De l’autre côté du Lac

Quartier de La Colline. L’air lourd et moite pèse comme un couvercle sur les lieux. Une tension latente imprègne l’atmosphère, irritant les nerfs d’Hermann. Derrière la baie vitrée de sa villa, il guette, pressentant un danger diffus, une menace invisible qui trouble sa sérénité et nuit à sa concentration pendant qu’il joue aux échec en solitaire. Ce sentiment stimule son instinct de protection, contribuant à lui faire échafauder des stratégies de défense pour sauvegarder son épouse et sa fille. Une épouse, au moral miné par un fibrome, avec laquelle il perd peu-à-peu le contact, et une fille un peu trop indépendante et insouciante. Pourtant, les signes de mauvais augure s’accumulent, bien visibles de tous.

L’un des jumeaux de leurs voisins a d’abord tué son frère par accident, en jouant avec une arme à feu. Puis, des adolescents ont disparu, enlevés par un mystérieux prédateur tenant la police en échec. Jusqu’au foyer pour mineurs où il travaille, qui semble la proie d’un désordre et d’une violence contagieuse. Tout cela ne peut que mal se terminer, tout cela ne peut que déboucher sur une catastrophe, faisant voler en éclat l’apparente normalité du paysage qu’il aperçoit au travers de la baie vitrée et qui reflète, au-delà du lac, un univers semblable au sien, plus apaisé, plus sécurisant, mais dont la fausseté l’inquiète.

« Celui qui se protège en permanence est comme anesthésié. Il est protégé de la douleur, mais il ne ressent plus rien. Je préfère avoir mal et ressentir les choses. »

Parfois, une lecture imprévue vous cueille par surprise. Un roman que vous n’aviez pas vu venir et qui, au détour d’une chronique, vous fait irrésistiblement de l’œil. À moins que ce ne soit le chroniqueur qui ait trouvé les mots justes pour attirer votre curiosité. Bref, De l’autre côté du Lac ne figurait pas à mon programme de lecture. Et si, j’ai aperçu sa couverture arty – une photo surexposée affichant deux silhouettes féminines de dos – jamais je n’aurais envisagé de le lire de moi-même. Erreur, car le roman de Xavier Lapeyroux, sous l’apparence d’un thriller psychologique, se révèle un redoutable page-turner incubé au meilleur du fantastique, avec une petite pincée d’esprit dickien.

Xavier Lapeyroux met en effet en place une intrigue simple dont le crescendo paranoïaque flirte avec la folie, sans jamais verser dans la facilité du rêve éveillé. Si on ne peut renier l’aspect lynchien de l’atmosphère, une des inspirations avérées de l’auteur dont l’imaginaire emprunte beaucoup à l’imagerie cinématographique, celui-ci s’amuse surtout avec les contours de la réalité, jalonnant le récit d’allusions faisant échos aux obsessions d’Hermann, l’œil-caméra et le narrateur de cette dérive parsemée de clichés pris en double exposition, de frères ennemis, d’hommes cocons empruntés aux Body Snatchers de Philip Kaufman, de sosies et autres doppelgängers. Des simulacres dans un monde truqué aux yeux – euphémisme – d’un narrateur ayant perdu ses repères. Ou pas ? Sur ce point, l’incertitude laisse place à des certitudes, sans doute beaucoup plus inquiétantes.

A la fois inclassable et fascinant, De l’autre côté du Lac est donc le genre de roman dont le climat étouffant et l’intrigue maline réveillent l’angoisse et la paranoïa. A ne pas manquer.

De l’autre côté du lac de Xavier Lapeyroux – Éditions Anne Carrière, décembre 2018

6 réflexions au sujet de « De l’autre côté du Lac »

  1. On comprend mieux la couverture à la lecture du roman..finalement on voit presque tout ,tout le long du récit à travers la paranoïa de Hermann; roman assez dérangeant,mais très bien écrit.

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