Au bal des actifs

Cinquième ouvrage collectif paru aux éditions la Volte, Au Bal des actifs prend à bras le corps un thème social devenu sociétal, une question morale s’étant muée en programme politique, faisant de la science-fiction le vecteur de son auscultation. Sous la direction de Anne Adàm, douze auteurs francophones, jeunes pousses et habitués du genre, déclinent leur vision de l’avenir du travail, avec en guise de conclusion une postface de Sophie Hiet, cocréatrice de la série Trepallium diffusée sur Arte. Dans des registres différents oscillant entre la dystopie, l’anticipation, le récit post-apocalyptique, la nouvelle e-pistolaire et l’exercice de style, ils s’improvisent lanceurs d’alerte, extrapolant les dynamiques et souffrances présentes pour imaginer l’évolution de « l’actif » travail et de son corollaire, le chômage. Le résultat, souvent anxiogène, laisse fort heureusement planer quelque espoir, des raisons d’envisager l’avenir autrement, comme on va le voir.

Le futur du travail dessiné par l’anthologie est en effet empreint de noirceur. Dans un monde où les techniques managériales utilisent les technosciences pour soumettre et contrôler l’individu, l’émancipation ne semble plus au cœur des préoccupations démocratiques. Automatisation et robotisation rendent le travail obsolète et poussent l’homme au chômage, à l’hyper-précarité ou à l’oisiveté forcée. Pas de quoi se réjouir dans une société de marché où chacun voit ses compétences évaluées, notées, jaugées en temps réel, la performance et la popularité remplaçant la satisfaction du travail bien fait. Bore-out, burnout, bullshit jobs, esprit de compétition, inégalité génératrice d’ascension sociale constituent l’ordinaire d’une population aveuglée par le consumérisme et le miroir aux alouettes de la fin du travail et de l’auto-entrepreneuriat. Les futurs proposés par les douze auteurs au sommaire de l’anthologie sont ainsi redondants et guère enchanteurs. Leurs motifs inquiètent. Fort heureusement, Au Bal des actifs ne se contente pas de jouer le rôle de lanceur d’alerte. Certaines visions donnent des raisons d’espérer. Elles ouvrent les possibles, redonnent une valeur sociale et collective au travail afin de lutter contre l’atomisation des emplois individuels. Elles esquissent enfin des mondes plus solidaires, fraternels et chaleureux, échappant ainsi au carcan néo-libéral et faisant mentir TINA.

Parmi les textes au sommaire de l’anthologie, on retiendra surtout « Nous vivons tous dans un monde meilleur » de Karim Berrouka et sa cité totalitaire toute entière fondée sur l’accomplissement de tâches absurdes et vides de sens. Mais également « Vertigeo » d’Emmanuel Delporte et son univers vertical immersif. Sans oublier les nouvelles de Norbert Merjagnan et d’Alain Damasio, « co ve 2015 » et « Serf-made-man ? », un foisonnement conceptuel et langagier stimulant, hélas alourdi par une narration par trop didactique. On aurait aimé en effet qu’ils se montrent plus suggestifs au lieu de nous faire la leçon. On s’amusera enfin avec « Le Parapluie de Goncourt » de Léo Henry, sorte de work in progress et de mise en abyme autour d’une rencontre entre Flaubert et Goncourt sur fond de répression des communards, sans oublier « Parfum d’une mouffette » de David Calvo et le portrait grinçant qu’il dresse de la condition d’écrivain.

Loin d’être un luxe, comme Rêver 2074, publiée par le Comité Colbert, l’anthologie Au Bal des actifs se révèle une lecture salutaire, même si l’on peut déplorer sa relative frivolité quant aux aspects les plus spéculatifs que le sujet pouvait laisser présager.

Au bal des actifs – Ouvrage collectif sous la direction de Anne Adàm – Éditions La Volte, 2017 (L. L. Kloetzer, David Calvo, Li-Cam, Luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, Karim Berrouka, Stéphane Beauverger)

Dans les angles morts

Les angles morts. Ils échappent à la perception consciente et pourtant ils demeurent une composante essentielle de la réalité dans laquelle nous baignons. Les angles morts. Ils sont le refuge des âmes brisées au destin tourmenté, un lieu échappant à l’Histoire et faisant pourtant le sel de toutes les histoires. On y remise les faits et pensées que l’on veut oublier, tout ce que l’on se refuse à voir, négligeant leur caractère implicite et la part de nuisance qu’ils représentent.

Fin des années 1970, la petite ville de Chosen a connu des jours meilleurs. Sur les anciens champs de bataille de la Guerre civile, les fermes ont poussé, nourrissant des familles enracinées là depuis des générations. Mais, cette époque est désormais révolue. Les éleveurs laitiers de la région mettent tous la clé sous la porte, les uns après les autres, remplacés par des lotissements où s’installent des new-yorkais à la recherche d’un lieu de villégiature plus paisible, mais pas trop éloigné des centres urbains. Les Clare ont ainsi racheté pour une bouchée de pain la ferme des Hale, laissée à l’abandon après un drame familial. Seuls trois orphelins ont survécu au suicide de leurs parents, recueillis ensuite par leur oncle. Mais, la vie est rude pour une femme seule et sa petite fille, surtout lorsque le couple vacille. Aussi Catherine Clare finit-elle par se lier d’amitié avec les frères Hale, venus proposer leurs services pour repeindre la grange et la maison, voyant là une occasion de renouer par procuration avec leur maison natale. Mais, à force de fréquenter les Clare, ils perçoivent les tensions secrètes qui déchirent le couple. Un fait que tout le voisinage et la plupart des habitants de Chosen pressentent sans pour autant pouvoir le prouver. Sait-on vraiment ce qui se passe dans l’intimité d’une famille lorsque la porte se referme ? Un soir, George Clare retrouve dans la chambre parentale le cadavre de son épouse, une hache plantée dans la tête.

«  La beauté dépend de ce qu’on ne voit pas, le visible de l’invisible. »

Ne tergiversons pas. Dans les angles morts m’a cueilli sans coup férir. L’atmosphère immersive et l’écriture dépourvue de toxines de surface d’Elizabeth Brundage m’ont happé, déroulant le récit d’un drame dont le dénouement est exposé sans surenchère gore dès le premier chapitre. Un meurtre épouvantable qui nous fait aussitôt épouser la douleur et le deuil du mari, George Clare, d’autant plus qu’il devient immédiatement le principal suspect de ce crime. Avec de telles prémisses, un auteur lambda aurait décliné un énième thriller « haletant », faisant frissonner le lectorat jusqu’au fin fond de la couette (cliché éprouvé). Fort heureusement, Elizabeth Brundage déjoue les pronostics, entraînant le lecteur dans une autre direction. Elle dévoile petit-à-petit les différents éléments du drame, en procédant à un flash-back où se multiplient les points de vue.

Dans les angles morts met ainsi en lumière les faux semblants d’une Amérique supposée prospère, rattrapée par la crise, l’alcoolisme, la désillusion et la violence. Le rêve américain a ainsi sombré, sans que quiconque ne soit capable de cerner le moment exact du basculement. Mais, cet idéal n’a-t-il d’ailleurs jamais existé autre part que dans l’imaginaire ?

Rien n’échappe au travail d’élucidation de l’autrice qu’il s’agisse de la cellule familiale, de la société, de la réussite professionnelle ou de la foi. Les angles morts engloutissent tout. On y cache les secrets inavouables, une somme de petites trahisons quotidiennes qui contribuent aux grands malheurs. On y lâche la bride aux frustrations et aux transgressions, rejetant le conformisme social. On y jette le masque pour épouser un comportement censé correspondre à sa nature profonde, pour le meilleur ou pour le pire. On y fait le deuil de sa foi et de son ambition, trichant avec autrui et soi-même. On y lâche prise, trouvant a posteriori des arguments rationnels et moraux pour justifier ses pulsions criminelles.

Inutile d’en rajouter, Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage est donc incontestablement un thriller littéraire qui malmène l’esprit et suscite des émotions contrastées. Un coup de cœur, pas moins.

« Il faillit en rire, parce qu’une ferme, c’était tout sauf ça. Il n’y avait aucune vérité dans cette pièce pittoresque. Ce n’était qu’un chapitre parmi d’autres du grand conte de fées qu’était l’Amérique. Si on voulait voir une vraie ferme, il faudrait des fermiers ruinés et alcooliques, des animaux affamés craignant pour leur vie. Il faudrait des épouses amères, des enfants au nez morveux et des vieux brisés après avoir donné leur cœur et leur âme à la terre. »

Dans les angles morts (All things cease to appear, 2016) de Elizabeth Brundage – Réédition, Le Livre de Poche, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Cécile Arnaud)

Acceptation

Au terme d’une enquête fertile en faux semblants et chausse-trappes, Control, le nouveau directeur du Rempart Sud, s’est trouvé confronté à l’effondrement des barrières de sécurité de l’agence gouvernementale face à l’assaut de la Zone X. Une subversion aussi imprévue qu’implacable, dont l’irruption brutale l’a contraint à prendre la fuite. À moins qu’il ne soit mort durant le cataclysme, condamné désormais à vivre un simulacre de vie hors des frontières du monde connu, voire à accepter de changer pour se conformer à la nouvelle donne ?

« Vous n’avez pas pas encore compris que ce qui cause tout ça peut manipuler le génome, effectue des miracles de mimétisme et de biologie ? Sait y faire au niveau molécules et membranes, eut voir à travers les choses, surveiller puis se replier. Pour cette chose, un smartphone, par exemple, est aussi grossier qu’une pointe de flèche en silex, elle possède des sens si fins et si complexes que les outils auxquels nous nous sommes liés, nos manières d’enregistrer l’univers, sont sans doute la preuve de notre nature primitive. Peut-être ne nous pense-t-elle même pas doués de conscience ou de libre arbitre… pas de la manière dont elle-même les mesure. »

Ne tergiversons pas, à ces questions Jeff VanderMeer n’apporte pas de réponse franche et directe, comme s’il préférait repousser la résolution de son univers dans un entre-deux propice à toutes les suppositions. Avec la conclusion de la trilogie du « Rempart Sud », il faut en effet accepter de rester impuissant face à une vérité insaisissable et par nature incompréhensible. Voilà où se niche la grande force de la trilogie et sans doute aussi sa faille, source de grandes frustrations pour une partie du lectorat. Pour autant, si l’on se plie au pacte de lecture proposé par l’auteur, Acceptation se révèle une nouvelle fois fascinant. Le récit est sous-tendu par une puissance d’évocation incontestable qui se déploie ici dans des registres aussi différents que ceux de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur.

On suit en effet trois arcs narratifs qui cassent le déroulé linéaire de l’intrigue, déployant trois temporalités situées à des moments clés de l’histoire de la Zone X. On découvre ainsi les origines de l’anomalie topographique surveillée par le Rempart Sud, en compagnie du gardien de phare aperçu fugitivement sur une photo dans Annihilation et Autorité, à l’époque où les lieux n’étaient qu’un bout de côte abandonné, au rivage balayé par les tempêtes et parsemés des déchets amenés là par les marées. Un bout du monde en-dehors de la marche de la modernité, propice à la méditation et au ressourcement. Puis, l’on renoue avec la directrice du Rempart Sud, partie prenante de l’expédition décrite dans Annihilation. Le flash-back est l’occasion de faire connaissance plus longuement avec le personnage et d’apprécier ses relations empreintes de duplicité avec Lowry, la Voix dans Autorité mais aussi l’unique survivant de la première expédition. Enfin, on s’attache aux pas de Control et d’Oiseau fantôme pendant leur périple au sein de la Zone X, immédiatement après l’effondrement du Rempart Sud. Un voyage sans retour possible dans un territoire où ils se sentent étrangers, privés des outils permettant de maîtriser leur destin.

Si l’entrelacement des temporalités permet de relier les personnages entre eux afin de donner du sens aux événements et d’ouvrir des perspectives restées jusque-là nébuleuses, il offre également une grande variété d’ambiances, oscillant entre le genre post-apocalyptique, la science-fiction et l’horreur psychologique. Sur ce dernier point, Jeff VanderMeer se montre très convaincant, distillant le malaise par des détails anodins, une luminosité rayonnant de l’intérieur, quelques créatures monstrueuses dont les mots échouent à décrire l’apparence et une impression d’angoisse diffuse dont on ressent avec effroi les sursauts imprévisibles.

Enfin, en tournant de manière vicieuse et extrêmement dérangeante autour de l’inexprimable, Acceptation laisse affleurer un sous-texte subversif, guère flatteur pour l’humanité et sa propension à vouloir dominer son écosystème. Un propos dont l’Oiseau fantôme, copie transfigurée de la biologiste dans Annihilation, se fait le vecteur.

« L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pour quoi notre effondrement est nécessaire. »

La trilogie du « Rempart Sud » se conclut donc sur ce qui s’apparente à une apothéose, mais une apothéose ambiguë où chacun sera libre de se faire sa propre opinion sur les pistes proposées par Jeff VanderMeer. Une apogée en forme de genèse, où la fin ne semble qu’un commencement, sous une forme qui n’est pas encore décidée. Une apothéose ne rejetant pas les vertus de l’insurrection, celle où l’on nous invite à abandonner le vieux monde, avec son cortège de vices, de manipulations et de relations toxiques avec autrui ou avec l’environnement. En somme, une apocalypse pour le meilleur. Ou pas.

« l’acceptation l’emporte sur le déni, et peut-être y a-t-il aussi là-dedans un acte de résistance »

Acceptation – La trilogie du Rempart Sud 3/3 (Acceptance, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Semences

Avec Semences, Jean-Marc Ligny achève ce qu’il convient maintenant d’appeler son triptyque climatique. Commencé par AquaTM, puis poursuivi avec le très noir et très puissant Exodes, le nouvel opus vient achever un cycle composé de trois récits pouvant se lire de façon indépendante. On recommandera cependant aux éventuels curieux de le découvrir dans l’ordre, histoire de goûter à la cohérence de l’ensemble. Hélas, si Exodes avait enthousiasmé, le présent roman douche sérieusement toute exaltation. Certes, la qualité du projet de l’auteur n’est pas en cause, ni la préférence du chroniqueur pour les histoires se terminant mal. La déception trouve en fait sa source dans le traitement simpliste du récit et une intrigue lorgnant ouvertement du côté de la littérature young adult.

Pourtant, l’argument de départ augurait du meilleur. Le récit débute en effet au Groenland, dans une communauté inuite tentant de survivre, vaille que vaille, au bouleversement climatique et à l’effondrement de la civilisation. Natsume et sa sœur Hiroko y vivent depuis quinze années, abandonnés par leurs parents partis dans l’espoir de trouver des semences pour permettre la renaissance de l’agriculture. Mais Hiroko se meurt, malade de la dengue. Elle ne tarde d’ailleurs pas à décéder, faute de remède. Natsume reprend alors la route, intrigué par l’arrivée d’une colonie de fourmis mutantes ayant traversé le bras de mer séparant l’île du continent.

Après un changement abrupt de point de vue, on est propulsé ailleurs, adoptant le regard neuf de deux jeunes gens qui ne vont plus quitter le devant de la scène jusqu’à la fin. Nao et Denn sont nés dans une communauté retournée à l’âge de pierre, coincée entre un désert impitoyable et la mer. Le couple n’a pas connu le monde d’avant, ni l’Âge d’Or, dépeint de manière très apocalyptique par ses aînés, ni les Âges Sombres, déchéance légitime à laquelle Mère-Nature a condamné l’homme après que son hubris a contribué à la fin du monde. Mais leur communauté se meurt, faute de sang nouveau. Comme Nao et Denn sont jeunes, pleins de vie, ils décident de partir à la recherche du paradis, aiguillés par leur rencontre avec un mystérieux étranger qui leur a légué un foulard peint avant de mourir. Dans ses bagages, le couple emmène également une colonie de « Fourmites ».

L’éditeur présente Semences comme un road novel sur fond d’univers post-apocalyptique. Même si le roman n’est pas La Route de Cormac McCarthy, l’histoire comporte bien un point de départ et une destination, avec, entre les deux, un voyage parsemé de péripéties, de rencontres et d’épreuves à surmonter. À bien des égards, cette structure le rapproche davantage du roman d’éducation, sentiment renforcé par le choix des personnages principaux, deux adolescents en quête d’indépendance. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur des précédents volumes du triptyque. En dépit d’une idée forte, on va y revenir, l’intrigue s’enferre dans une routine, au rythme mollasson, dont on se désintéresse peu à peu tant les ressorts paraissent convenus et prévisibles. Le traitement des personnages ne permet pas davantage de gommer l’agacement. Nao et Denn semblent en effet bien plus préoccupés par les émois adolescents et les étreintes moites. Ils ne s’inquiètent guère des menaces et, plutôt que de succomber au désespoir, préfèrent jouer à la bête à deux dos, avant d’opter pour le triolisme parce qu’ils sont jeunes et n’ont pas de préjugés. Que reste-t-il alors pour éviter le naufrage ? Un décor puissant, réaliste, nourri au meilleur des spéculations des chercheurs du GIEC. Et puis, une idée quand même, celle d’imaginer comme successeur de l’humanité une espèce mutante de fourmis avec laquelle l’homme ne peut espérer cohabiter qu’en lui rendant des services. On goûte tout le sel de ce retournement de situation, au final assez réjouissant.

Malheureusement, ceci ne vient pas tempérer la déception. Semences fait pâle figure après AquaTM et surtout Exodes. Mieux vaut l’oublier ou, à la rigueur, le conseiller à des adolescents.

Semences de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection La Dentelle du Cygne, septembre 2015

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans

1381. L’Angleterre est exsangue. Des années de guerre contre la France et la Grande Peste noire ont dépeuplé les campagnes, désorganisé le commerce et vidé les caisses du royaume. Pour reconstituer la puissance de l’État, il faut une fois de plus pressurer la populace, prélever l’impôt et multiplier les taxes. Aux grands maux, les vieilles recettes. Les paysans, serfs et vilains, crient merci et font la sourde oreille aux remontrances des agents venus collecter la poll tax supplémentaire exigée par le roi. Bientôt, ils s’assemblent, exprimant une émotion incontrôlée. Ils s’arment, des outils tranchants et de vieux arcs. Ils dressent des listes de doléances, les noms des mauvais conseillers à abattre car le roi, dont la personne est sacrée, ne peut être responsable de la gabegie. Ils s’agitent, massacrant au passage quelques Juifs. Vieille recette, on vous dit. Ils se choisissent des meneurs pour les guider auprès du souverain afin de se faire entendre. Wat Tyler, vétéran beau parleur, Jakke Carter, autre vétéran dont le patronyme s’inspire de celui d’autres révoltés, outre-Manche. John Ball, prédicateur à la gouaille séduisante, professant un christianisme égalitariste. Et Johanna, la femme à la hache, que toute cette agitation réjouit. Avide de justice et d’égalité, elle entend devenir le porte-parole des oubliées de l’Histoire, les femmes. Ensemble, après maintes tergiversations, ils montent sur Londres. De deux mille au départ, leur nombre s’accroît. Vingt mille ? Quarante mille ? peu importe. De toute façon, cette migration est vouée à l’échec.

« C’est en chœur, dans ces moments d’unité, de communion, peut-être fugaces mais pleins d’une émotion réelle, c’est là peut-être que ce font les révolutions – toutes les révolutions, celles qui renversent pour toujours l’ordre politique, mais aussi les petites révolutions, celles qui se font dans nos têtes, dans nos corps et dans nos cœurs, celles qui bouleversent à jamais notre façon de voir le monde et qui, si nous n’y prêtons pas attention, peuvent nous rendre aigris au fil du temps, parce que cela nous a apporté un espoir si grand que peut-être enfin le monde allait changer, vraiment. C’est là dans ce long cri, cette communion puissante de la foule, que Johanna a décidé qu’elle ne leur en voudrait pas, aux hommes, d’être faibles et lâches et de ne pas la voir pour ce qu’elle était ; qu’elle a décidé qu’elle faisait partie d’eux ; qu’elle était, en somme, un homme, et qu’elle se débrouillerait des conséquences plus tard, plus tard, quand tout serait fini. Avez-vous entendu, déjà, une foule hurler autour de vous, à la fin du monde ? Ou bien sans doute juste à la joie de l’oubli de l’humiliation pendant ces longues minutes où toutes les tensions et les douleurs se libèrent d’un cri ? »

Roman historique au ton très contemporain et au propos libéré, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans mêle deux voix. Celle de Johanna, femme plus très jeune pour l’époque, taraudée par un désir violent de justice, et celle d’une narratrice omnisciente dont les sentences grinçantes rythment le récit de la révolte de 1381. sur un sujet universel, celui d’une révolte populaire spontanée, Marie-Fleur Albecker brode un récit imagé et violent, à la langue volontairement anachronique. L’autrice n’épargne pas grand chose, ni la religion, ni l’autorité politique ou familiale, ni les hommes. Surtout les hommes dont les portraits successifs oscillent entre la brute et le benêt intégral. Point de héros sur lequel focaliser son attention, mais une galerie de caractères frustres, médiocres, enferrés dans les conventions sociales et leurs préjugés.

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est parcouru par un souffle vital sauvage et salutaire, laissant libre cours à une colère généreuse, hélas sans lendemain. Un Grand Soir inachevé, sanglant et vain. En donnant la parole à Johanna, l’autrice libère les femmes des pesanteurs sociales qui plombent leur existence. En se vengeant des hommes, elle leur rend ainsi justice pour les maris violents, les parents complices, les compagnons plus intéressés par leurs fesses que par leur intelligence et les religieux assassins. En attendant, bien sûr, la grande égalisatrice, dans ses basses œuvres, la faucheuse crainte par tous et toutes. Marie-Fleur Albecker dresse des passerelles entre les époques, suscitant des échos jusqu’à notre présent, où les sursauts populaires rappellent les combats de jadis. Encore et encore. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

Avec ce premier roman, Marie-Fleur Albecker fait montre d’une verve pamphlétaire rafraichissante, opposant le fatalisme à l’absurdité de l’existence, avec un art du sarcasme réjouissant. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans frappe ainsi fort et juste, convoquant l’Histoire dans sa composante populaire et féministe.

« Car sans le sens de la Justice, ne sommes-nous pas tous que des squelettes qui dansent mécaniquement dans le vent ? »

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker – Éditions Aux forges de Vulcain, septembre 2018

Autorité

En dépit d’une taille plus conséquente (près de 400 pages quand même), Autorité n’a pas résisté longtemps. A vrai dire, je l’ai littéralement dévoré. Et même si Jeff VanderMeer a eu tendance à étirer l’intrigue de manière exagérée, je ne peux affirmer avoir complètement détesté ce deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud », comme on va le voir.

Autorité aurait pu être l’occasion d’élucider un petit peu l’énigme de la Zone X, de répondre aux nombreuses interrogations jalonnant le périple de la douzième expédition dont le dénouement nous est désormais connu, du moins le pense-on. D’emblée, l’auteur américain déjoue les attentes en décalant son récit vers d’autres horizons. Les rares réponses que Jeff VanderMeer livre en effet ne suscitent que d’autres questions, accentuant le sentiment d’incompréhension prévalant dans le premier volet de la trilogie. En fait, les arcanes de l’organisation Rempart Sud remplacent ici les mystères de la Zone X, et la mission de Control, l’agent antiterroriste envoyé par Central, le cerveau bureaucratique de l’organisation dont dépend Rempart Sud, semble frappée du sceau de la méfiance, voire de la paranoïa, en dépit d’apparences prosaïques, du moins au départ. Mais, rembobinons un peu le fil des événements.

« Comment une superstition pouvait-elle être vraie ? Control y réfléchit plus tard, en commençant à s’intéresser à son déplacement jusqu’à la frontière tout en parcourant un dossier que Whitby lui avait sorti, simplement intitulé Théories. Peut-être superstition était ce qui se glissait dans les interstices, les fissures, quand on travaillait dans un endroit où le moral baissait et où les ressources s’épuisaient. »

Par atavisme familial, du côté maternel surtout, John Rodriguez a choisi l’antiterrorisme comme profession, optant pour le secret et l’ingratitude de l’anonymat. Par l’entremise de sa mère, il est missionné pour reprendre en main Rempart Sud, l’agence gouvernementale créée pour enquêter sur la Zone X et éviter toute intrusion malvenue. Sa directrice est en effet portée disparue depuis le retour de la douzième expédition dont seules la géologue, l’anthropologue et la biologiste sont revenues, à jamais transformées. Des coquilles vides, dépourvues des souvenirs de leurs originaux et pourtant en tout point semblables à eux. Pour Rodriguez ou plutôt Control, comme il se présente auprès du personnel du Rempart Sud, le défi ne semble pas insurmontable. Il en fait même une affaire déjà réglée, espérant ainsi regagner la confiance de la Voix, à qui il téléphone ses rapports.

Mais, son expertise psychologique en matière d’espionnage se délite progressivement devant la résistance passive du personnel. Le siège de l’agence gouvernementale, dont les installations jouxtent la frontière de la Zone X située au-delà d’un no man’s land retournant peu à peu à l’état de nature, lui apparaît comme un lieu truffé d’angles morts et de faux semblants, à la normalité aléatoire, voire illusoire, où la seule personne sincère semble être la biologiste, ou du moins l’être vivant se faisant passer pour elle et qui répond désormais au nom d’Oiseau fantôme. Un sentiment d’angoisse imprègne ainsi les couloirs labyrinthiques de l’institution et les salles d’examen transformées en mausolées, poussant les individus vers une sorte de folie latente, hors du contrôle de Central, hors de toute logique.

La folie a contaminé Grace, la directrice-adjointe, dont la dévotion inébranlable à la directrice disparue se conjugue à une hostilité rédhibitoire envers Control. Elle n’a pas épargné Whitby, qui nourrit des théories bizarres et farfelues sur la Zone X. Sans oublier Cheney, le physicien qui masque sa peur de l’inconnu sous une logorrhée verbale intarissable. En fait, l’ensemble du personnel du Rempart Sud, scientifiques y compris, vit dans l’attente d’un désastre ou d’une révélation imminente, dont les motivations échappent à l’entendement, revêtant l’apparence d’une nature immaculée, vous transformant sans rémission possible.

Jeff VanderMeer parsème son récit de détails inquiétants et de fausses pistes, poussant à l’extrême l’atmosphère bizarre et effrayante prévalant entre les murs du Rempart Sud. Il le fait sans se presser, rejetant la tentation du coup de théâtre qui agace, optant à la place pour un suspens tranquille qui accroît le malaise. D’aucuns trouveront le propos ennuyeux, lent et soporifique. D’aucuns dresseront des parallèles avec les œuvres d’autres auteurs, notamment les frères Strougatski ou Stanislaw Lem. En dépit de ces quelques réserves, on ne parvient pas pourtant à lâcher le roman. L’écriture et le rythme contribuent en effet beaucoup à une fascination incontestable, distillant une horreur subtile, tout en retenue et en tension. Quant au sens, il échappe encore à la raison. Mais, peut-être est-ce le but final de la trilogie ? A suivre donc avec Acceptation, troisième tome de la trilogie du « Rempart Sud ».

Autorité – La trilogie du Rempart Sud 2/3 (Authority, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Journal des années de poudre

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ! » Les amateurs de western auront reconnu ici sans mal la réplique du film L’Homme qui tua Liberty Valance. Une citation qui correspond idéalement au roman de Richard Matheson. Journal des années de poudre s’attache en effet à l’itinéraire de Clay Halser, une de ces légendes dont les aventures enjolivées composent l’ordinaire des dime novels, contribuant à forger le mythe du Far West. Surnommé par la presse le Prince des Pistoliers, Clay n’était pourtant au départ qu’un jeune homme plein d’espoir, parti chercher l’aventure à l’Ouest après avoir participé à la Guerre civile. Sans véritables qualités, si ce n’est celle de donner la mort sans coup férir, une tâche dont il s’est acquitté avec talent pour le compte de l’Union, il flirte d’abord avec l’illégalité avant d’endosser le costume funèbre de marshal. En dépit de la faible espérance de vie des gardiens de l’ordre, Clay se découvre très vite des dispositions pour la fonction, profitant d’être du bon côté de la loi pour régler ses comptes.

Faux roman fantastique mais authentique western, Journal des années de poudre n’aurait que peu d’intérêt si Richard Matheson se contentait de raconter le parcours violent et tragique d’un as de la gâchette. On renverra d’ailleurs les amateurs de noir et d’Ouest sauvage vers Deadwood de Pete Dexter, amplement plus convaincant sur ces deux points.

Individu ordinaire, un brin naïf, Clay Halser ressemble beaucoup à Wild Bill Hickok dont il croise la route à deux reprises. Matheson reviendra par la suite sur cette figure emblématique de l’Ouest avec The Memoirs of Wild Bill Hickok. En attendant, les aventures de Clay pillent sans vergogne quelques épisodes de l’histoire de la « frontière » américaine, notamment la guerre du comté de Lincoln. Fort heureusement, le récit profite d’un dispositif narratif astucieux, peut-être un tantinet lassant sur la longueur, présentant la mythification de Clay comme un processus de déshumanisation implacable. Récupéré après sa mort, le récit du pistolero, couché par écrit dans son journal intime, fait ainsi l’objet d’une publication posthume. Une version corrigée et retouchée (toutes les bordées d’injures sont coupées) qui, selon son ami le journaliste Frank Leslie, tente de rendre justice au pistolero en rétablissant la vérité sur sa vie. Bien entendu, la vérité se dessine entre les lignes, conférant à ce Journal des années de poudre une dimension introspective inattendue.

Mais le cœur du récit de Matheson se situe autour des notions de fiction et de réalité. Littéralement vampirisé par sa légende, dépossédé de son identité, Clay n’est finalement qu’un pantin, victime de ses pulsions, qui nourrit avec la fiction une relation exclusive et ambiguë.

Avec Journal des années de poudre, Richard Matheson nous livre donc un western dépourvu de toute vision archétypale, cherchant surtout à atteindre une forme de démystification, celle du Far West et de ses héros de papier.

Journal des années de poudre (Journal of the gun years, 1991) de Richard Matheson – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)