La guerre des pauvres

Fervent laudateur d’Eric Vuillard, la nouvelle de la parution de La guerre des pauvres m’a fortement réjouit d’autant plus que depuis L’ordre du jour, son précédent roman primé au Goncourt, il s’est écoulé près de deux ans. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup trop long quand on est un converti impatient.

Court récit de 68 pages, La guerre des pauvres entre en résonance avec l’actualité des gilets jaunes. Mon petit doigt me dit d’ailleurs que la date de parution de l’ouvrage aurait été avancée pour cette raison. Baste, si la thématique de ce texte entre de manière évidente en collision avec les préoccupations sociales du moment, c’est bien parce qu’elle achoppe sur un sujet universel et intemporel, celui de la juste répartition de la richesse. Un fait rendu plus douloureux par une société où la réussite se mesure à l’aune du capital accumulé et de l’accès aux loisirs.

« Alors, il pleut des bulles. Le pape se fâche et quand le pape se fâche, il pleut des bulles. Traduire la Vulgate en anglais, quelle horreur ! Aujourd’hui le moindre mode d’emploi est en anglais, on parle anglais partout, dans les gares, les grandes entreprises et les aéroports, l’anglais est la langue de la marchandise, et la marchandise, aujourd’hui, c’est Dieu. »

La guerre des pauvres convoque le personnage historique de Thomas Müntzer. Fils d’un artisan victime de l’arbitraire seigneurial (il finit ses jours pendu à une potence) et d’une mère vivant dans l’indigence, prédicateur converti au luthéranisme, le bonhomme est surtout connu outre-Rhin pour son rôle dans la guerre des paysans (1524-1525) et pour ses prêches enflammés appelant à la destruction des hiérarchies politiques et religieuses. Un égalitarisme mystique né de la Réforme, de l’humanisme et de l’essor de l’imprimerie, s’inscrivant dans un mouvement plus ample, traversant l’Europe des Lollards de l’Angleterre du XIVe siècle aux mouvements anarchistes en Russie au XIXe siècle. Qualifié par Marx, Engels et Kautsky de premier communiste et par d’autres d’anarchiste chrétien, Müntzer a eu le grand tort de ne pas s’adjoindre la protection de grands seigneurs ou d’autorités civiles municipales, comme l’ont fait prudemment Luther et Calvin. Porté par une foi millénariste irrésistible, il est demeuré convaincu que toute réforme religieuse se devait d’être précédée par une révolution sociale. Un parti pris guère apprécié par les détenteurs de la richesse et du pouvoir. Sur ce sujet, ils n’ont pas changé leur lance, fusil, LBD d’épaule.

En 68 pages lumineuses, Eric Vuillard restitue ainsi le personnage, sa révolte et le contexte de la Réforme qui voit la Bible se démocratiser sous l’effet conjoint de l’invention de l’imprimerie et de sa traduction en langue vulgaire par les humanistes. D’une plume sarcastique, il n’épargne rien, ni les puissants – princes, prélats et bourgeois – , ni l’aveuglement colérique de Müntzer, ni la populace velléitaire, prompte à l’émotion, prête autant à en découdre qu’à se débander devant la menace. Mais surtout, il adresse un formidable message aux révoltes à venir car, à n’en pas douter, en dépit des discours appelant à la fin de la lutte des classes, l’insurrection n’est pas prête à se fondre dans le mirage consumériste mondialisé.

« Le martyr est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

En dépit de sa brièveté, La guerre des pauvres en impose donc par sa puissance d’évocation et par le caractère saisissant de son propos. A mettre en parallèle avec L’œil de Carafa de Luther Blissett (aka le collectif Wu Ming).

La guerre des pauvres de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », janvier 2019

3 réflexions au sujet de « La guerre des pauvres »

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