Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016

De l’autre côté du Lac

Quartier de La Colline. L’air lourd et moite pèse comme un couvercle sur les lieux. Une tension latente imprègne l’atmosphère, irritant les nerfs d’Hermann. Derrière la baie vitrée de sa villa, il guette, pressentant un danger diffus, une menace invisible qui trouble sa sérénité et nuit à sa concentration pendant qu’il joue aux échec en solitaire. Ce sentiment stimule son instinct de protection, contribuant à lui faire échafauder des stratégies de défense pour sauvegarder son épouse et sa fille. Une épouse, au moral miné par un fibrome, avec laquelle il perd peu-à-peu le contact, et une fille un peu trop indépendante et insouciante. Pourtant, les signes de mauvais augure s’accumulent, bien visibles de tous.

L’un des jumeaux de leurs voisins a d’abord tué son frère par accident, en jouant avec une arme à feu. Puis, des adolescents ont disparu, enlevés par un mystérieux prédateur tenant la police en échec. Jusqu’au foyer pour mineurs où il travaille, qui semble la proie d’un désordre et d’une violence contagieuse. Tout cela ne peut que mal se terminer, tout cela ne peut que déboucher sur une catastrophe, faisant voler en éclat l’apparente normalité du paysage qu’il aperçoit au travers de la baie vitrée et qui reflète, au-delà du lac, un univers semblable au sien, plus apaisé, plus sécurisant, mais dont la fausseté l’inquiète.

« Celui qui se protège en permanence est comme anesthésié. Il est protégé de la douleur, mais il ne ressent plus rien. Je préfère avoir mal et ressentir les choses. »

Parfois, une lecture imprévue vous cueille par surprise. Un roman que vous n’aviez pas vu venir et qui, au détour d’une chronique, vous fait irrésistiblement de l’œil. À moins que ce ne soit le chroniqueur qui ait trouvé les mots justes pour attirer votre curiosité. Bref, De l’autre côté du Lac ne figurait pas à mon programme de lecture. Et si, j’ai aperçu sa couverture arty – une photo surexposée affichant deux silhouettes féminines de dos – jamais je n’aurais envisagé de le lire de moi-même. Erreur, car le roman de Xavier Lapeyroux, sous l’apparence d’un thriller psychologique, se révèle un redoutable page-turner incubé au meilleur du fantastique, avec une petite pincée d’esprit dickien.

Xavier Lapeyroux met en effet en place une intrigue simple dont le crescendo paranoïaque flirte avec la folie, sans jamais verser dans la facilité du rêve éveillé. Si on ne peut renier l’aspect lynchien de l’atmosphère, une des inspirations avérées de l’auteur dont l’imaginaire emprunte beaucoup à l’imagerie cinématographique, celui-ci s’amuse surtout avec les contours de la réalité, jalonnant le récit d’allusions faisant échos aux obsessions d’Hermann, l’œil-caméra et le narrateur de cette dérive parsemée de clichés pris en double exposition, de frères ennemis, d’hommes cocons empruntés aux Body Snatchers de Philip Kaufman, de sosies et autres doppelgängers. Des simulacres dans un monde truqué aux yeux – euphémisme – d’un narrateur ayant perdu ses repères. Ou pas ? Sur ce point, l’incertitude laisse place à des certitudes, sans doute beaucoup plus inquiétantes.

A la fois inclassable et fascinant, De l’autre côté du Lac est donc le genre de roman dont le climat étouffant et l’intrigue maline réveillent l’angoisse et la paranoïa. A ne pas manquer.

De l’autre côté du lac de Xavier Lapeyroux – Éditions Anne Carrière, décembre 2018

Eternity Incorporated

Que les lecteurs assidus de ce blog en soient les témoins, je vais me livrer ici à un exercice inédit, tenter d’expliquer pourquoi je n’ai pas pu terminer de lire Eternity Incorporated, premier roman de Raphaël Granier de Cassagnac que d’aucuns qualifient de David Brin ou de Benford de la SF francophone (dixit Phenix Web). Gardez les critiques assassines près de vous, mais gardez celles plus laudatives encore plus près…

En dépit d’une illustration de couverture émétique, la réédition en poche chez Hélios m’a permis de tester le pitch a priori aguicheur dont l’ouvrage se prévalait. Amateur de romans post-apocalyptiques, Eternity Incorporated avait en effet de quoi stimuler mon penchant coupable pour un genre ayant accouché de quelques œuvres plus ou moins mémorables. En vrac, citons Le Vivant d’Anna Starobinets, La Vérité avant-dernière de Philip K. Dick ou encore L’âge de Cristal (aka Quand ton cristal mourra) de William F. Nolan & George C. Johnson… Par ailleurs, les futurs ambigus où l’utopie flirte avec la dystopie ont l’heur de me faire frétiller les neurones. Surtout lorsque le récit joue avec les ressorts d’un monde fermé se voulant idéal, mais se révélant au final oppressif car contrôlé par une instance supérieure manipulatrice, omnipotente et omnisciente, usant de sa connaissance pour imposer un ordre totalitaire. Bref, tous les indicateurs affichaient le vert de l’espoir…

Dans Eternity Incorporated, l’instance supérieure s’incarne dans le Processeur, une IA qui veille au bien être des habitants de la cité-bulle, les protégeant de la menace du virus qui a éradiqué le reste de l’humanité sur la planète. Lorsque le roman commence, le Processeur tombe en panne, plongeant la cité dans une stupéfaction assez molle. A vrai dire, on observe guère de désordre ou de panique. Contraint de s’adapter à la situation, le conseil apolitique tiré au sort annuellement qui transmettait jusque-là les directives du Processeur, diligente une enquête pour déterminer les causes de la panne. Voilà pour l’argument de départ. Pour le reste, on suit trois personnages dont les points de vue à la première personne servent de fil conducteur au récit et nous permettent d’appréhender le fonctionnement de cette micro-société, où les routines ont remplacé l’Histoire. Et, c’est à partir de ce moment-là que le naufrage prend toute son ampleur.

Ne tergiversons pas, ces personnages sont tout bonnement insupportables. Que ce soit la brigadière, rouage dévoué au maintien de l’ordre et à l’imperméabilité des frontières de la cité, ou le marginal, DJ vaguement bohème, adepte des bordergrounds, les free parties de ce futur post-apocalyptique, ou encore l’ingénieure proche des cercles du pouvoir, un tantinet manipulatrice, je n’ai adhéré à aucun des personnages tant ils me sont apparus creux, fades et désincarnés. L’écriture n’arrange en rien le constat. Sans style, plate, d’aucuns diraient fluide (ahah !), elle se contente de dérouler les événements ne suscitant pas l’intérêt ou l’émotion. A aucun moment, je me suis senti déstabilisé par un récit qui abandonne assez rapidement les ressorts de l’enquête pour aborder une thématique plus politique, mais vue du côté du café du commerce. L’auteur s’attaque en effet aux notions de citoyenneté et de démocratie, confrontant les habitants de la cité-bulle à leurs responsabilités d’hommes libres, débarrassés de l’emprise bienveillante du Processeur. Cet apprentissage express de la démocratie donne lieu à des péripéties téléphonées où la caricature se conjugue au ridicule. Et, que dire des scènes de sexe qui ne dépareilleraient pas dans une production Marc Dorcel.

En conséquence, après 150 pages lues, j’ai préféré abandonner, submergé par l’agacement et l’ennui. Et, ce n’est pas le coup d’œil jeté sur les vingt dernières pages, avec son dénouement parachuté sur Kolwezi, qui me donnera envie de reprendre ma lecture. La vie est trop courte.

Eternity Incorporated de Raphaël Granier de Cassagnac – Réédition collection Hélios, mars 2015

Aux Douze Vents du Monde

Paru en Kvasar, la belle collection des éditions du Bélial’, Aux Douze Vents du Monde ne peut se prévaloir de son caractère inédit. Si l’on se fie au sommaire, toutes les nouvelles sont parues dans le plus grand désordre dans l’Hexagone, soit en recueil, soit en revue. Pour autant, l’ouvrage n’usurpe pas sa réputation d’incontournable, compte tenu de la qualité de ses textes et de la maigre disponibilité de la plupart d’entre-eux, en-dehors du marché de l’occasion. On ne peut retrancher en effet aucune nouvelle de ce panorama survolant de manière quasi-chronologique la décennie ayant suivi les débuts de l’autrice, à l’âge de 32 ans, en gros ici les années 1964 à 1974.

Précédé par une courte préface d’Ursula Le Guin elle-même, chacune des dix-sept nouvelles ne néglige ni la Science-fiction, ni le Fantastique ou la Fantasy, genres auxquelles l’autrice s’est intéressée sans y demeurer confinée. Comme elle le confie elle-même dans les commentaires qui accompagnent chaque texte, Le Guin est plus attirée par les effets des sciences dures ou molles sur la psyché humaine. Elle évolue d’ailleurs assez souvent à la marge des genres, leur préférant le « psychomythe », terme forgé par elle-même, c’est-à-dire un récit hors du temps jouant sur le ressort de la métaphore ou de l’allégorie pour traiter de thèmes universaux, rappelant en-cela la démarche du conte moral ou philosophique. Bref, bénéficiant de traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, le maître d’œuvre de l’ouvrage, Aux Douze Vents du Monde restitue le style si subtil de l’autrice, pétri d’éthique et porté sur l’altérité, l’ethnologie, l’Histoire, les sciences et l’art.

Sans surprise donc, on retrouvera au sommaire les textes à l’origine des plus grands cycles d’Ursula Le Guin. D’abord « Terremer », avec « Le Mot de déliement » et « La Règle des noms ». J’avoue ma préférence pour l’humour cruel du second, un aspect de l’écriture de l’autrice que l’on a tendance trop souvent à oublier. Ensuite, « L’Ekumen », au travers de quatre textes. Pour commencer, « Le Collier de Semlé », à l’origine du roman Le Monde de Rocannon, puis « Le Roi de Nivôse », première incursion de l’autrice sur la glaciale planète Gethen peuplée de créatures androgynes. Sans oublier « Plus vaste qu’un empire » qui raconte la rencontre insolite d’une équipe d’explorateurs dysfonctionnels avec une espèce extraterrestre non-humaine, et enfin « A la veille de la révolution », qui revient sur un personnage clé du roman Les Dépossédés.

Mais, aux côtés de ces nouvelles en forme de points d’orgue, les autres textes ne déméritent pas, bien au contraire, révélant d’autres facettes d’Ursula Le Guin. À vrai dire, nous sommes conviés à une véritable leçon d’écriture, l’autrice américaine centrant son propos sur l’humain et sur les tourments ou les dilemmes qui l’empoignent. Sous sa plume, la Science-fiction s’humanise, renvoyant l’homme à sa solitude, à son rapport à l’autre, à son caractère éphémère et à sa petitesse intrinsèque face à la vastitude de l’univers. La Fantasy devient l’enjeu d’une quête intérieure où l’autre n’est pas forcément l’ennemi et où les archétypes se dépouillent de leur symbolique monotone pour embrasser d’autres points de vue ou révéler leur vacuité. Si la tristesse, le fatum, la mélancolie hantent les pages du recueil, Ursula Le Guin ne néglige toutefois pas la joie de vivre et les plaisirs simples de l’existence, faisant montre d’un humour délicat.

Éminemment fraternelles, toujours politiques dans la meilleure acception du terme, ouvertes à autrui, les nouvelles d’Ursula Le Guin dévoilent donc toutes les nuances d’une sensibilité chaleureuse et d’une intelligence aiguisée. Celle d’une humanité fragile, sans cesse frappée par la finitude de sa condition et pourtant toujours prompte à s’émerveiller.

Aux Douze Vents du Monde (The Wind’s Twelve Quaters, 1975) de Ursula Le Guin – Éditions Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2018 (recueil révisé de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Chamamé

« Ils ne commencent jamais. Ils explosent. D’un coup. Ils sont comme ça mes rêves. »

J’avais dit grand bien de Golgotha, confiant mon impatience de lire Chamamé. Il ne m’aura pas fallu attendre trop longtemps pour réaliser cette promesse. 216 pages menées à un train d’enfer par un auteur inspiré. Désormais, c’est certain, Leonardo Oyola entre dans mon panthéon, malgré des goûts musicaux que l’on qualifiera poliment de personnel (voir la playlist jointe en fin d’ouvrage).

Transfiguration d’une histoire criminelle, par la grâce de Jehovah, de Gun’s and Roses et du chamamé (genre musical traditionnel de la province de Corrientes, en Argentine, mais joué aussi au Paraguay et dans certains endroits du Brésil), le roman de Leonardo Oyola nous amène dans la région du litoral argentin, guère éloignée des trois frontières. Une trinité pas loin d’être fatale pour Perro et le pasteur Noé, deux bandits notoires évoluant en-dehors de tout cadre. Un duo de pirates de la route, formant une bande à eux tout seuls.

Doué pour la conduite, Perro fuit, le pied au plancher, pour échapper à l’encagement dans une famille. Un avenir dont il redoute le quotidien merdique et terne de sous-prolétaire. De son côté, Noé a découvert sa vocation dans les paroles des chansons populaires. Par ce truchement, Dieu lui parle. Il s’adresse à lui, le chargeant d’évangéliser ses compatriotes et de construire une église pour accueillir les âmes perdues. Et tant pis s’il faut voler et tuer pour atteindre ce but. Le salut ne s’embarrasse pas des détails secondaires.

Difficile de déterminer qui de Perro ou de Noé apparaît comme le plus dangereux. Les deux pirates de la route, une variante des bandits de grand chemin d’antan, n’éprouvent aucun scrupule, n’hésitant pas à torturer ou à tuer si nécessaire. Ils se distinguent également par leur propension à se fourrer dans les mauvais coups, s’attirant la rancune et la haine d’autrui. Du gros calibre, susceptible de convoquer d’un claquement de doigt la lie de la pègre locale pour les expédier ad patres, les pieds devants. Mais rien de suffisamment dangereux pour faire reculer nos lascars.

Optant pour une narration éclatée, Leonardo Oyola nous propose un bout de route avec ces deux énergumènes. À coup de flashbacks, de réminiscences, de monologues introspectifs et de bifurcations sauvages du récit, il nous raconte leur jeunesse, décrit les conditions de leur emprisonnement, les rencontres sur fond de violence carcérale et les amitiés qu’ils nouent, enfermés entre quatre murs. Il détaille par le menu les origines d’une fraternité dictée par les circonstances. Une association de courte durée débouchant sur la trahison et la vengeance.

S’ensuit une course-poursuite jalonnée de morceaux de bravoure et de violence. Une road story empreinte de religiosité et de tueries. Comme un instantanée de l’Argentine marginale, pourvu d’un beat alternant rock FM et metal.

Avec Chamamé, Leonardo Oyola explose le compteur. C’est peu de dire que je l’adule.

Chamamé de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton, réédition en Points/poche)

Taqawan

Après Timika, une lecture hautement recommandable pour l’amateur des nations indigènes et de l’injustice qu’elles vivent sans exception quel que soit l’endroit de la planète où elles se frottent ou se sont frottées aux civilisations dites « évoluées », je n’en finis pas d’explorer les angles morts de l’Histoire, avec cette fois-ci le Québec dans le viseur.

Juin 1981. La Sûreté du Québec organise une descente dans la réserve de Restigouche pour saisir les filets de pêche des mi’gmaq et ainsi faire appliquer une mesure de protection concernant les saumons. L’opération, surtout improvisée pour embarrasser le gouvernement fédéral responsable des réserves indiennes sur l’ensemble du territoire canadien, n’est que le prélude à un déchaînement de violences policières, chanté sous le titre de Escarmouche à Restimouche par Edith Butler, titre qui lui vaudra d’être censurée, et entré à la postérité sous le nom de « la guerre du saumon ». Un épisode supplémentaire dans la longue série d’injustices et de mesures répressives visant la nation mi’gmaq. L’événement, sans doute passé depuis longtemps sous les radars de l’indignation, fournit Eric Plamondon l’occasion de revenir sur le traitement de la question indienne au Québec, un sujet longtemps absent des livres historique de la Belle Province et loin d’être résolu. Mais, rien de neuf sous le soleil, l’Histoire étant après tout écrite par les vainqueurs.

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Mêlant le récit historique aux légendes indigènes, dans des chapitre courts en forme d’instantanées signifiants, l’auteur retrace le parcours des tribus descendues de Béring aux temps préhistoriques pour venir se fixer dans ce bout du monde, ce Gespeg, la fin des terres en langue mi’gmaq, devenu ensuite Gaspésie avec la colonisation française. Une nation éparpillée sur des milliers de kilomètres carrés, vivant du produit de la forêt, des fleuves et de la baie, en particulier du taqawan, ce saumon remontant toujours à la source. De la rencontre avec les premiers Blancs, de l’entraide qui en a résulté, surtout pour permettre aux colons de survivre aux rigueurs de l’hiver, les Indiens n’en ont retiré que de l’amertume. Considérés jusque dans les années 1960 comme des sauvages, des autochtones dépourvus de droits, différents quand il s’agit de les punir, mais comme tout le monde au moment de les dédommager, les Mi’gmaq ont été massacrés, dépossédés de leurs terres, privés de leurs ressources, enfermés dans des réserves, sommés de s’assimiler. Maintenant, on leur prend leurs filets pour protéger une espèce animale qu’ils n’ont même pas contribué à faire disparaître. Le fait provoque leur révolte et attire dans les parages tous les défenseurs de la cause indienne. Il attise également le souverainisme qui tiraille le Québec et envenime ses relations avec Ottawa.

Au cœur de cet épisode historique authentique, Eric Plamondon n’oublie pas de faire œuvre de romancier. Disparue le jour de la descente brutale de la sûreté québecoise, Océane, une jeune Mi’gmaq de quinze ans, est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde-chasse qui vient de démissionner, dégoûté de la violence des policiers contre les Indiens. Avec l’aide d’une institutrice française et d’un vieil indien vivant en marge de sa tribu, il la recueille et lui apporte son aide, ne sachant pas encore qu’il va s’attirer ainsi la vindicte de ses agresseurs. Les points de vue de ces personnages fictifs viennent ainsi enrichir un tableau général assez sinistre, où majorité et minorités, colons et indigènes, Anglophones et francophones semblent se livrer un combat absurde et criminel sans fin. Il met en lumière également les effets délétères de la mise sous tutelle de la nature par un libéral-capitalisme guère respectueux des autres façons de vivre, en particulier amérindiennes.

« D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Patchwork historique et ethnologique étonnant, saupoudré d’une intrigue de roman noir, peut-être un tantinet archétypale, Taqawan peut se lire aussi comme un appel désabusé à la fraternité, à la compréhension de l’autre et au respect de l’environnement. Mais, Eric Plamondon met surtout en exergue un paradoxe aussi vieux que l’humanité : comment peut-on se battre pour revendiquer son droit à vivre, à exister selon ses propres coutumes, tout en bafouant ceux d’une minorité dont on s’évertue à nier l’existence ? C’est là une tragédie hélas éternelle.

Taqawan de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, réédition Le Livre de Poche, février 2019

Le Regard des Furies

Entravée dans sa conquête de l’espace par sa méconnaissance des déplacements supraluminiques, l’humanité cherche à échapper à la tutelle des Tritons, une race extraterrestre qui en détient le monopole. Mais, les Tritons protègent jalousement ce secret, n’hésitant pas à éradiquer tous ceux qui cherchent à le percer. Sur Radhamante vit la racaille, la lie de l’espèce humaine. Condamnés de droit commun, opposants politiques, tous sont déportés sur ce monde glacé, transformé en bagne, où prévaut le droit du plus fort. Dans les profondes failles qui traversent la calotte glaciaire, auprès du magma qui s’épanche du cœur du monde, une micro-société composée de plusieurs cités s’est ainsi développée, sous la gouvernance des barons du crime. Dépourvue d’intérêt, si ce n’est pour s’y débarrasser des marginaux, Radhamante devient pourtant l’enjeu de toutes les convoitises lorsqu’un astronef triton s’y écrase. L’HONYC, l’une des grandes compagnies commerciales qui souhaitent établir leur hégémonie sur l’humanité, dépêche sur place Erèmos, un génète, fruit d’une technologie désormais interdite, afin de récupérer la technologie triton au risque d’entraîner la destruction de l’humanité toute entière.

Space opera de facture assez classique, dans toutes les acceptions du terme, Le Regard des Furies a de quoi satisfaire le sense of wonder du lecteur moyen. L’univers vertical de la planète Radhamante réjouit l’imaginaire, avec ses falaises vertigineuses jalonnées de terrasses propices à l’édification de cités, sa faune exotique, prédateurs y compris, et sa société dominée par la pègre. Dans ce décor, Javier Negrete déroule un récit lorgnant du côté de l’enquête que n’aurait sans doute pas désavoué Jack Vance. En dépit de l’ultimatum des Tritons, le rythme traîne toutefois en longueur, accusant de sévères coups de mou, avant d’accélérer inexorablement dans un crescendo de violence au final assez convenu.

Si l’on fait abstraction d’Erèmos, le seul personnage un petit peu travaillé du roman, les divers caractères tiennent davantage de l’archétype, acquittant avec un respect guère inspiré leur tribut au pulp. Sur ce point, Le Regard des Furies ne trahit pas ses prédécesseurs. Pour originalité, il faut la chercher du côté de la coloration antiquisante de la toponymie et du propos. Javier Negrete convoque en effet la philosophie grecque pour décliner une éthique de la responsabilité dont Erèmos, créature dépourvue d’affect et de morale, devient paradoxalement le porte-parole. Ceci dit, cela reste très superficiel, voire simpliste.

En dépit d’une intrigue prévisible, sans véritable originalité, Le Regard des Furies n’en demeure pas moins un récit divertissant qui cache un logos éthique. Bon, c’est un peu raté quand même. Dommage.

Le Regard des Furies (La mirada de las furias, 1997) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection « La petite dentelle », mai 2018 (roman traduit de l’espagnol par Christophe Josse)