contre-nature arpentant les territoires interlopes de l’esprit humain et semant derrière elle les cadavres mutilés, comme un Petit Poucet sanguinaire. Depuis cinquante années, elle parcourt l’Europe, prostituée racolant sa clientèle auprès des pervers et déviants pour leur offrir les spasmes d’une petite mort définitive. D’aucuns aimeraient réduire cette figure castratrice à un banal émule des tueurs en série, l’auscultant à l’aune de la criminologie. Erreur ! Pornarina est bien plus que cela. Aux yeux des pornarinologues les plus fanatiques, la-prostituée-à-tête-de-cheval apparaît comme la matrice d’un légendaire s’enracinant dans le folklore et les contes. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Dr Franz Blazek, connu de tous pour sa passion de la tératologie, nourrit l’espoir secret de capturer Pornarina pour en faire la pièce maîtresse de son cabinet de monstruosités. Il a d’ailleurs formé sa fille adoptive Antonie, créature solitaire capable de modeler son corps comme un morceau de guimauve, pour accomplir son dessein. Quitte à éliminer les éventuels concurrents…

Ne tergiversons pas : on a beaucoup aimé Pornarina. On a tremblé de dégoût, contemplant le spectacle des perversions de ses zélotes, une longue liste de dépravations dont Raphaël Eymery se plaît à dresser le compte-rendu imagé et morbide. En un court roman, déroulé en quatre mouvements sinueux entrecoupés d’autant d’ellipses, on oscille entre fascination et répulsion, deux émotions très proches dont l’irrationalité hante les recoins les moins fréquentables de la psyché. On s’est effrayé aussi des pulsions de violence ponctuant l’itinéraire d’An-tonie, démembrements, émasculations, décapitations et autres séparations corporelles choquantes, des actes propices au jaillissement de l’hémoglobine et qui offrent un contrepoint cathartique à la tension baignant les péripéties de sa quête. Mais au final, on ne peut s’empêcher de se sentir un tantinet insatisfait, frustré par un horizon d’attente qui se dégonfle comme une baudruche. Déçu également par une fin laissée trop ouverte, pour ainsi dire en devenir. Et pourtant, les choses s’annonçaient prometteuses. Inventif, habile pour tisser une atmosphère, Raphaël Eymery ne manque pas non plus de références cinématographiques et littéraires. En vrac, Joris-Karl Huysmans, Thierry Di Rollo, Thomas Ligotti, Tom Piccirilli, Thomas Harris, Frank Mignola et Mervyn Peake. Rien que du beau monde ! De quoi rendre Pornarina diablement addictif sans céder pour autant au pastiche, l’exercice étant ici finement digéré.

Pour toutes ces raisons, il sera donc beaucoup pardonné à Raphaël Eymery, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un premier roman qui augure du meilleur.

Pornarina de Raphaël Eymery – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2017

Ferrailleurs des mers

Ayant déjà avoué toute mon admiration pour Paolo Bacigalupi ici et , je me trouve à présent à cours de louanges et de superlatifs. Que les lecteurs de ce blog interlope se rassurent néanmoins, si Ferrailleurs des mers se situe dans le haut du panier de la littérature Young adult, le récit de Paolo Bacigaluli est ici juste distrayant, mêlant les ressorts basiques de l’aventure à ceux du roman d’apprentissage. Je ne devrais donc pas faire preuve d’imagination pour redoubler d’enthousiasme.

Fin du XXIe siècle. Le monde va très mal, du moins pour sa frange la plus laborieuse et misérable, c’est-à-dire incapable de se payer un traitement génétique adéquat ou de s’offrir une vie de cocagne, à l’abri des excès du climat et de l’épuisement des ressources essentielles à la vie.

Nailer vit dans un bibonville côtier de Louisiane, dépouillant les tankers et cargos échoués de leurs composants recyclables. Main d’œuvre sacrifiable et corvéable à souhait, à la merci des moissonneurs, trafiquants d’organes sans scrupules, des accidents et des substances toxiques, fuel lourd et autre amiante, il récupère le cuivre dans les conduites des épaves. Tout ça pour un salaire de misère, mais avec l’espoir de faire une Lucky Strike, autrement dit le gros coup qui lui permettra de racheter son contrat de travail, échappant ainsi au servage et surtout à son père, un chef de gang un tantinet violent. Car Nailer rêve des grands espaces et de liberté. Une existence dont les clippers blancs naviguant au large, dressés sur leurs hydrofoils et propulsés par leurs paravoiles, lui livrent un aperçu fugitif à l’horizon.

Après la passage d’un « tueur de ville », un de ces cyclones surpuissants dont la régularité contribue à redessiner le trait de côte, l’adolescent découvre un clipper jeté à terre par les vents violents. Ragaillardi par la perspective de rafler les richesses qu’il recèle, il monte à bord en compagnie de Pima, sa cheffe d’équipe. Mais, le navire abrite une jeune fille ayant survécu au naufrage et un paquet d’ennuis…

Ferrailleurs des mers n’usurpe pas sa réputation de roman d’aventures dont on tourne les pages sans se prendre la tête. Des aventures dont le déroulé contribue à sortir les personnages de leur milieu respectif pour leur faire appréhender le monde et autrui avec un regard neuf, dépouillé de préjugés. Sur ce point, Paolo Bacigalupi ne déroge pas aux conventions du genre. Il remplit même toutes les cases avec un certain professionnalisme, livrant un récit non seulement divertissant, mais également propice à la réflexion.

L’auteur américain ne néglige pas en effet le décor futuriste. Les habitués se réjouiront de retrouver un worldbuilding cohérent, une sorte de présent décalé dans un avenir flirtant avec la dystopie, n’étant pas sans rappeler l’univers de La Fille automate ou de certaines nouvelles du recueil La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés. Ils se féliciteront également des thématiques abordées, perturbations climatiques liées au changement global, raréfaction des ressources, biotechnologie et lutte des classes renforcée. Bref, tous les maux d’une anthropocène à laquelle on doit se résoudre à s’adapter, du moins si l’on se fie au mantra libéral-capitaliste.

Des plages de Louisiane où grouille un quart-monde impitoyable aux espaces maritimes du Golfe du Mexique, en passant par les bas-fond des Orléans, déclinaisons successives de l’ancienne cité de l’embouchure du Mississippi, poussée au recul vers les hautes terres à cause de la montée des mers, la fuite de Nailer, Nita la « richarde » et de Tool, le mi-bête indépendant, dévoile un avenir dominé par une ségrégation sociale féroce. Un struggle for life où ne survivent que les plus forts. L’ancienne Louisiane est en effet devenue un havre de paix relative pour une populace ayant juré allégeance à l’un des clans ou l’un des syndicats ou gangs qui s’affrontent pour le contrôle des ressources. Une humanité portant le signe de sa servitude tatoué sur son épiderme et prête à défendre son pré carré coûte que coûte.

Paolo Bacigalupi élabore le décor de ce futur en empruntant ses composantes au présent dans les bidonvilles du tiers monde, slums et autres favelas. Il recycle la culture de la récupération qui y prévaut, transposant d’une façon très crédible les paysages des côtes du Bangladesh ou du Nigéria dans le sud des États-Unis.

Ferrailleurs des mers étant destiné à un public juvénile, Paolo Bacigalupi n’oublie pas d’articuler son récit autour de préoccupations intéressant l’adolescence, sans verser heureusement dans un idéalisme naïf. D’aucuns mettront à profit les aventures de Nailer, Tool et Nita, pour éprouver leur capacité à résoudre les dilemmes, à faire des choix moraux ou à s’émouvoir sur la condition des damnés de la Terre, dans un avenir sombre mais non dépourvu de quelque espoir. Car, après tout, la seule question qui importe n’est-elle pas quels enfants laisserons-nous à la Terre ? Nul doute qu’avec Nailer, il se trouve entre de bonnes mains.

Pas de surprise, Ferrailleurs des mers remplit amplement le contrat de lecture, donnant même envie de poursuivre l’aventure. Un vœu qui ne restera pas longtemps pieux avec Les Cité englouties, deuxième volume de la série « Ship Breaker ».

Ferrailleurs des mers (Ship Breaker, 2010) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Frankenstein 1918

Si 2018 marque la fin des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, l’année est aussi celle du bicentenaire de la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Une œuvre considérée par les spécialistes du genre comme l’un des romans précurseurs de la Science fiction. Avec Frankenstein 1918, Johan Heliot acquitte son tribut à l’autrice, tout en livrant une histoire alternative de la conflagration mondiale.

Loin des accents patriotiques ou du cérémonial mémoriel consensuel, l’auteur français imagine en effet une uchronie désabusée, faisant appel au sens éthique des générations futures pour ne pas reproduire les errements du passé. Fidèle à son goût pour l’Histoire et, à la manière des feuilletonistes, il prolonge le conflit, tout inversant ses perspectives. L’Allemagne ressort ainsi vainqueur, après avoir contraint la France à l’armistice et avoir effacé Londres sous un déluge de bombes irradiantes, déversées par des raids massifs de zeppelins. Si 1933 marque la fin de la « Guerre terminale », elle ouvre aussi une période de paix débouchant sur l’hégémonie allemande. En guise de fil directeur, nous suivons l’enquête d’un jeune intellectuel français qui, à partir de 1958, tente d’exhumer le récit resté secret d’une expérimentation secrète et avortée, menée par Winston Churchill dans les premières années du conflit. Une expérience basée sur les travaux de Victor Frankenstein qui aurait pu changer le cours de la guerre.

Frankenstein 1918 a les défauts de ses qualités. Les personnages archétypés, les rebondissements téléphonés et autres facilités narratives peuvent agacer. Heureusement, l’imagination débridée, l’intertextualité complice et les multiples clins d’œil nous poussent à l’indulgence. Johan Heliot n’usurpe pas sa réputation de raconteur d’histoires. Il met sa connaissance de l’Histoire au service d’un récit où se mêlent les personnages historiques (Winston Churchill, Ernest Hemingway, Adolf Hitler, Irène et Marie Curie) et de fiction (Victor Frankenstein), rappelant en-cela la manière d’un René Reouven. Parmi ces caractères, on retiendra surtout celui de Victor. La créature monstrueuse, le non né, régénéré à partir de plusieurs cadavres, dépasse sa condition de chair à canon, pour gagner en humanité au fil du récit, au point d’incarner la mauvaise conscience d’une humanité bien décevante. On n’oubliera pas enfin les personnages féminins qui ne se contentent pas ici de faire tapisserie, bien au contraire, elles apparaissent même comme un des moteurs du récit.

Léger, mais non dépourvu d’une certaine profondeur, Frankenstein 1918 évite fort heureusement l’écueil de la naïveté. Derrière le récit recomposé d’une histoire secrète, non officielle, affleure en effet un propos dédié au nécessaire travail de l’historien, une tâche à mille lieues du prêt à penser mémoriel des commémorations institutionnelles. Johan Heliot déroule également une réflexion sur les méfaits du pouvoir et sur la transformation des combattants en machines, une chair à canon déshumanisée, taillable et sacrifiable à merci.

Frankenstein 1918 de Johan Heliot – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2018