Nami

L’éditeur bordelais Mirobole poursuit son petit bonhomme de chemin, explorant la littérature des pays de l’Est avec bonheur. Après Yana Vagner, Olga Slavnikova, Valdimir Lortchenkov ou Anna Starobinets, il exhume avec Nami de Bianca Bellová un conte au charme indéniable et à la mélancolie sourde. Un récit d’apprentissage mâtiné de préoccupations écologiques, sur lequel pèse le joug de l’absurdité humaine. Un texte qui titille la fibre émotive, mais en évitant de sombrer dans le désespoir absolu.

Nami vit chez ses grands-parents dans une petite ville au bord d’un lac qui, petit-à-petit, s’assèche à cause de la surexploitation de ses affluents par l’agriculture intensive du coton. Entre la cité russe, ses immeubles modernistes, la statue de son Grand Homme et les taudis typiques des pêcheurs, la ville a longtemps offert un patchwork bariolé, tiraillé entre les promesses de grandeur des lendemains qui chantent et les croyances ancestrales. Désormais, les lieux ne semblent plus avoir d’autre avenir que celui d’un horizon poussiéreux d’où émergent les épaves de navires abandonnés à la rouille. Né d’une fille mère l’ayant abandonné et d’un père inconnu, dont tout le monde lui cache l’identité, Nami ne part pas gagnant. Il ne renonce pourtant pas, encaissant les coups et les vacheries de la vie, tout en portant sur celle-ci un regard désabusé. Celui d’un gamin vieux avant l’âge.

Avec Nami, Bianca Bellová nous livre un conte cruel, une œuvre lente et dure, non dépourvue toutefois de moments de grâce. Si les lieux et l’époque restent indéterminés, on ne peut s’empêcher de penser à l’Asie centrale post-soviétique. Une association d’idées en amenant une autre, le parcours de Nami évoque celui des anti-héros des films d’Emir Kusturica, mélange de superstition et de déprime existentielle, de fatum et de débrouille au quotidien. On pense bien entendu aussi au post-exotisme d’Antoine Volodine, aux rêves utopiques du communisme, un idéal de grandeur trahi par des hommes trop mesquins pour en assumer la charge. Miné par le retour au fondamentalisme religieux, par le miroir aux alouettes d’un capitalisme gangrené par la corruption, l’univers de Nani se délite sous ses yeux, en proie à la destruction irrémédiable de l’environnement et des liens humains. Un pillage systématique accompli au nom d’un plus grand bien, pointant sans cesse aux abonnés absents pour le commun des mortels.

Dédié aux gens sur la route, Nami résonne enfin comme un avertissement. Dans un monde en proie aux guerres civiles, aux tensions nées de l’épuisement des ressources, au saccage incessant de l’environnement, le conte noir et cruel de Bianca Bellová évoque l’image des migrants dont le flot continu n’est pas prêts de se tarir. Son propos intemporel rejoint ainsi celui de l’immédiateté de l’actualité, secouant durablement nos certitudes.

Nami (Jezero, 2016) de Bianca Bellová – Mirobole Éditions, collection « Horizons blancs », septembre 2018 (roman traduit du tchèque par Christine Laferrière)

5 réflexions au sujet de « Nami »

  1. Merci pour cette belle chronique. Dommage qu’on y lise « Mani » au lieu de « Nami » à la 3e ligne, puis « Kusturika » au lieu de « Kusturica » ! Et c’est plutôt l’environnement que l’écologie que l’on détruit, non ?!

  2. Tant mieux si j’ai pu vous être utile ! Et pour ma part, dans mon empressement, j’ai bêtement oublié de vous remercier de citer la référence exacte de l’ouvrage et surtout la traductrice. (Tous les chroniqueurs sur la Toile ne pensent pas à citer les traducteurs et c’est dommage, car quand ils ont du talent comme ici, ils peuvent aussi être un critère).

  3. Lu avec plaisir . J’ai été soufflée par ce roman et par l’écriture de l’auteure qui sait traduire subtilement les émotions de ce jeune garçon auquel on finit par s’attacher.
    Merci à cette maison d’édition pour cette découverte et à vous aussi par la même occasion.

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