Underground Airlines

Le roman de Ben H. Winters venant de recevoir le Grand Prix de l’Imaginaire, dans la catégorie roman étranger, fendons-nous d’un article, histoire de profiter du buzz, hein ?

En règle générale, le point de divergence d’une uchronie est faible. Loin de vouloir dénoncer la prétendue vacuité de l’expérience de pensée, l’assertion initiale de cet article tend à insister surtout sur le caractère souvent simpliste de l’événement fondateur. Autrement dit, l’uchronie s’appuie sur le bagage historique acquis pendant la scolarité d’un élève moyen. Elle s’attaque aux faits saillants de l’Histoire, ceux du temps court pour reprendre la terminologie braudelienne, délaissant, à de rares exceptions près, le temps long, celui des permanences et des données mentales et culturelles. Mais l’uchronie comme la Science fiction s’écrivent aussi au présent. Elles s’inscrivent dans une période et renvoient à des faits contemporains, pouvant amener un questionnement moral et politique. Si cela n’est pas toujours le cas, l’hypothèse du simple divertissement ne devant pas être écarté, la falsification du passé via l’uchronie permet ainsi d’éprouver nos certitudes.

Parmi les faits historiques d’importance, la Guerre civile occupe une place de choix aux États-Unis. Depuis Ward Moore jusqu’à Harry Turtledove, de nombreux auteurs ont imaginé une Amérique différente, où les États du Sud seraient sortis vainqueurs du conflit fratricide. L’Underground Airlines de Ben H. Winters renvoie le lecteur à l’Underground Railroad, le réseau clandestin d’exfiltration des esclaves noirs fugitifs, mis en place par les abolitionnistes au XIXe siècle. Dans l’Amérique imaginée par l’auteur, l’esclavage n’a en effet pas été aboli. Bien au contraire, il a été pérennisé grâce à la signature d’un compromis entre le Nord et le Sud, dans un contexte de deuil national après l’assassinat du président Abraham Lincoln. Point de guerre civile également, mais un nouvel amendement ajouté à la Constitution, histoire d’inscrire la possession et le commerce des esclaves dans le droit, au grand dam des abolitionnistes qui, loin d’avoir renoncé, continuent à favoriser l’évasion des Noirs.

« Pour lui, c’est aux blancs de se charger des sauvetages. Les noirs, eux, tout ce qu’ils ont à faire, c’est serrer les fesses et attendre qu’on vienne les chercher. Il a ce que j’appelle la mentalité de l’oiseau moqueur. »

Bien des années plus tard, en 2016, les « Hard Four », les quatre États esclavagistes irréductibles, restent un cauchemar pour trois millions de Noirs. Pour ces travailleurs attachés, comme on les nomme pudiquement, le quotidien se réduit toujours à un labeur permanent et répétitif. Une main-d’œuvre corvéable à merci pour les grandes plantations-usines du Sud, dans les exploitations minières ou la domesticité des riches familles. Dans le meilleur des cas, ils peuvent espérer être employés comme travailleurs détachés dans le Nord. Dans le pire, ils finissent leur vie off-shore, autrement dit sur une plate-forme pétrolière du Golfe.

Victor est un agent infiltré, vivant sous une fausse identité. Ancien esclave fugitif, il a été contraint d’accepter le marché proposé par les U.S. Marshals. Chargé désormais de débusquer ses frères ou sœurs et de remonter les filières de l’Underground Airlines, il vit au Nord dans une illusion de liberté. Victor est un bon agent, voire même l’un des meilleurs, accomplissant ses missions avec succès, sans état d’âme. Mais, sous sa carapace de dur-à-cuire, Victor sent quelque chose remuer. Un truc ressemblant à de l’empathie, voire à une conscience.

Underground Airlines est un roman efficace qui donne beaucoup à réfléchir sur l’Amérique d’aujourd’hui. Ben H. Winters applique, sans éclat, les recettes du thriller pour dérouler un propos politique où se révèle toute la duplicité du capitalisme. Dans l’Amérique de l’Underground Airlines, la coexistence avec les « Hard Four » ne semble guère soulever d’indignation. De toute façon, dans les États où l’esclavage a été aboli, les citoyens noirs restent plus que jamais la cible des contrôles policiers et d’un racisme latent. Pour les fugitifs, la situation est encore plus compliquée. Traqués comme du gibier par les U.S. Marshals, ils ne peuvent compter que sur l’aide des abolitionnistes ou de leurs sympathisants pour passer au Canada.

En théorie, la loi « Mains Propres » interdit aux États de commercer avec les entreprises esclavagistes. Mais, secret de polichinelle, tout le monde sait que les grandes fermes usines du Sud écoulent leur production à bas prix, via des sociétés-écrans domiciliées en Asie. De nombreuses transnationales regardent d’ailleurs avec envie cette main-d’œuvre à bon marché, privée de ses droits, et tout le monde se contente de fermer les yeux, gouvernement y compris, engrangeant profits et produit des taxes fédérales. Ben H. Winters ne fait pas dans l’angélisme. En dépit des archétypes inhérents au thriller, il nous immerge dans un monde crédible, parfait jumeau du nôtre malgré son histoire différente. Et si son propos peut paraître dur, il n’en demeure pas moins salutaire.

À la manière de Michael Chabon (voir Le Club des policiers yiddish), Ben H. Winters use de l’uchronie pour interpeller le lectorat sur son propre monde. Il révèle ainsi toute l’ampleur du racisme structurel aux États-Unis, où le Noir est plus que jamais considéré comme l’ennemi du Blanc. Chemin faisant, il dresse également un portrait guère avantageux du capitalisme mondialisé, rappelant son aspect prédateur, prêt à tous les arrangements avec l’éthique, dont il se prévaut pourtant, pour continuer à croître, avec la complicité du consommateur décérébré.

Autre avis ici.

Underground Airlines (Underground Airlines, 2016) de Ben H. Winters – Éditions ActuSF, collection « Perles d’épice », octobre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Eric Holstein)

Vagabond

Voici une chronique qui entrera sans doute en compétition parmi les articles les plus courts de ce blog. Peut-on parler de chronique d’ailleurs ? Sans doute non. Parlons plutôt d’impressions livrées à chaud pour un titre m’ayant laissé froid. Chaud et froid ? Peu me chaut l’effroi que je vais susciter.

Vagabond est un court texte de Franck Bouysse, auteur français désormais primé et réputé auprès de nombreux critiques et autres éminences du web. Un good buzz, comme on dit du côté de la hype. Ayant déjà lu et apprécié Grossir le ciel, je me suis dit pourquoi pas ? Pourquoi ne pas poursuivre la découverte de son œuvre avec ce court texte, réédition du même titre paru chez le micro-éditeur Écorce ? On dira que j’ai manqué d’inspiration sur ce coup. Bref, dans cette novella, on suit un musicien solitaire, pour ainsi dire mutique, qui noie son spleen dans l’alcool. Hanté par une passion passée, il se laisse doucement couler, entre deux prestations nocturnes dans un bar mal famé. Son quotidien se réduit ainsi à une poignée de souvenirs, à un environnement sordide et à l’amertume d’une existence ratée.

Les amateurs de Franck Bouysse ne tariront sans doute pas d’éloges pour ce court texte, charpenté comme un morceau de blues, genre musical auquel il acquitte son tribut sans déshonneur. Pourtant, la lecture de Vagabond me fait mettre le doigt sur un fait qui m’agace de plus en plus. L’afféterie dont fait montre l’auteur dans ses descriptions, sa propension aux tournures alambiquées et aux images surjouées. Certes, le texte ne manque pas de qualités. Il nous immerge dans la psyché d’un type, malade d’amour, n’arrivant pas à faire le deuil d’une relation passée, et qui perd pied, peu-à-peu, se coupant du réel. Mais, je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages sans enthousiasme, en dépit des quelques fulgurances qui jalonnent le texte, ne parvenant pas à me départir d’un ennui profond. Fort heureusement, le format novella a écourté mon calvaire. Le style pour le style, ça finit par saouler.

Vagabond de Franck Bouysse – Éditions Écorce, 2013, réédition La Manufacture de livres, 2016

La Lumière des morts

Thierry Di Rollo fait partie des auteurs dont j’aborde chaque roman en prenant le temps, histoire d’apprécier l’alchimie puissante de son écriture, mais aussi parce qu’il nous renvoie à l’ambivalence de notre nature humaine, c’est-à-dire de créature raisonnable en lutte contre ses mauvais penchants. Le bonhomme ayant décidé d’arrêter d’écrire, voici l’occasion de se replonger dans son œuvre pour lui adresser un hommage, en quelque sorte, avec le secret espoir quand même, de le voir retrouver l’inspiration.

Dans le futur, l’Afrique n’en finit pas de crever de pauvreté. Les parcs naturels ne sont plus que des mouroirs, où la faune meurt doucement, emportée par les relations incestueuses et la dégénérescence de son génome. Un triste spectacle pour un public pointant aux abonnés absents, mais qui semble encore faire le bonheur d’une poignée de vétérinaires sadiques. Dans le futur, l’Europe s’enfonce dans la grisaille et la ségrégation sociale. Loin des zones franches habitées par les privilégiés, les rues des grandes villes sont devenues des abattoirs à ciel ouvert, parcourues par des shooters qui traquent les criminels afin de les « retirer » définitivement du paysage. Dans les caves obscures ou les ruelles douteuses et jusque dans les sous-sols des hôpitaux, la viande humaine se négocie très cher, permettant aux damnés de l’artère d’économiser un bien maigre pécule. Tous en Europe semble porter sur leurs épaules le fardeau de l’homme blanc, cher à Kipling. Une charge pesante composée des crimes et lâchetés accumulés au fil du temps par une société pourrie jusqu’à l’os.

« Le monde a toujours préféré se déplacer à l’aide de béquilles plutôt que d’apprendre tout simplement à marcher. »

L’univers de Thierry Di Rollo offre au lecteur tout un nuancier d’émotions intenses. D’abord, les teintes sombres du désespoir, des zones d’ombre propices à tous les renoncements, à toutes les compromissions et tous les actes abjects que l’humanité ne manque pas d’accomplir en se cherchant des excuses. Puis les couleurs froides, porteuses d’absence d’empathie pour autrui, celle d’une société inhumaine où la vie n’a qu’une valeur marchande aléatoire et où pullulent les grands malades, pervers narcissiques, manipulateurs et autres prédateurs dépourvus de sens moral. Enfin le rouge, sanglant, celui des existences fauchées sans vergogne. L’univers de Thierry Di Rollo impressionne la rétine pour mieux vous assommer.

Avec La Lumière des morts, l’auteur pose le troisième jalon d’une fresque romanesque qu’il convient désormais d’appeler la « Tragédie humaine ». Une œuvre très picturale dont les pigments puisent leurs nuances aux tréfonds de l’esprit humain. On suit ainsi deux personnages, en quête de rédemption. Une tentative vouée à l’échec puisqu’ils portent en eux les germes de leur déchéance. Oscillant sur le fil de la folie, Dunkey, le médiocre trafiquant de rebuts, et Linder, la mère devenue shooter pour conjurer la mort de son fils, survivent tant bien que mal, hantés par le poids de la culpabilité. De la réserve animalière africaine de BostWen, où il veille sur l’agonie des derniers lions, aux bas-fonds de la cité, où elle traque et abat sans sommation les criminels, le duo fuit surtout le cauchemar d’une existence définitivement brisée, au sein d’un monde tombant en déliquescence. On reste ainsi longtemps marqué par la folie furieuse de Dunkey, poussé au crime par la vision d’un rhinocéros nimbé d’une lueur bleutée spectrale. On accompagne la douleur de Linder, superbe personnage féminin engagé sur la voie de la vengeance cathartique jusqu’à perdre la raison.

Si la science-fiction semble ici encore au cœur de l’écriture de Thierry Di Rollo, l’auteur n’hésite pas à tremper sa plume à l’encre la plus sombre du roman noir. Par ses thématiques et ses motifs, La Lumière des morts emprunte en effet au genre son atmosphère, sa coloration sociale et politique. Sur le dernier terme, il faut le prendre dans sa meilleure acception, pas celle du militant borné, plutôt la manière de l’enquêteur désabusé, qui sait que rien ne peut infléchir le pourrissement général de la société, mais qui ne s’exonère pas de sa responsabilité quand il s’agit de rétablir un tort.

La Lumière des morts irradie d’une tristesse profonde, une poésie du désastre qui nous sort de notre zone de confort, nous immergeant dans un univers où les hallucinations prennent corps et chair. À suivre maintenant avec La Profondeur des tombes, prochaine étape de mon parcours de lecture.

Additif : Pour les curieux, séances de rattrapage pour Number Nine et Archeur.

La Lumière des morts de Thierry Di Rollo – Réédition Folio, collection « SF », 2004

Nami

L’éditeur bordelais Mirobole poursuit son petit bonhomme de chemin, explorant la littérature des pays de l’Est avec bonheur. Après Yana Vagner, Olga Slavnikova, Valdimir Lortchenkov ou Anna Starobinets, il exhume avec Nami de Bianca Bellová un conte au charme indéniable et à la mélancolie sourde. Un récit d’apprentissage mâtiné de préoccupations écologiques, sur lequel pèse le joug de l’absurdité humaine. Un texte qui titille la fibre émotive, mais en évitant de sombrer dans le désespoir absolu.

Nami vit chez ses grands-parents dans une petite ville au bord d’un lac qui, petit-à-petit, s’assèche à cause de la surexploitation de ses affluents par l’agriculture intensive du coton. Entre la cité russe, ses immeubles modernistes, la statue de son Grand Homme et les taudis typiques des pêcheurs, la ville a longtemps offert un patchwork bariolé, tiraillé entre les promesses de grandeur des lendemains qui chantent et les croyances ancestrales. Désormais, les lieux ne semblent plus avoir d’autre avenir que celui d’un horizon poussiéreux d’où émergent les épaves de navires abandonnés à la rouille. Né d’une fille mère l’ayant abandonné et d’un père inconnu, dont tout le monde lui cache l’identité, Nami ne part pas gagnant. Il ne renonce pourtant pas, encaissant les coups et les vacheries de la vie, tout en portant sur celle-ci un regard désabusé. Celui d’un gamin vieux avant l’âge.

Avec Nami, Bianca Bellová nous livre un conte cruel, une œuvre lente et dure, non dépourvue toutefois de moments de grâce. Si les lieux et l’époque restent indéterminés, on ne peut s’empêcher de penser à l’Asie centrale post-soviétique. Une association d’idées en amenant une autre, le parcours de Nami évoque celui des anti-héros des films d’Emir Kusturica, mélange de superstition et de déprime existentielle, de fatum et de débrouille au quotidien. On pense bien entendu aussi au post-exotisme d’Antoine Volodine, aux rêves utopiques du communisme, un idéal de grandeur trahi par des hommes trop mesquins pour en assumer la charge. Miné par le retour au fondamentalisme religieux, par le miroir aux alouettes d’un capitalisme gangrené par la corruption, l’univers de Nani se délite sous ses yeux, en proie à la destruction irrémédiable de l’environnement et des liens humains. Un pillage systématique accompli au nom d’un plus grand bien, pointant sans cesse aux abonnés absents pour le commun des mortels.

Dédié aux gens sur la route, Nami résonne enfin comme un avertissement. Dans un monde en proie aux guerres civiles, aux tensions nées de l’épuisement des ressources, au saccage incessant de l’environnement, le conte noir et cruel de Bianca Bellová évoque l’image des migrants dont le flot continu n’est pas prêts de se tarir. Son propos intemporel rejoint ainsi celui de l’immédiateté de l’actualité, secouant durablement nos certitudes.

Nami (Jezero, 2016) de Bianca Bellová – Mirobole Éditions, collection « Horizons blancs », septembre 2018 (roman traduit du tchèque par Christine Laferrière)

King County Sheriff

Malgré tout

je finis toujours

au même endroit,

22 miles au cœur,

au plus profond de la désolation :

ce vieil endroit n’est plus rien

d’autre que bois carbonisé,

tout est suie

et fagots bûches brûlées.

Si King Country Sheriff se distingue par sa forme du commun des romans noirs, le texte de Mitch Cullin reste toutefois classique sur le fond. Les amateurs chenus ne manqueront pas de faire la comparaison avec l’univers de Jim Thompson, surtout s’ils ont lu Pop. 1280, voire Le Démon dans ma peau. La figure du shérif abusant de son mandat et de son pouvoir, révélant ainsi une inquiétante psychopathie, n’est pas vraiment une nouveauté dans le domaine du noir. Pourtant, King County Sheriff ne se cantonne pas seulement à la vague resucée d’un lieu commun de la littérature que l’on est tenté de lui coller. En un petite centaine de pages écrites en vers libres, dans un registre incantatoire qui confine à la transe, Mitch Cullin nous livre le portrait d’un personnage ambivalent, dont la morale douteuse et les pulsions violentes guident le monologue halluciné.

Voici un homme épris de toute-puissance qui met sur le compte d’une justice immanente ses méfaits les plus barbares. Un homme ne se considérant pas comme raciste, mais qui déteste les Latinos. Un bon père de famille, pétri de valeurs chrétiennes, mais n’hésitant pas à tuer son beau-fils ou à violer ses victimes, si nécessaire. Un homme de bon sens, pour qui l’Amérique profonde se porterait mieux sans ces putains d’idées métèques, héritées du nazisme, ne venaient pas semer la confusion. Bref, un vrai Américain, aimant les chiens et ne concevant le bonheur qu’installé dans son canapé devant la télé, avec une bonne bière à portée de main.

Pour le shérif Branches, le mal, le bien ne sont au final que des notions relatives. Des valeurs attachées à la semelle de ses bottes crottées et incubées à l’ombre de l’oncle Sam. Et si son propos relève bien du roman noir, il faut se rendre à l’évidence, il s’agit d’un camaïeu de noir, à la manière d’une toile de Pierre Soulages.

Si vous avez apprécié Crocs de Toby Barlow, ne ratez donc pas la réédition en poche de King County Sheriff. Dans la catégorie ouvrage atypique, on fait difficilement mieux.

King County sheriff (Branches, 2000) de Mitch Cullin – Réédition Inculte, collection « Barnum », 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Yoko Lacour)

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

The Only Ones

Pauvre fille à la trentaine bien sonnée, Moira a toujours vécu dans le quartier du Queens, subsistant d’expédients et de rapines. Une existence âpre dans un monde lui-même en proie aux maladies et à la paranoïa. Car depuis la Grande Vague, première des pandémies dévastatrices, l’humanité a appris à vivre avec la menace virale, s’accoutumant à la ségrégation sociale renforcée. Miséreuse, illettrée et orpheline, Moira se débrouille, vendant son corps contre des aliments, un toit et un peu de protection contre la précarité. Cette enveloppe corporelle constitue d’ailleurs sa seule richesse, recelant en son sein un trésor inestimable. Une immunité contre toutes les maladies. Moira est en effet une vivace doll, autrement dit un être unique dont les gènes font l’objet d’un trafic de la part des biohackers qui en prélèvent des échantillons pour cloner des bébés sains, résistants aux multiples virus. Jusqu’au jour où l’un des clients change d’avis. Moira se retrouve alors mère d’un nourrisson viable qu’elle doit désormais élever, toute seule.

Dystopie quand tu nous tiens… The Only Ones est le premier roman de Carola Dibbell, autrement plus connue dans le milieu du journalisme pour ses critiques rock et punk, mais aussi pour son activisme féministe. Avec ce livre, elle nous projette dans un futur pas si lointain qui ferait passer Les Fils de l’homme (le roman et le film) pour une aimable comptine. Sur une trame minimaliste, l’autrice nous livre un roman d’apprentissage, celui d’une femme qui n’imaginait pas un seul instant devoir élever un enfant, une petite fille de surcroît, dans un monde où un génome sain se monnaie très cher. Ne nous voilons pas la face, le principal attrait de The Only Ones réside dans le choix de ce narrateur particulier. Écrit dans un style oral, au registre langagier assez pauvre, un tantinet saoulant à la longue, le récit dévoile un futur chaotique où l’État et la protection qu’il accorde aux plus faibles se cantonnent au strict minimum. Parcouru par des milices surarmées – Pro-Vie, traditionalistes et autres –, ce monde n’est plus fait pour la jeunesse. Donner naissance à une progéniture qui survivra aux diverses mutations virales est devenu exceptionnel, du moins sans le recours aux biotechnologies. Dans une ville de New York fragmentée, exposée aux rafles arbitraires et aux quarantaines, le patrimoine génétique de l’humain est ainsi mis aux enchères, cultivé dans des fermes par des généticiens de fortune qui transposent leur art du clonage des animaux dans le domaine plus rémunérateur de l’humain. Une pratique hasardeuse dont le résultat n’est pas du tout garanti. Pourtant, pour Moira, porteuse saine d’une immunité universelle, ce commerce apporte assurément un peu de sécurité. Il contribue hélas également à faire de son corps une machine à enfanter, d’où on extrait les ovules à la chaîne pour les faire pousser in-vitro et hors de portée de son amour maternel.

Si The Only Ones marque par la noirceur de son propos, le roman de Carola Dibbell suscite aussi l’émotion. Le personnage de Moira exprime un désir sincère et naïf, celui d’éduquer sa petite fille afin de la préparer au mieux à sa vie d’adulte. Un souhait partagé par de nombreux parents, mais rendu ici plus incertain par la déliquescence du monde et par sa condition de sous-prolétaire.

Bref, The Only Ones se révèle effectivement un roman à remiser dans sa bibliothèque, non loin de La Servante écarlate de Margaret Atwood et d’autres classiques de la dystopie. Un sous-genre jamais à cours d’idées en matière de catastrophisme.

The Only Ones de Carola Dibbell – Éditions Le Nouvel Attila, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Théophile Sersiron)