Moi, Peter Pan

Parmi les créations et créatures littéraires héritées du début du XXe siècle, Peter Pan fait partie des personnages les plus marquants. Sans doute l’adaptation des studios Walt Disney et celle Steven Spielberg ne sont-elles pas étrangère à ce fait. Même si ce court roman de Michael Roch ne manquera pas de réveiller quelques réminiscences empruntées à ces deux films, l’auteur français et co-créateur du vlog la Brigade du livre, leur préfère un retour aux sources, c’est-à-dire au Pays Imaginaire tel qu’il est sorti de l’esprit de James Matthew Barrie.

« Alors conserve ce nom précieusement. Personne n’est toi et c’est là ton plus grand pouvoir. »

Pour cette variation autour du personnage inventé par l’auteur britannique, Michael Roch opte pour une sorte de poème en prose, s’attachant aux doutes et aux états d’âme d’un Peter Pan n’étant plus que l’ombre de lui-même. Un éternel enfant ne parvenant pas à faire le deuil de ses souvenirs, au point de renoncer à poursuivre une existence pétrie d’espièglerie et d’insouciance.

En quinze courts chapitres, en forme d’instantanées n’ayant pas forcément de lien entre-eux, on parcourt ainsi le Pays Imaginaire, du Village de Cocabanes, où vivent les enfants perdus, jusqu’à la crique de Kidd où le bateau des pirates est à l’amarre, en passant par la Forêt interdite où se tapissent les bêtes sauvages. Au gré de l’humeur de Peter, on flirte avec Lili la Tigresse, toujours aussi jalouse de Wendy et de la Fée Clochette. On échange avec un crabe autour de l’âme d’un bâton, les pieds léchés par la marée montante. On plonge dans les Sept Mers, à la recherche des trésors cachés par les sirènes ou en quête d’étoiles. On cherche son ombre jusqu’aux grottes des Fées. On défie une fois de plus le Capitaine Crochet et le crocodile. Et, on nourrit un spleen tenace, suspendu au tic-tac du temps qui passe.

« Il a dit qu’il voyait cette flamme à chaque fois que je regardais sa fille, Lili. Eh bien tu vois, murmure-t-elle. Les lunes roses… »

En 118 pages, Michael Roch ainsi restitue la magie des lieux, impulsant à cet univers symbolique une maturité adulte. Il fait entrer en collision les images et les mots, suscitant un sentiment de mélancolie irrésistible, tout en évoquant un questionnement complexe autour de l’identité, de la mémoire, des aléas de l’existence, de l’avenir, de la solitude et de la mort. Fort heureusement, il ne néglige pas pour autant la malice du dieu Pan. En dépit de sa tignasse pleine de poux, de son ventre dévoré par les bébêtes qui grattouillent, de sa faculté à remporter sans coup férir les concours de jeux de gros-mots, Moi, Peter Pan nous renvoie l’image d’un être fragile, taraudé par les doutes, l’angoisse et qui, pourtant, adresse un pied de nez à l’entropie, à la vieillesse et à la mort.

Voici donc un court texte à dévorer, histoire de retrouver une seconde jeunesse.

Moi, Peter Pan de Michael Roch – Mü Éditions, collection « Le labo de Mü », février 2017

L’Autre Côté

Si l’on fait abstraction de la propension de Léo Henry pour l’intertextualité ou pour l’exercice de style, voire de son goût pour le hors champs de l’Histoire, L’Autre Côté relève d’un registre littéraire définit de manière vague et utilisé à maintes reprises par Ursula Le Guin, à savoir le psychomythe. Porteur d’un propos universel, un peu à la manière d’un conte moral ou philosophique, ce court texte de l’auteur français, situé nulle part dans le temps et l’espace, n’est pas sans évoquer le drame vécu par les migrants. Mais, ce n’est pas la seule réminiscence ranimée ici par le récit de Léo Henry.

Vaste tour de Babel, émergent d’une multitude de strates historiques ordonnées en courbes sinueuses, en traboules secrètes, en terrasses vertigineuses autour du Dilgûsha, le temple des temples couronné d’un crénelage de flèches et de drapeaux, la cité-État de Kok Tepa convoque à la fois les mirages de l’Orient ancien, le foisonnement de la Méditerranée contemporaine et les rêves d’architecture des cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters.

Gouverné par une caste de moines détenteurs du secret de l’immortalité, préservés de surcroît de l’effroyable maladie frappant les lieux grâce à un sérum dont ils contrôlent jalousement la diffusion, Kok Tepa fait l’objet d’une autarcie forcée durcissant le quotidien déjà âpre de ses simples habitants. Une multitude bariolée de Guerriers, Ouvriers, Commerçants et Hors Castes connaissant une existence en sursis, faite de rapines et de débrouille. Parmi eux, Rostam s’est taillé une petite place au soleil, œuvrant comme passeur afin d’exfiltrer les familles fuyant le confinement délétère de la cité. Jusqu’au jour où sa fille Türabeg contracte la maladie. Entre une mort certaine et douloureuse, enfermée dans le Lazaret de la cité, la fuite et un hypothétique traitement Outre-Mer, il n’hésite pas un instant, expérimentant avec sa petite famille le chemin de l’exil dont il faisant jusque-là la promotion.

L’Autre Côté évoque un au-delà censé receler une herbe plus verte, une liberté plus étendue et des perspectives d’avenir plus ouvertes. Bref, tout ce qui se trouve au cœur des motivations profondes de migrants, jetés sur les routes de l’exil pour fuir une existence misérable, sous le joug de l’arbitraire. Oscillant autour des thèmes de l’amour d’un père pour sa fille et du déracinement, le récit de Léo Henry relate le parcours d’un homme soumis aux épreuves de l’émigration, sur des routes incertaines, en proie aux convoitises des trafiquants d’êtres humains et de milices payées par des États aux mœurs de voyous.

Animé par la volonté inébranlable de sauver sa fille, il accomplit un périple éreintant, qui l’amène à épouser le point de vue de ces migrants qu’ils envoyaient vers l’inconnu contre une somme ruineuse, sans se soucier de leur devenir. Il se frotte également à la duplicité de l’Outre-Mer qui sous-traite les flux migratoires auprès de puissances secondaires, guère enclines à respecter les droits humains. Il éprouve ainsi dans sa chair les conséquences des compromissions et de la violence du chacun pour soi. Il côtoie enfin une forme de fraternité dans des lieux inattendus, découvrant un peu de chaleur humaine dans les angles morts d’un monde soumis à la marchandise.

Ne tergiversons pas. On ne ressort pas indemne du roman de Léo Henry, tant le propos semble familier pour qui s’intéresse à l’actualité, en dépit du caractère imaginaire et allégorique de son univers. Et si L’Autre Côté ne nourrit pas l’ambition de transformer le monde tel qu’il va mal, il n’en demeure pas moins un récit humain dont le propos tragique nous hante. Pour longtemps.

L’Autre Côté de Léo Henry – Éditions Rivages, janvier 2019

Golgotha

Villa Scasso, banlieue de Buenos Aires. Chômage endémique, alcoolisme, violence quotidienne, les lieux sont une vraie carte postale pour touriste suicidaire. À Scasso, on vit et on meurt. Pas question de quitter le quartier autrement que sur ses pieds, en devenant footballeur ou flic, ou les deux pieds devant soi. Un jour de neige, Magui perd sa fille. Un avortement clandestin raté. Du rouge sur fond blanc. La faute à pas de chance dit la rue, taisant le rôle joué par Kuryaki, le caïd local. Magui avait tout misé sur sa fille. Elle nourrissait de grands espoirs quant à son avenir. Quel parent ne se comporte pas ainsi, se voilant la face pour ne pas voir les véritables agissements de sa progéniture. Mais Magui ne supporte pas ce drame. Elle se suicide dans l’indifférence générale. La routine à Scasso. Sauf pour Calavera. Il a bien connu Magui avant d’entrer dans la police. Il a même failli l’épouser. Il connaît aussi Kuryaki. Un client sérieux jouissant de l’impunité. Dès lors, il n’a plus qu’une seule idée en tête : se venger. Le sang appelle le sang et tant pis s’il faut contrevenir aux règles du quartier, rompre le statu quo avec la bande des Gamins. Tant pis si Lagarto, son coéquipier et ami, lui conseille d’oublier, de laisser filer. Kuryaki doit mourir.

Vous l’ai-je déjà dit ? Les auteurs argentins méritent que l’on se penche (ou s’épanche) sur leur cas. Carlos Salem, Ernesto Sabato, Adolfo Bioy Casares, Jorge Luis Borges… Voici des auteurs géniaux ! Avec des romans à l’avenant. De quoi redonner foi en l’humanité (non, je déconne). Bref, cela fait un bout de temps que j’ai lu Golgotha de Leonardo Oyola. Et comme j’ai justement plein de temps libre, je vais en dire un mot tout de suite. Hop !

En lisière de Buenos Aires, la capitale, prolifèrent misère et délinquance. On appelle ces quartiers les villas miserias. Des lieux abandonnés de tous, sauf des pauvres. Un labyrinthe de maisons lépreuses, reliées par des pasillos censés empêcher le passage des voitures de police. Leonardo Oyola connaît bien ces quartiers populaires. Il y est né, y a vécu. Il connaît leurs règles et ce qu’il coûte de ne pas les respecter. Même si les ajustements structurels imposés par le FMI ont taillé des croupières aux rentiers patagons, et cela ne risque pas de s’arranger, l’Argentine jouit toujours d’une aura de pays riche en Amérique latine. Une aura agrémentée de clichés romantiques : tango et gauchos. Des représentations à la réalité, il y a bien sûr un gouffre comme Carlos Salem se charge de nous le rappeler dans une courte préface où il dépeint Golgotha comme un western moderne, un poème épique, rythmé et enragé, servi par un rock généreux.

Drame en trois actes, dont le découpage se réfère aux différentes stations d’un calvaire, Golgotha impressionne en effet par sa puissance d’évocation rageuse. On est littéralement immergé, pour ne pas dire aspiré, par l’histoire. A Villa Scasso, vie et mort font partie du quotidien de chaque habitant et chacun se doit de respecter les règles du quartier, même si la frontière reste mouvante entre ceux qui survivent et ceux qui tuent.

Récit syncopé, alternant digressions et accélérations de rythme, souvent dans le plus parfait désordre, Golgotha marque ainsi l’esprit. Sans concession, il agace, secoue, émeut, bref il ne laisse pas indifférent. A suivre avec Chamamé.

Golgotha (Golgotha, 2008) de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, 2011 (Roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton)

Cœurs de rouille

Jadis, la cité rayonnait, les golems pourvoyant aux besoins de ses habitants. Mais, la révolte de ces créatures mécaniques a mis un terme à cette époque. Les hommes l’ont réprimée sans pitié, avant de se retrancher dans les hauteurs de la ville, abandonnant les quartiers situés plus bas, retournés désormais à l’état de friches hantées par les automates rescapés. Des étages entiers ont ainsi été abandonnés aux ténèbres, à la lueur faiblissante de l’éclairage au gaz, voilée sous la poussière, quant elle ne s’est pas éteinte, faute d’énergie.

Saxe travaillait dans une usine, cannibalisant les pièces récupérées sur les squelettes de machines mortes, afin de redonner aux automates survivants leur lustre d’antan. Des agolems, créatures plus fragiles et moins indépendantes, chargées de la basse besogne, sont ainsi nées. Des mécaniques froides dépourvues de sensibilité. Il a tout laissé pour échapper aux espaces confinés de la Cité, pour voir enfin le ciel. Chemin faisant, il a croisé la route de Dresde, un golem sans allégeance aux facultés déclinantes, cherchant à combler l’absence de maître. Il a aussi dérangé un autre être mécanique. Pue-la-Viande , un prédateur implacable et un tantinet dérangé.

Paru chez Le pré aux clercs, dans l’éphémère collection « Pandore » dirigée par Xavier Mauméjean qui préface ici la réédition, Cœurs de rouille nous immerge sans coup férir dans un univers étrange et familier, n’étant pas sans évoquer la ville du Roi et l’oiseau de Prévert et Grimault ou la Métropolis de Fritz Lang. Le décor urbain, volontiers déliquescent et baroque, fournit en effet un cadre angoissant à la fuite de Saxe et de Dresde, au point d’apparaître comme un personnage à part entière. La Cité se révèle ainsi comme la matrice rouillée d’une civilisation sur le déclin, insufflant à certains de ses habitants la conviction qu’il n’existe rien au-delà de ses murs. Au détour des couloirs délabrés ou des rues désertes, les menaces pullulent pourtant, créatures nées de la boue, cafards métalliques aux rouages grippés, rats automates jetés au rebut ou serpent fait d’électricité pure. Bien peu d’humains demeurent en ces lieux. Essentiellement des marginaux, des laissés pour compte car, pour l’essentiel, l’humanité s’est élevée un niveau au-dessus de l’ancien, scellant derrière elle les ouvertures vers les hauteurs.

Sur ce substrat engageant, Justine Niogret déploie une écriture très travaillée, à l’affût du mot juste. En dépit d’une narration plan-plan et un tantinet linéaire, le roman irradie en effet littéralement d’émotions intenses et contradictoires. L’autrice révèle une poésie des ruines qui nourrit l’imagination et peuple l’esprit d’images fascinantes. Elle ne fait pas dans la demi-mesure, bien au contraire, elle œuvre dans la démesure, alternant passages contemplatifs et excès de violence, sans véritable solution de continuité. Le désespoir et une sourde mélancolie guident le duo Saxe/Dresde dans leurs pérégrinations au cœur des entrailles de la Cité. Ils errent au moins autant dans le labyrinthe urbain que dans les circonvolutions de leur esprit tourmenté, ressassant souvenirs et déceptions. Ils cherchent ainsi à donner un sens à leur existence, ou du moins à trouver un prétexte pour continuer à vivre. Lancé à leur poursuite, Pue-la-Viande apparaît comme le personnage le plus intéressant. Comme souvent chez Justine Niogret, le mal se révèle amplement plus complexe que le bien. Le golem dévoile une ambivalence troublante, au moins égale à celle de ses créateurs humains. Mais, son attitude confirme une vérité. Qu’elles soient artificielles ou organiques, les créatures vivantes restent obsédées par la mort et le néant, quitte à en nier l’évidence.

Avec son atmosphère glauque et inquiétante, ses longues scènes d’introspection, son propos torturé, Cœurs de rouille dénotait dans le positionnement young adult de la collection « Pandore ». Souhaitons que sa réédition chez Mnémos lui redonne davantage de visibilité. Quoi qu’il en soit, le roman de Justine Niogret rejoint ainsi illico ces romans insolites où l’atmosphère d’étrangeté l’emporte sur l’intrigue ou toute autre velléité narrative. Ce roman trouve ainsi sa place aux côté de Aquaforte de K.J. Bishop, de La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean et de L’Alchimie de la pierre de Ekaterina Sedia. On a connu pire comme voisinage.

Cœurs de rouille de Justine Niogret – Réédition Mnémos, collection « Hélios », juin 2018

La guerre des pauvres

Fervent laudateur d’Eric Vuillard, la nouvelle de la parution de La guerre des pauvres m’a fortement réjouit d’autant plus que depuis L’ordre du jour, son précédent roman primé au Goncourt, il s’est écoulé près de deux ans. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup trop long quand on est un converti impatient.

Court récit de 68 pages, La guerre des pauvres entre en résonance avec l’actualité des gilets jaunes. Mon petit doigt me dit d’ailleurs que la date de parution de l’ouvrage aurait été avancée pour cette raison. Baste, si la thématique de ce texte entre de manière évidente en collision avec les préoccupations sociales du moment, c’est bien parce qu’elle achoppe sur un sujet universel et intemporel, celui de la juste répartition de la richesse. Un fait rendu plus douloureux par une société où la réussite se mesure à l’aune du capital accumulé et de l’accès aux loisirs.

« Alors, il pleut des bulles. Le pape se fâche et quand le pape se fâche, il pleut des bulles. Traduire la Vulgate en anglais, quelle horreur ! Aujourd’hui le moindre mode d’emploi est en anglais, on parle anglais partout, dans les gares, les grandes entreprises et les aéroports, l’anglais est la langue de la marchandise, et la marchandise, aujourd’hui, c’est Dieu. »

La guerre des pauvres convoque le personnage historique de Thomas Müntzer. Fils d’un artisan victime de l’arbitraire seigneurial (il finit ses jours pendu à une potence) et d’une mère vivant dans l’indigence, prédicateur converti au luthéranisme, le bonhomme est surtout connu outre-Rhin pour son rôle dans la guerre des paysans (1524-1525) et pour ses prêches enflammés appelant à la destruction des hiérarchies politiques et religieuses. Un égalitarisme mystique né de la Réforme, de l’humanisme et de l’essor de l’imprimerie, s’inscrivant dans un mouvement plus ample, traversant l’Europe des Lollards de l’Angleterre du XIVe siècle aux mouvements anarchistes en Russie au XIXe siècle. Qualifié par Marx, Engels et Kautsky de premier communiste et par d’autres d’anarchiste chrétien, Müntzer a eu le grand tort de ne pas s’adjoindre la protection de grands seigneurs ou d’autorités civiles municipales, comme l’ont fait prudemment Luther et Calvin. Porté par une foi millénariste irrésistible, il est demeuré convaincu que toute réforme religieuse se devait d’être précédée par une révolution sociale. Un parti pris guère apprécié par les détenteurs de la richesse et du pouvoir. Sur ce sujet, ils n’ont pas changé leur lance, fusil, LBD d’épaule.

En 68 pages lumineuses, Eric Vuillard restitue ainsi le personnage, sa révolte et le contexte de la Réforme qui voit la Bible se démocratiser sous l’effet conjoint de l’invention de l’imprimerie et de sa traduction en langue vulgaire par les humanistes. D’une plume sarcastique, il n’épargne rien, ni les puissants – princes, prélats et bourgeois – , ni l’aveuglement colérique de Müntzer, ni la populace velléitaire, prompte à l’émotion, prête autant à en découdre qu’à se débander devant la menace. Mais surtout, il adresse un formidable message aux révoltes à venir car, à n’en pas douter, en dépit des discours appelant à la fin de la lutte des classes, l’insurrection n’est pas prête à se fondre dans le mirage consumériste mondialisé.

« Le martyr est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

En dépit de sa brièveté, La guerre des pauvres en impose donc par sa puissance d’évocation et par le caractère saisissant de son propos. A mettre en parallèle avec L’œil de Carafa de Luther Blissett (aka le collectif Wu Ming).

La guerre des pauvres de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », janvier 2019

Yurlunggur

Voilà près de vingt ans que je chronique des bouquins. D’abord, pour les connards élitistes du webzine Le Cafard cosmique. Puis, pour la revue Bifrost. Et, je me rends compte que mon style a pas mal évolué depuis cette époque. Pendant cette période, je me suis essayé à plusieurs styles, histoire d’affûter ma plume. La chronique en immersion me plaisait bien. En voici un aperçu.

We don’t serve your country

Don’t serve your king

Know your custom don’t speak your tongue

White man came took everyone

We don’t serve your country

Don’t serve your king

White man listen to the songs we sing

White man came took everything

We carry in our hearts the true country

And that cannot be stolen

We follow in the steps of our ancestry

And that cannot be broken

We don’t need protection

Don’t need your land

Keep your promise on where stand

We will listen we’ll unterstand

Mining compagnies, pastoral compagnies

Uranium compagnies

Collected compagnies

Got more right than people

Got more say than people

Forty thousand years can make a difference to the state of things

The dead heart lives here.

The dead heartMidnight Oil

Prologue :

Tropisme irrésistible.

Les pulsations poisseuses de la mer martèlent la laisse mousseuse du bas de plage. La mer parle. La mer chante. Pour qui ? Le vent soufflant par-delà l’horizon – soleil couchant – ébouriffe ses cheveux et modèle son épiderme nu. Il fait chaud.

En ce lieu sacré, saint des saints auquel il est charnellement attaché, c’est l’heure du Rêve. Instant d’intemporalité, qui fut et qui est. Période primordiale où s’unissent le présent, la mémoire vivante et le passé ancestral.

Mémoire du présent qui le rappelle à l’ordre. L’éternité doit s’effacer. Le monde le rappelle à son souvenir. Yurlunggur, le serpent sacré est-il réveillé ? Va-t-il vomir un monde devenu plus adulte ?

Non. Une promesse doit être exaucée. Un serment tenu. Le moment approche. Bientôt. Maintenant. Accélération…

Face A : Le Temps réel.

Fox est jeune. Fox veut réaliser ses rêves. En particulier, celui de sa compagne Flamme. La belle désire arpenter le sol australien. Mais, la vie est courte. Aussi Fox court-il, sans cesse, après le coup suivant, celui qui lui permettra de s’envoler, c’est sûr, vers la terre australe promise. Fox est malin. Il deale de la cocaïne dans les coins louches du parvis de la Défense. Il consomme aussi. La coke aiguise ses facultés. Elle accélère ses réflexes, dope son intellect, assouplit son corps, efface la peur et occulte la douleur. Il est meilleur. Il est LE meilleur. Fox est affûté. Toujours à la recherche du « gros coup ». Le dernier, celui qui lui permettra de s’offrir son billet. Mais, la course est sans fin. La déchéance approche. A moins, que cette dernière combine ne le mette à l’abri. Il doit livrer des armes à des inconnus dans un parking souterrain. Trois types louches à l’allure et aux manières sauvages. Peu importe l’usage qu’ils en feront. Ce qui compte, c’est le pactole. La grosse galette (« roule roule la galette »).

C’est Joao qui l’a mis en contact avec ces lascars. Un mec droit mais un peu énigmatique. Fox le croit indien. L’est-il vraiment ? Fox ne voit pas cette belle porte qui détonne dans l’appartement sordide du supposé indien. Lourde, taillée dans un beau bois veiné, poncée et polie jusqu’à être aussi lisse qu’une peau d’enfant. Que masque-t-elle ? Une chambre ou un autre sanctuaire plus primordial ? La question n’est pas posée. Peut-être plus tard par Flamme à la recherche de son homme.

En attendant, l’affaire dérape. Les événements se cabrent. Sin, un des potes de Fox, morfle. Coma profond. Fox est surveillé puis pourchassé par les féroces du parking qui se révèlent être les Tueurs de la Nouvelle Lune. Son appartement est dévasté et Flamme demeure introuvable. Sans doute est-elle morte comme l’atteste le cadavre défenestré en bas de l’immeuble. Fox s’échappe au volant de sa Toyota. Il se souvient des deux mots inscrits comme une balafre sanglante sur le mur de son appartement : DHUNUPA ROM. « Telle est notre Loi ». Quelle loi ? Son destin lui glisse entre les mains.

Face B : Le Temps du rêve.

Sur l’autoroute, Fox roule pied au plancher. Il hallucine. Les informations se télescopent dans sa caboche. Son cerveau carbure aussi vite que sa voiture et risque la surchauffe. La police le traque-t-elle ou non ? Flamme est-elle vraiment morte ? Les Tueurs de La Nouvelle Lune, leur chef Redrun en tête, sont-ils à ses trousses ? Il enfourne une cassette dans l’autoradio de la Toyota. Les premières notes de « Gimme shelter » de The Sisters of Mercy résonnent dans l’habitacle.

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah Oh, see the fire is sweeping
Down through the streets today
Burning like a bright red carpet
Another fool who lost the way

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

Love, sisters
It’s just a shot away
It’s just a shot away
Love, sisters
It’s just a shot away
Shot away
Shot away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
War, children
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Rape. murder.
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

La nuit est tombée. Soudain une Saab 900 Turbo noire aux vitres teintées bleue le prend en chasse. Elle déboîte, le menace. Les étincelles fusent, le véhicule tangue. Elle l’a touchée. Ce sont les tueurs de la Nouvelle Lune forcément – Redrum au visage noir couturé de cicatrices et ses deux sbires. La course-poursuite s’engage. Road movie ? Non, stock-car movie. Fox slalome entre les autres voitures. Il accélère, freine, déboîte. Rien n’y fait. La Saab lui colle au pare-choc. Les phares éclairent l’intérieur de l’habitacle dessinant sa silhouette dans le miroir de courtoisie. Les chasseurs le mirent dans leur ligne, prêt à faire un carton. Ils sont acharnés et ne le lâcheront pas. Le Rêve se substitue à la réalité sans que la drogue n’y puisse plus rien. La cocaïne est un allié puissant mais elle ronge le cerveau. La sueur colle à son épiderme glacé comme la peau d’un serpent. Yurlunggur, le python sacré est réveillé. Fox n’a plus de prise sur son destin. Il fonce, droit devant. Les rails de sécurité sont comme les parois rayées du canon d’une arme. Il doit combattre. Plus le temps de s’effrayer. Plus le temps de songer à Flamme.

No time for cry.

It’s just a feeling
I get sometimes
A feeling
Sometimes
And I get frightened
Just like you
I get frightened too
but it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Sometimes in the world as is you’ve
Got to shake the hand that feeds you
It’s just like Adam says
It’s not so hard to understand
It’s just like always coming down on
Just like Jesus never came and
What did you expect to find
It’s just like always here again it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Everything will be alright
Everything will turn out fine
Some nights I still can’t sleep
And the voices pass with time
And I keep
[repeat]
No time for tears
No time to run and hide
No time to be afraid of fear
I keep no time to cry

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

La destination de Fox est déjà fixée. Au bout de la piste asphaltée, sur une plage, Yurlunggur l’attend. Honorera-t-il son rendez-vous ? Renaîtra-t-il, craché violemment, à la face du monde ? A lui de modeler son avenir. Et les chants retentissent de plus en plus forts dans sa tête. Sourds, graves, monotones et accompagnés d’un cliquetis rythmé.

Épilogue :

Le roman est posé sur le bureau, refermé, et pourtant il reste bien présent. Bon récit, court et nerveux. Il reste imprimé dans sa mémoire. Le sang qui pulse dans ses tempes, redescend peu à peu. Son voyage immobile en une autre dimension est terminé. Moment d’écriture accouché au forceps. Il lira un autre livre, un autre jour. Pour l’instant, la mer dont le ressac découvre et recouvre la plage éternelle l’appelle.

Yurlunggur de Jean-Marc Ligny – Editions Denoël, collection « Présence du Futur », 1987

Saint-Germain, l’Égyptien

Voici une antiquité exhumée du fin fond de ma bibliothèque. À vrai dire, il a fallu une séance de rangement intensif pour redécouvrir la chose, sans doute achetée dans la foulée de ma lecture émerveillée d’Ariosto Furioso. Faudra d’ailleurs que je le relise.

Chelsea Quinn Yarbro a beaucoup donné avec le personnage récurrent du comte de Saint-Germain, figure historique auréolée de tout un fatras légendaire, associant l’élixir de longue vie à d’autres fadaises ésotériques. On renverra les curieux ici.

Si les aventures du comte de Saint-Germain appartiennent à l’une des plus prolifiques séries de l’autrice, il n’en va pas de même en France où seuls deux romans ont fait l’objet d’une traduction. D’abord, Le Comte de Saint-Germain, vampire, réédition au Fleuve noir sous un titre différent de Hôtel Transylvania, a Novel of Forbidden Love, jadis paru chez Arda. Et, Out of the House of Life, ici coupé en deux de manière honteuse, histoire d’extorquer davantage d’argent au lecteur.

Sans entrer outre mesure dans les détails, mais pour satisfaire quand même la curiosité insatiable des lecteurs de ce blog, Chelsea Quinn Yarbro a fait de l’aristocrate un vampire porté sur le bien, donnant libre cours à son goût pour l’Histoire afin d’imaginer ses aventures à travers les âges. Certes, le comte reste une créature assoiffée de sang, pouvant convertir des disciples. Un monstre qui s’épanouit au contact de sa terre natale, prenant bien garde d’en faire provision avant d’entamer un voyage. Mais, le soleil n’entraîne pas sa destruction irrémédiable. Certes, il en souffre beaucoup, mais pas au point de se consumer de manière spectaculaire, comme on peut le voir dans certains films. Et surtout, il n’est plus attaché au mal, en tout cas beaucoup moins que certains des hommes qu’il est amené à côtoyer. Bref, Saint-Germain apparaît comme un vampire atypique.

Si Le Comte de Saint-Germain, vampire mettait directement en scène le personnage, il n’en va pas de même pour Saint-Germain, l’Égyptien. Bien au contraire, l’aristocrate pointe aux abonnés absents, laissant place à une de ses converties, Madeleine de Montalia. Rien de surprenant puisqu’il s’agit ici d’un arc narratif différent. Autrement dit, une sous-série à l’intérieur de la série. Le comte apparaît tout de même de manière indirecte, soit par l’intermédiaire de flash-back, soit au travers de quelques lettres issues de sa correspondance avec Madeleine. La matière épistolaire compose d’ailleurs une partie non négligeable du récit, faisant en quelque sorte le lien avec ses parties plus narratives.

Bien plus âgée que son apparence ne le laisse penser, la jeune femme se rend en Égypte, terre jadis arpentée par son mentor, afin d’élucider certains détails de son passé. Elle s’y retrouve confrontée aux préjugés machistes de ses compatriotes européens et à la méfiance des musulmans, guère favorables à l’émancipation féminine à cette époque. Elle y affronte également une menace de nature plus occulte.

Si Saint-Germain, l’Egyptien apparaît comme un roman historique fort honorable, restituant de manière documentée et crédible les débuts de l’archéologie, qualifiées d’antiquités à l’époque, en gros les années 1825-26, il ne soulève guère l’enthousiasme du point de vue de la tension dramatique. On ne frissonne guère et on s’ennuie beaucoup, du fait de l’entrelacement entre la forme épistolaire et narrative, mais aussi en raison d’un rythme mollasson qui ne parvient même pas à susciter l’adhésion.

Bref, Saint-Germain, l’Egyptien rejoint illico la liste de mes rendez-vous manqués. Pas sûr d’avoir envie de lire le tome 2, voire Le Comte de Saint-Germain, vampire. Quoique, sur un malentendu…

Saint-Germain, l’Égyptien (Out of the House of Life, 1990) de Chelsea Quinn Yarbro – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édouard Kloczko)

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables

Lorsqu’il fonde en 1998 les éditions McSweeney’s, Dave Eggers se fixe comme objectif d’accueillir les textes, quelque peu borderline, ne trouvant pas preneur ailleurs. Derrière cette belle déclaration d’intention se révèle rapidement un collectif d’auteurs ambitieux attirés par le format de la nouvelle, ne rechignant pas, à l’occasion, à explorer les territoires interlopes de la littérature. McSweeney’s s’affirme ainsi comme un générateur d’expérimentations textuelles et visuelles talentueuses dont on peut goûter les élans créatifs dans plusieurs livres et un mensuel critique (The Believer, illustré notamment par Charles Burns).

Sous le patronage de Michael Chabon, la Méga-anthologie d’histoires effroyables, troisième livraison de l’éditeur de San Francisco dans nos contrées, a débarqué chez Gallimard dans la collection « Du monde entier ». Vingt auteurs s’encanaillent ainsi avec les genres dits mauvais ou mineurs. Pour un résultat certes inégal mais globalement réjouissant dont on peut goûter également un échantillon dans la réédition chez Folio SF. Si les deux précédents recueils traduits chez Gallimard ne proposaient qu’un florilège de nouvelles ne faisant qu’effleurer la production de l’éditeur américain, le troisième volume annonce d’emblée la couleur : s’amuser avec les genres dits populaires et infréquentables.

Comment rester impassible devant pareille perspective ? Il est en effet toujours intéressant de lire les textes d’auteurs qui ne sont pas coutumiers de ces genres, au moins pour avoir un aperçu de leurs représentations sur un domaine qu’ils ne pratiquent pas régulièrement ou n’ont pas pratiqué, en tant que lecteur, depuis leur adolescence. Certes, l’exercice est ici quelque peu biaisé du fait de la présence au sommaire de quelques écrivains connus des cercles déviants lisant exclusivement romans noirs, littérature fantastique, science-fiction, récits d’aventures et autres bizarreries. Curieusement, les nouvelles de ces auteurs confirmés s’avèrent les moins convaincantes du recueil.

Difficile en effet, de juger autrement les contributions de Stephen King (une resucée du cycle de « La Tour sombre »), de Neil Gaiman (un peu poussif quand même), de feu Harlan Ellison (une dangereuse vision atteinte de myopie sans aucun doute), de Michael Crichton (au secours!) et de Michael Moorcock (une enquête vaguement uchronique au cœur du premier cercle des dirigeants nazis). L’ensemble flirte avec le banal, le besogneux et le très mauvais. On tourne les pages avec lassitude, lorsqu’on ne s’y ennuie pas carrément en raison d’une narration convenue manquant singulièrement du souffle et des flamboiements imaginatifs que peuvent inspirer les mauvais genres.

Fort heureusement, les autres textes sont un cran au-dessus. Dans « La danse des esprits », Sherman Alexie ressuscite les défunts de la bataille de Little Big Horn dans le cadre d’une histoire de zombies qui, même si elle n’est pas vraiment horrifique, sonne juste par son propos. Avec « Tedford et le Megalodon », Jim Shepard fait s’entremêler la quête d’un fossile vivant et un drame intime. Là encore, c’est la justesse du ton et de l’ambiance qui marque l’esprit. « Les larmes de Squonk, et ce qu’il en advint » de Glen David Gold est de son côté un récit de vengeance prenant place dans l’univers du cirque. Le meurtrier – un éléphant – finira, entre autre bizarrerie, lynché.

La nouvelle de Carol Emshwiller (qui vient juste de mourir), « Le général », frappe par sa tonalité en demi-teinte, rappelant certains textes de Ursula Le Guin. Laurie King nous conte un récit d’aventure dont le héros est une femme solitaire. Toutefois, l’angoisse qui perce dans « Tisser les ténèbres », est désamorcée par un dénouement totalement inattendu. Le texte de Aimée Bender apparaît dans cette série, comme la fausse note. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pas adhéré à « L’affaire des duos salière-poivrière », une enquête singulière sur un double meurtre narrée de manière mollassonne. Enfin, Karen Joy Fowler nous régale avec « Tombeau privé 9 », d’un récit à l’ancienne où sont convoqués en vrac, une histoire d’amour, une malédiction antique et l’abîme vertigineux du passé.

Cette deuxième salve de nouvelles dénote d’un véritable effort de leurs auteurs pour investir les codes des mauvais genres. Tout n’est pas encore parfait mais on se régale de l’efficacité des intrigues. Et le meilleur reste encore à venir… En effet, l’anthologie atteint son point culminant avec huit textes. Dan Chaon s’aventure du côté du suspense psychologique. « Les abeilles » élabore une atmosphère qui noue littéralement les entrailles. Passons sur « Peau de chat », nouvelle de Kelly Link figurant par ailleurs au sommaire du recueil La jeune détective et autres histoires étranges chez DLE, si ce n’est pour signaler une autrice à la prose envoûtante. Très connu des lecteurs de polars, Elmore Leonard livre avec « Comment Carlos Webster, rebaptisé Carl, devint un célèbre policier de l’Oklahoma » un joyau noir de la plus belle eau, nous brossant le portrait d’un vrai dur-à-cuire. Avec « Sinon, le chaos » de Nick Hornby, on aborde le versant science-fictif de cette anthologie. L’auteur américain décrit les derniers jours de l’humanité avec les mots, à la fois drôles, foutraques et tendres, d’un adolescent plus préoccupé par le fait de ne pas finir puceau que par la fin du monde. « Le seau de Chuck » de Chris Offutt mélange physique quantique et multivers dans un récit fort sympathique au ton délicieusement enjoué. « Du haut de la montagne, une longue descente » de Dave Eggers est sans aucun conteste l’histoire la plus émouvante du recueil, même si elle paraît en décalage par rapport au thème de l’anthologie. On y suit, pas à pas, une femme plus très jeune au cours de son ascension du Kilimandjaro. Pour elle, plus dure sera la chute est-on tenté de conclure. « Notes sous Albertine » de Rick Moody se révèle le récit le plus dickien. Dans un futur indéterminé, après qu’une catastrophe ait détruit en partie Manhattan, les habitants de New York revivent leurs bons souvenirs grâce à une nouvelle drogue. Sauf que ces souvenirs ne sont jamais tout à fait les mêmes. Et peu à peu, la ville se peuple de zombies toxicomanes qui errent, en perte de réalité, les bras troués par les injections répétées. Il faut avouer que la trame de cette nouvelle est ardue à suivre, mais l’atmosphère est tout simplement magnifique. Pour terminer, Michael Chabon nous propose avec « L’agent martien, roman d’aventures planétaire » le premier épisode d’une uchronie, l’Histoire ayant en effet divergé à partir de la défaite des insurgés américains. Ainsi les États-Unis n’existent pas, la Couronne britannique gouvernant toujours l’Amérique du Nord.

Michael Chabon semble avoir apprécié l’expérience d’anthologiste. Il a d’ailleurs récidivé avec un second volet, d’ores et déjà paru outre-Atlantique (McSweeney’s enchanted chamber of astonishing stories). Un volume dont on attend la traduction avec une certaine impatience (on attend encore), même si certains textes inscrits au sommaire sont désormais disponibles en français ici et .

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables (McSweeney’s Mammoth Treasury of Thrilling Tales) dirigée par Michael Chabon – Éditions Gallimard, collection « Du Monde entier », octobre 2008

Boudicca

Après un premier roman convaincant, Jean-Laurent Del Socorro nous revient avec un second titre chez ActuSF, dans la jeune collection « Bad Wolf » dédiée à la fantasy. Il y est question cette fois-ci d’un héros celte, célèbre pour avoir résisté à l’envahisseur romain. Non, non, il ne s’agit pas de Vercingétorix, comme on va le voir.

Selon les historiens Tacite et Dion Cassius, Boudicca (ou Boadicée) est une reine brittonique, souveraine du clan des Icènes. Entrée dans la postérité comme l’instigatrice de la grande révolte bretonne de 60-61, qui a vu les colonies romaines de Camulodunum, Londinium et Verulanium entièrement détruites, elle reste pourtant en grande partie un mystère. Les détails concernant son existence demeurent en effet lacunaires, voire contradictoires. Un fait renforcé par l’absence de tradition écrite chez les peuples celtes. Bref, on ne peut compter que sur des sources ennemies, très partielles et partiales, pour tenter de se faire une idée du personnage. Pas le genre d’argument susceptible d’arrêter la fiction, surtout lorsqu’un auteur se décide à investir le sujet.

Difficile de trouver la moindre créature féerique ou le plus infime sortilège dans Boudicca. Fidèle aux recettes déployées dans son précédent roman, Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Del Socorro investit l’Histoire, ou peut-être devrait-on plutôt dire ici la légende, brossant le portrait d’une femme forte et révoltée, résolue à faire valoir ses droits jusqu’à l’obstination, sincère jusque dans ses emportements et ses passions. La Boudicca de l’auteur français doit sans doute plus à la Lavinia de Ursula Le Guin, du moins dans sa démarche de biographie imaginaire, qu’à la trame succincte fournie par les auteurs romains. De sa naissance, correspondant à la victoire de son père contre les Trinovantes (son prénom voulant dire « triomphe » en langue icène), à sa mort auréolée d’incertitude, en passant par sa jeunesse, son éducation par le druide Prydain, ses premiers pas de reine et d’épouse, Jean-Laurent Del Socorro emprunte beaucoup au légendaire celte. En cela, Boudicca se rattache indéniablement à la fantasy – les amateurs s’amuseront d’ailleurs à dresser des parallèles avec le mythe arthurien.

Si la reconstitution ne manque pas de souffle, la documentation ne bridant à aucun moment l’imagination, Boudicca lorgne toutefois davantage du côté de l’intime, délaissant les aspects épiques et guerriers du roman national britannique. Les combats, les massacres et l’éradication des colonies romaines passent ainsi à l’arrière-plan, laissant la part belle à l’humain incarné ici par la reine icène.

Formidable portrait de femme, Boudicca confirme les promesses esquissées par Royaume de vent et de colères, plaçant Jean-Laurent Del Socorro parmi les auteurs français à suivre. De très près.

Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro – Éditions ActuSF, collection « Bad Wolf », avril 2017

La voie des Oracles

Young Adult quand tu nous tiens… Après la science-fiction prospectiviste de Paolo Bacigalupi, me voici de retour en francophonie avec une trilogie adulescente de Estelle Faye, une autrice dont on parle avec enthousiasme dans le Landerneau hexagonal de l’Imaginaire. Pas sûr d’abonder dans le sens du poil de la critique, quoique… On a parfois de bonnes surprises.

Ve siècle après Jésus-Christ. Sérieusement malmené par les grandes migrations barbares, l’Empire romain d’Occident résiste avec difficulté, retournant la force des peuples germaniques à son avantage, non sans perdre quelque peu de sa superbe. Installés sur des territoires en friches, les barbares ont servi comme auxiliaires dans l’armée romaine, permettant à ses généraux de repousser les attaques des Vandales ou des Huns. Devenue religion d’État, à l’instigation des empereurs qui ont proscrit les cultes païens, le christianisme a privé les créatures féeriques et les anciens dieux de leurs fidèles. Car, dans ce contexte à la fois familier et différent de notre Histoire, vient s’ajouter une pincée de magie qu’apprécieront les amateurs de Thomas Burnett Swann, voire de Jean-Louis Fetjaine. Acculés dans leurs forêts, les anciens dieux sont aux abois. Ils savent leurs jours comptés face à des prêtres les considérant comme l’incarnation du diable. Pourtant, tout espoir ne semble pas perdu. Du moins, le souhaitent-ils.

Mêlant fantasy et Histoire, Estelle Faye nous immerge dans un Empire romain alternatif, puisant à la fois dans notre connaissance des faits historiques et dans le bestiaire antique, pour conter un récit d’aventures rythmé et distrayant. La trilogie de « La voie des Oracles » s’ordonne ainsi autour de trois personnages dont les noms donnent leur titre à chacun des tome. Mais, à y regarder de plus près, le cycle s’apparente davantage à un diptyque assorti d’un troisième épisode venant les réécrire.

Le premier tome, Thya, fait office d’introduction, nous projetant dans la province d’Aquitania. Jeune fille issue de l’aristocratie romaine, Thya a été mise à l’écart lorsque son père s’est rendu compte qu’elle possédait des dons de voyance. Ne souhaitant pas voir sa progéniture livrée aux sévices réservés aux oracles par les prêtres chrétiens, il opte pour une mise au vert salutaire. Il est hélas victime d’une tentative d’assassinat fomentée par son fils que l’ambition dévore. C’est d’ailleurs un leitmotiv dans la trilogie. Les fils aînés de l’aristocratie sont des félons, de surcroît affligés des tares de la décadence. Bref, pour Thya, il est temps de fuir, d’autant plus que son frère a bien l’intention de la caser avec un autre fin de race. En compagnie d’un vétéran chenu et d’un jeune maquilleur, ramassé dans la forêt, elle prend la route d’une forteresse montagnarde située loin au Nord. Un lieu qu’elle a vu en rêve et qui semble être le point focal de bien des convoitises, celles de forces antagonistes qui cherchent à la protéger ou à la faire trébucher. Ouf !

Par ses motifs et ses ressorts, le premier tome de « La voie des Oracles » s’inscrit pleinement dans une fantasy Young Adult sans surprise, pour ne pas dire conventionnelle. Récit d’apprentissage, voire d’initiation, Thya joue aussi avec la quête et la menace de puissances occultes, usant du bestiaire et du panthéon antique. Certes, on ne peut pas dire que l’on s’ennuie, mais on ne s’enthousiasme pas davantage, tant l’intrigue se déroule de manière prévisible jusqu’à un dénouement ouvert afin de donner l’envie de poursuivre le voyage. Par ailleurs, quelques personnages sont dramatiquement sous-employés, comme ce faune dont on se demande à quoi il sert tant ses actions se révèlent anecdotiques. On n’échappe pas hélas aux poncifs et à un certain manichéisme, les personnages se révélant bien peu mystérieux dans leurs motivations et leurs actes.

Si Thya s’annonçait comme l’ouverture de la trilogie, une sorte de tome d’exposition, Enoch semble entrer dans le vif du sujet, du moins dans un premier temps. Le roman rejoue en effet les ressorts de la course-poursuite, les fugitifs traversant l’Empire romain d’Orient, puis l’Empire sassanide, pour se confronter aux dieux voilés, détenteurs de la capacité à modifier le destin et l’Histoire. Bref, on reste dans le domaine d’une fantasy classique, métissée d’Histoire. On sent hélas que l’autrice tire à la ligne, les rebondissements tenant davantage de recettes appliquées laborieusement que d’une véritable nécessité. On tourne ainsi les pages sans passion, agacé par les stéréotypes, les répétitions et les tics de langages, les personnages bavant systématiquement du sang avant de trépasser. Et, on s’ennuie poliment, pour ne pas dire autre chose, jusqu’à la conclusion de cette histoire jalonnée de cliffhangers poussifs.

Commencé sous de bons auspices (ahah!), le troisième volet de « La voie des Oracles » n’entretient pas longtemps l’illusion. Les prémisses laissaient pourtant espérer du meilleur. D’abord parce que le récit aborde le territoire de l’uchronie, fondant sa divergence sur le choix fait par Thya à l’issue de son périple oriental. Le procédé astucieux permet de rebattre les cartes, conférant aux personnages un rôle différent, parfois à l’opposé de celui qu’ils avaient endossé précédemment. Il désamorce aussi un tantinet l’aspect manichéen du récit, même si la complexité de la remise en question reste limitée. Il permet enfin à Estelle Faye d’imaginer un Empire guidé par les prédictions des augures, une sorte d’État totalitaire où le libre-arbitre n’a plus voie au chapitre, réduisant la multiplicité des avenirs possibles. Les délinquants sont ainsi emprisonnés avant d’avoir commis leur crime, la présomption d’innocence étant remplacée par la présomption de culpabilité (Précog, quant tu nous tiens). Malheureusement, là où pourrait se poser une réflexion éthique, voire un faisceau de situations débouchant sur des dilemmes stimulants, on ne voit renaître qu’une énième course-poursuite, l’autrice s’enferrant dans une routine semblable à celles de Thya et d’Enoch. Elle rejoue ainsi les motifs de la quête et du dualisme divin, ordre versus chaos, sous-tendant son intrigue avec un enjeu bien maigre, celui d’une amourette contrariée où l’histoire alternative achoppe sur une uchronie personnelle un tantinet nunuche.

Il faut donc en convenir. On ressort déçu et énervé de la lecture de la trilogie d’Estelle Faye. Avec « La voie des Oracles », la montagne accouche d’une souris. Tout ça pour ça est-on même tenté de dire. Et puis, après tout. Disons-le !

« La voie des Oracles » de Estelle Faye – réédition Folio, collection « SF », janvier 2017