La Lumière des morts

Thierry Di Rollo fait partie des auteurs dont j’aborde chaque roman en prenant le temps, histoire d’apprécier l’alchimie puissante de son écriture, mais aussi parce qu’il nous renvoie à l’ambivalence de notre nature humaine, c’est-à-dire de créature raisonnable en lutte contre ses mauvais penchants. Le bonhomme ayant décidé d’arrêter d’écrire, voici l’occasion de se replonger dans son œuvre pour lui adresser un hommage, en quelque sorte, avec le secret espoir quand même, de le voir retrouver l’inspiration.

Dans le futur, l’Afrique n’en finit pas de crever de pauvreté. Les parcs naturels ne sont plus que des mouroirs, où la faune meurt doucement, emportée par les relations incestueuses et la dégénérescence de son génome. Un triste spectacle pour un public pointant aux abonnés absents, mais qui semble encore faire le bonheur d’une poignée de vétérinaires sadiques. Dans le futur, l’Europe s’enfonce dans la grisaille et la ségrégation sociale. Loin des zones franches habitées par les privilégiés, les rues des grandes villes sont devenues des abattoirs à ciel ouvert, parcourues par des shooters qui traquent les criminels afin de les « retirer » définitivement du paysage. Dans les caves obscures ou les ruelles douteuses et jusque dans les sous-sols des hôpitaux, la viande humaine se négocie très cher, permettant aux damnés de l’artère d’économiser un bien maigre pécule. Tous en Europe semble porter sur leurs épaules le fardeau de l’homme blanc, cher à Kipling. Une charge pesante composée des crimes et lâchetés accumulés au fil du temps par une société pourrie jusqu’à l’os.

« Le monde a toujours préféré se déplacer à l’aide de béquilles plutôt que d’apprendre tout simplement à marcher. »

L’univers de Thierry Di Rollo offre au lecteur tout un nuancier d’émotions intenses. D’abord, les teintes sombres du désespoir, des zones d’ombre propices à tous les renoncements, à toutes les compromissions et tous les actes abjects que l’humanité ne manque pas d’accomplir en se cherchant des excuses. Puis les couleurs froides, porteuses d’absence d’empathie pour autrui, celle d’une société inhumaine où la vie n’a qu’une valeur marchande aléatoire et où pullulent les grands malades, pervers narcissiques, manipulateurs et autres prédateurs dépourvus de sens moral. Enfin le rouge, sanglant, celui des existences fauchées sans vergogne. L’univers de Thierry Di Rollo impressionne la rétine pour mieux vous assommer.

Avec La Lumière des morts, l’auteur pose le troisième jalon d’une fresque romanesque qu’il convient désormais d’appeler la « Tragédie humaine ». Une œuvre très picturale dont les pigments puisent leurs nuances aux tréfonds de l’esprit humain. On suit ainsi deux personnages, en quête de rédemption. Une tentative vouée à l’échec puisqu’ils portent en eux les germes de leur déchéance. Oscillant sur le fil de la folie, Dunkey, le médiocre trafiquant de rebuts, et Linder, la mère devenue shooter pour conjurer la mort de son fils, survivent tant bien que mal, hantés par le poids de la culpabilité. De la réserve animalière africaine de BostWen, où il veille sur l’agonie des derniers lions, aux bas-fonds de la cité, où elle traque et abat sans sommation les criminels, le duo fuit surtout le cauchemar d’une existence définitivement brisée, au sein d’un monde tombant en déliquescence. On reste ainsi longtemps marqué par la folie furieuse de Dunkey, poussé au crime par la vision d’un rhinocéros nimbé d’une lueur bleutée spectrale. On accompagne la douleur de Linder, superbe personnage féminin engagé sur la voie de la vengeance cathartique jusqu’à perdre la raison.

Si la science-fiction semble ici encore au cœur de l’écriture de Thierry Di Rollo, l’auteur n’hésite pas à tremper sa plume à l’encre la plus sombre du roman noir. Par ses thématiques et ses motifs, La Lumière des morts emprunte en effet au genre son atmosphère, sa coloration sociale et politique. Sur le dernier terme, il faut le prendre dans sa meilleure acception, pas celle du militant borné, plutôt la manière de l’enquêteur désabusé, qui sait que rien ne peut infléchir le pourrissement général de la société, mais qui ne s’exonère pas de sa responsabilité quand il s’agit de rétablir un tort.

La Lumière des morts irradie d’une tristesse profonde, une poésie du désastre qui nous sort de notre zone de confort, nous immergeant dans un univers où les hallucinations prennent corps et chair. À suivre maintenant avec La Profondeur des tombes, prochaine étape de mon parcours de lecture.

Additif : Pour les curieux, séances de rattrapage pour Number Nine et Archeur.

La Lumière des morts de Thierry Di Rollo – Réédition Folio, collection « SF », 2004

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s