Les Faucheurs sont les Anges

La réédition des Faucheurs sont les Anges semble une opportunité à saisir si l’on est friand d’histoires de morts vivants. Une fois n’est pas coutume, l’illustration de couverture transcrit idéalement l’ambiance de fin du monde prévalant dans ce récit porté par un personnage féminin magnifique.

La civilisation s’est effondrée. Vingt-cinq ans plus tard, les rares survivants parcourent des routes et des cités tombées en jachère. D’autres ont formé des communautés protégées par des murs, des enceintes improvisées ou des clôtures dérisoires. Bref, tout ce qui peut les mettre à l’abri des sacs à viande, limaces et autres zombies errants en quête de chair fraîche. Parmi les anciens, beaucoup restent des proies craintives requérant la protection des plus forts. Enferrés dans la nostalgie du monde d’avant, ils se lamentent de leur déchéance, nourrissant pourtant l’espoir de rebâtir ce passé mythifié. Pour les jeunes, ceux nés après la catastrophe, les temps jadis ne sont qu’une chimère dont les vestiges servent à leur subsistance. Temple appartient à cette génération. Elle n’a que faire de la nostalgie, Dieu l’a fait naître dans un monde à la fois dangereux et beau. À elle d’y trouver sa place et d’y faire ce qu’il faut pour survivre.

Ce qui distingue Les Faucheurs sont les Anges de la masse des histoires de zombies tient à deux choses : le ton et le point de vue. Même si Alden Bell reprend les lieux communs du genre, la qualité de l’écriture, le traitement des personnages et la justesse du propos hissent son roman trois bons crans au-dessus des récits bas de plafond produits en quantité industrielle sur le même sujet.

Faux road-novel, mais vraie réflexion sur la civilisation et les éléments concourant à la transmission des valeurs, Les Faucheurs sont les Anges oscille entre introspection et violence sèche. On y suit le périple de Temple, adolescente poursuivie par un homme dont elle a tué le frère par nécessité. Avec son tempérament entier, offrant un point de vue sans état d’âme sur ce monde différent, Temple se révèle le point fort du roman. Ce personnage féminin complexe tranche par son attitude ni trop nunuche, ni trop masculine. La sincérité de ses pensées, sa faculté à s’émerveiller de la nature et à aller de l’avant contrebalancent le désir de rédemption qui la hante et dont on découvre les racines au cours de sa fuite. Avec Moïse Todd, sa némésis masculine, elle forme un duo que l’on n’est pas prêt d’oublier.

En écrivant La Route, Cormac McCarthy a démontré que l’on pouvait faire de la grande littérature avec les motifs du récit post-apocalyptique. Alden Bell fait de même avec le roman de zombies, proposant un récit mâture, empreint de mysticisme, dont les images imprègnent la mémoire pour longtemps. En somme, une lecture très recommandable.

Les Faucheurs sont les Anges (The Reapers are the Angels, 2010) de Alden Bell – Réédition Gallimard, collection Folio SF, août 2013 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] parTristan Lathière)

Celle qui a tous les dons

Tous les jours, on vient chercher Melanie dans sa cellule. Attachée sur une chaise roulante, elle suit ainsi les cours dispensés par plusieurs professeurs, en compagnie d’autres élèves, eux aussi immobilisés. Une routine bien rodée, n’offrant aucune prise à l’affection ou à la tendresse. Sauf les jours où Mlle Justineau fait cours. Les jours Justineau, comme Melanie a pris l’habitude de les surnommer, la professeure leur lit des poèmes ou leur raconte des histoires du temps passé, en leur montrant des images pour illustrer son cours. Des visions fascinantes, évoquant un monde inconnu. Un monde ouvert, foisonnant, doté d’une épaisseur historique, mais en proie à un chaos dont Melanie perçoit les signes jusqu’au fond de son cachot. Une terreur latente, perceptible dans les gestes des uns et des autres imprègne en effet les lieux. Mais surtout, Melanie a le sentiment d’être traité comme un objet par des autorités dont les desseins lui échappe. Un statut incompréhensible et injuste que lui rappellent au quotidien le sergent Parks et le docteur Caldwell, les deux personnages ayant vraiment prise sur son univers. Qui sait ce que lui réserve l’avenir ?

Telle la vérole sur le bas clergé, la vague zombie a déferlé sur la littérature, le cinéma, la télé et les autres mass-médias, engloutissant pour un temps l’esprit critique d’un auditoire ravi par le spectacle de l’effondrement de la civilisation. Un show grand-guignolesque, prétexte à tous les fantasmes survivalistes bas de gamme et flattant la misanthropie. Certes, en exerçant le nécessaire droit d’inventaire, on trouve quelques œuvres se détachant de la masse par leur caractère insolite, critique ou jubilatoire lorsqu’elles adoptent un ton plus satirique. En vrac, on pense à George A. Romero ou, à la limite, à World War Z de Max Brooks, voire à Jean-Pierre Andrevon et son horizon de cendres. On peut désormais ajouter à la liste Celle qui a tous les dons.

Passé l’ argument de départ, M. R. Carey propose un roman d’apprentissage dans un contexte post-apocalyptique, où l’urgence dicte le cours des événements et où la menace zombie trouve son explication dans la science. À la manière du Richard Matheson de Je suis une légende, l’auteur britannique rationalise en effet la transformation de l’humanité en zombie, s’inspirant de la nature pour élaborer son scénario catastrophe. Le procédé lui permet ainsi d’échapper au champs du fantastique tout en justifiant l’enjeu vital représenté par Melanie. Mais, l’essentiel ne se trouve pas là, même si cet arrière-plan contribue pour beaucoup au rythme du récit. La grande force du roman repose en effet sur les liens entre Melanie et Mlle Justineau. Entre l’affam au visage d’ange et l’enseignante en proie au dilemme se développe une sympathie contre nature. Mais quelle part d’humanité subsiste dans cette créature enfantine ? Pour Parks et Caldwell, Melanie n’est plus qu’une marionnette sans âme, un parasite mortel contre lequel on doit se prémunir, un spécimen à disséquer afin de trouver un remède au fléau. Insensibles aux signes d’intelligence qui l’animent, ils n’éprouvent aucune empathie pour l’enfant, se montrant à bien des égards aussi peu humain que les affams. En donnant la parole à Melanie, M. R. Carey lui confère également d’une conscience, la dotant de la faculté de discerner le bien et le mal, et par voie de conséquence d’échapper à l’instinct de prédation qui guide instinctivement les affams. Il lui fait découvrir petit-à-petit sa nature à la fois monstrueuse et différente, l’amenant à faire des choix en toute connaissance de cause. Un lent et douloureux processus éducatif, pour ne pas dire d’apprivoisement, dont l’auteur ne nous épargne aucun des errements.

Redoutable page-turner, Celle qui a tous les dons conjugue donc les ressorts du thriller post-apocalyptique aux interrogations du roman d’apprentissage. M.R Carey brode ainsi une histoire où la moralité se mêle à l’adrénaline, troquant le frisson horrifique contre la psychologie, sans oublier cependant de ménager la tension jusqu’à un dénouement définitif et paradoxalement porteur d’espoir.

Celle qui a tous les dons (The Girl with all the Gift, 2013) de M.R. Carey – Réédition Le Livre de poche, avril 2018 (roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège)

Aux comptoirs du cosmos

Deuxième tome de la Hanse galactique, aka la Ligue polesotechnique, Aux comptoirs du cosmos nous permet de renouer avec l’histoire du futur imaginée par Poul Anderson. Dans un univers foisonnant, bigger than life, où abondent des extraterrestres appelés sophontes à l’apparence aussi exotique que dans un épisode de Starwars, la galaxie se révèle un vaste terrain de jeu pour les esprits aventureux, a fortiori s’ils savent imposer leur intérêt (égoïsme) bien compris. Dans ce domaine, les marchands de la Hanse galactique n’ont plus rien à prouver. Leurs astronefs sillonnent les étoiles, à la recherche de nouveaux marchés à conquérir, quitte à faire sauter les réticences avec quelques bombes atomiques larguées depuis l’espace. Mais, en dépit de quelques incidents fâcheux, ils restent convaincus que le seul credo valable consiste à défendre le libre marché où peuvent s’épanouir les personnalités ambitieuses.

« Sky’s the limit ! »

Si le prince-marchand Nicholas van Rijn apparaît dans deux des nouvelles du recueil, d’abord en guise de faire-valoir dans « Essaü », puis en sparring-partner dans « Cache-cache », le bonhomme cède cependant la place à d’autres employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. D’abord David Falkayn, dont on suit les premières missions réussies dans deux textes, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible », mais aussi Emil Dalmady, Bahadur Torrance et Adzel, l’extraterrestre mi-centaure mi-saurien adepte de whisky et de bouddhisme. Une belle galerie de personnages, même si l’on ne peut s’empêcher de les trouver ternes comparé au prince-marchand, dont la roublardise innée n’a d’égale que le langage fleuri (réservons cependant notre jugement avec Adzel que l’on ne fait qu’entrevoir).

À la lecture du sommaire, un premier fait s’impose. En dépit du prélude et des interludes contextuels qui tentent de créer une continuité, les cinq nouvelles accusent leur âge, relevant d’une science-fiction héritée de l’Âge d’or américain et de l’esprit pulp. D’aucuns qualifieraient l’ensemble de old-school. Ils n’auraient pas tort, même si Poul Anderson affecte de prendre un peu de recul avec les stéréotypes et autres ficelles narratives. Bref, si l’on se contente d’une lecture au premier degré, la banalité, voire l’aspect daté des récits, peuvent apparaître entachés de lourdeur. Fort heureusement, l’auteur américain ne se départit pas d’une touche d’humour, s’amusant à l’occasion de ses personnages et de l’aspect caricatural des stéréotypes qu’ils incarnent. Cela confère un peu de légèreté à l’ensemble et fait passer un peu mieux le traitement navrant infligé aux personnages féminins. Mais bon, c’est parfois aussi raté.

Poul Anderson montre aussi dans ce recueil son goût pour l’énigme, une contrainte dictée par la parution initiale des textes dans la revue Astounding selon Jean-Daniel Brèque. Les nouvelles ici rassemblées sont donc essentiellement des problem stories, si l’on fait abstraction du texte « L’Ethnicité sans peine » dans lequel le principe est moins flagrant. L’auteur élabore des intrigues fondées sur des situations problèmes dont la résolution repose sur la mise en pratique d’un postulat scientifique et sur l’astuce des employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. « Cache-cache » propose ainsi une variation autour du thème de l’enquête en chambre close, allusion à Sherlock Holmes y comprise. « La roue triangulaire » réinvente une roue différente, histoire de ne pas froisser la susceptibilité des théocrates du cru. Quant à la nouvelle « Un soleil invisible », son dénouement repose sur la localisation de la planète d’où proviennent les envahisseurs néo-germaniques qui entendent bouter la Ligue hors de ses voies commerciales.

Sans faire des princes-marchands des parangons du néolibéralisme, quoique l’on soit tenté quand même de dresser un parallèle avec le libertarianisme, on doit se rendre à l’évidence. Les empires, les structures sociales trop rigides et autres carcans étatiques n’ont pas bonne presse auprès de la Ligue polesotechnique. Poul Anderson leur préfère l’esprit d’entreprise des négociants, leur faculté à s’adapter à l’imprévu et à se montrer inventifs pour résoudre les défis d’un quotidien, loin d’être routinier. Mais surtout, il n’oublie pas de louer les bienfaits de la liberté et de la tolérance, seules valeurs aptes à contenir l’entropie et la déchéance des civilisations.

Lecture légère et divertissante, Aux comptoirs du cosmos convaincra donc sans peine l’amateur de science-fiction surannée et maline. Voici de quoi approfondir sa connaissance de l’œuvre d’un auteur faisant partie des classiques, au même titre que Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Edmond Hamilton. A suivre avec Les Coureurs d’étoiles

Aux comptoirs du cosmos – La Hanse galactique T. 2 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2017 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Les femmes de Stepford

Stepford. Charmante banlieue pavillonnaire, non loin de New York. Joanna, Walter et leurs deux enfants y emménagent un beau jour pour échapper à l’agitation de la métropole. Il travaille dans une grande entreprise, elle occupe son temps libre en pratiquant la photographie en semi-professionnelle, militant également pour le MLF. À bien des égards, ils forment un couple moderne, discutant de tout ensemble et partageant les tâches ménagères. Mais, sont-ils bien à leur place à Stepford où les femmes passent leur temps à récurer leur foyer, tout en soignant leur apparence pour plaire à leurs époux ? Sont-ils prêts à accepter un milieu où les hommes se retrouvent le soir dans un club leur étant réservé pendant que leurs épouses s’échinent à briquer le parquet, le corps corseté et la poitrine pigeonnante comme une illustration échappée d’un carnet de Norman Rockwell ?

L’œuvre de Ira Levin appartenait aux angles morts de ma culture livresque. Certes, j’avais déjà visionné (et apprécié) l’adaptation de deux romans de l’auteur américain, en l’occurrence Un bébé pour Rosemary par Roman Polanski et le moins connu Ces garçons qui venaient du Brésil, mais jusque-là je n’avais pas sauté le pas de l’écrit. Je confesse avoir opté pour ce court roman de 150 pages en raison d’un préjugé favorable. Les histoires où les apparences révèlent une toute autre réalité me plaisent bien, en général. Le choix s’avère au final heureux puisqu’il me tarde désormais de poursuivre l’exploration de son œuvre.

D’entrée de jeu, Les femmes de Stepford en impose par son efficacité et son économie de moyens. Sur une situation de départ somme toute anodine, pour ne pas dire simpliste, Ira Levin brode un récit irrésistible, dont le crescendo habilement déroulé ne ménage guère de faiblesses. À Stepford, l’American Way of life a toutes les apparences de l’utopie réalisée. Un paradis consumériste et sociétal que l’on croirait issu d’une publicité pour Moulinex (insérez ici toute autre marque de produits électro-ménagers), à l’époque où le fabriquant souhaitait libérer la femme sans bouleverser l’ordre « naturel » des tâches domestiques. Toutes les voisines de Joanna semblent en effet avoir trouvé leur accomplissement dans les corvées de lessive, dans la préparation de petits plats pour leur mari chéri ou dans le cirage acharné des parquets. Pas une pour rechigner ou pour sombrer dans la dépression. Et toujours en cherchant à rester pimpante et aimante. De quoi rendre dingue une militante féministe. Pour Joanna, la petite ville contredit les positions du MLF en matière d’émancipation, ravalant son progressisme au statut d’attitude excentrique, voire hystérique.

Efficace, plus malin qu’on ne le pense au premier abord et surtout intelligent, Les femmes de Stepford joue avec les représentations du corps social et du corps féminin, sans rien perdre de son acuité en dépit de ses presque cinquante années au compteur. On se félicitera également du choix de la nouvelle illustration de couverture qui ne spoile pas l’histoire, tout en se délectant des doutes et de l’effroi de Joanna lorsqu’elle découvre le pot aux roses. Mais, l’essentiel se trouve dans le malaise provoqué par cet univers où le bonheur surjoué cède peu à peu la place au cauchemar.

Les femmes de Stepford n’usurpe donc pas sa réputation de petit classique de la Science fiction. Voici un titre qui n’aurait pas dépareillé dans une série comme The Twilight Zone, mais dont l’actualité ne ne peut guère être démentie.

Les femmes de Stepford [The Stepford wives, 1972] de Ira Levin – Réédition J’ai Lu, novembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Norman Gritz et Tanette Prigent, traduction révisée par Sébastien Guillot)

Les Neuf Noms du Soleil

Reprenant à son compte la formule de Dumas, Les Neuf Noms du Soleil viole l’Histoire de Xénophon d’Athènes pour lui donner une belle progéniture, riche en morceaux de bravoure, en batailles épiques et en actes héroïques, renvoyant la plupart des récits de fantasy aux calendes grecques. Le roman de Philippe Cavalier confirme ainsi que rien ne peut se substituer à la matière historique, en terme d’authenticité, lorsqu’il s’agit d’échafauder intrigues politiques ou familiales, quand on souhaite mettre en scène batailles et affrontements, voire camper des personnages mémorables. Bref, rien ne vaut la réalité lorsque l’on souhaite alimenter en images fortes le théâtre de l’imaginaire.

L’expédition des Dix Mille, narrée dans l’Anabase par Xénophon, appartient ainsi à ces gestes épiques, au même titre que l’Iliade ou l’Odyssée si l’on reste dans le domaine grec, dont le récit a rejoint la postérité, montrant le chemin à d’autres conquérants. Elle témoigne également de l’éveil d’une culture européenne, façonnée au fil des récits de la Chanson de Roland, des légendes arthuriennes et des sagas scandinaves. Cette Matière de Bretagne, d’Italie ou de France dont les modèles irriguent jusqu’à nos jours l’imaginaire de la fantasy.

Pour revenir à Xénophon, que nous décrit exactement l’Anabase ? Au lendemain de la seconde partie de la Guerre du Péloponnèse qui voit la démocratie athénienne vaincue et la puissance de Sparte sévèrement amoindrie, le récit de Xénophon raconte la participation de mercenaires grecs, issus de plusieurs cités autrefois ennemies, à la guerre opposant les deux héritiers de l’Empire achéménide. Attirés par les perspectives de pillage qui s’offrent à eux, mais sans doute aussi tiraillés par l’envie de se venger d’un empire perse ayant tenté de les asservir pendant les guerres médiques, les Grecs prennent le parti du cadet Cyrus contre l’aîné déjà couronné, Artaxerxès II. Un mauvais choix puisque l’expédition s’achève par la mort de Cyrus pendant la bataille de Cunaxa, livrée aux portes de Babylone. L’Anabase devient à partir de cet événement le récit de la retraite des Dix Mille qui voit les mercenaires se jouer des périls pour regagner leur patrie natale, au prix de combats incessants contre l’armée perse et les peuplades sauvages des pays qu’ils traversent. Une geste héroïque qui en inspirera sans doute une autre, celle d’Alexandre le Grand.

Mais, revenons au roman de Philippe Cavalier. Sous sa plume, le périple des Dix Mille se transforme en épopée violente, se parant des couleurs de l’Histoire pour mieux nous tromper. Prenant racine dans la Grèce classique, à l’époque de la Guerre du Péloponnèse, Les Neuf Noms du Soleil commence presque tranquillement, reconstituant avec soin et minutie le paysage social, cultuel et politique de l’Attique de la fin du Ve siècle av. J-C. On assiste aux derniers combats de la première partie de la guerre entre Sparte et Athènes, aux ravages de la peste qui finit par emporter Périclès et son hégémonie. On goûte à la vie et à la morale des Euménides, vieilles familles de l’aristocratie grecque, plus proches des valeurs défendues par les Spartiates que d’un Démos sensible aux promesses des démagogues. On participe à la grande procession des Panathénées, arpentant avec la foule les abords du Parthénon sur l’Acropole. On côtoie enfin quelques unes des grandes figures de la Grèce antique dont le souvenir fait le bonheur de l’amateur d’humanités, Socrate bien entendu, mais aussi Platon (de manière plus défavorable), Alcibiade, Thucydite, Nicias

Et puis, avec la fin de la guerre du Péloponnèse, les événements se précipitent. À la jeunesse de Xénophon, à ses années de formation auprès de sa famille et durant son emprisonnement à Sparte, succède le récit de son exil et de sa participation à l’expédition des Dix Mille, dirigée par le stratège Cléarque. Le jeune Athénien rejoint l’armée hétéroclite rassemblée par Cyrus à Sardes. Le rythme s’accélère alors, Philippe Cavalier s’attachant désormais au plus près de la progression de la troupe jusqu’aux portes de Babylone, où les adversaires amassent leurs forces avant de les lancer à l’attaque durant la bataille de Cunaxa. L’affrontement est sans doute le point culminant du roman. Un morceau de bravoure où se déchaîne l’art de tuer des phalanges grecques. L’auteur décrit sans fard l’engagement violent des combattants et des animaux, chevaux et éléphants, ne faisant l’impasse sur aucune blessure, ni les décapitations, ni les démembrements, ni les éventrations. Sous sa plume, le champ de bataille se révèle une mêlée confuse et brutale que n’aurait pas désavoué Robert E. Howard. Il ne nous épargne pas davantage la curée provoquée par la prise du camp d’Artaxerxès. Une mise à sac impitoyable menée par des hoplites qui ne savent pas encore qu’ils appartiennent au camp des vaincus.

Arrivé à ce point de basculement, le récit s’oriente vers la description de la longue retraite des mercenaires grecs, exploit accompli sous la menace constante des contingents innombrables de l’Empire perse. S’ensuit un long périple jalonné d’embuscades, de batailles harassantes, de tueries répétitives qui épuisent autant l’armée grecque que le lecteur. Sans doute l’éditeur eût-il dû procéder ici à quelques coupes, mais on ne lui en veut pas de trop, car cela permet de faire oublier l’amourette et les étreintes moites de Xénophon avec sa jeune épouse. Un peu too much, quand même.

Si l’Histoire constitue le principal moteur du récit des Neufs Noms du Soleil, Philippe Cavalier flirte également avec la fantasy, celle de Salambô de Gustave Flaubert ou de L’Atlantide de Pierre Benoît, multipliant les clichés orientalistes. De la péninsule d’Anatolie à la Colchide, en passant par l’Arménie sauvage, les Dix Mille se frottent à des peuples échappés d’une géographie imaginaire. Ménades tentatrices, androphages monstrueux terrés dans les profondeurs infernales de la montagne, cité cachées, divinités chthoniennes, rites dionysiaques, hordes cannibales aux pratiques impies, l’auteur laisse libre cours à son imagination pour combler les zones d’ombre du récit, donnant lieu ainsi à quelques belles pages horrifiques, voire carrément gores, dont on goûte le caractère effroyable.

Les Neuf Noms du Soleil a donc de quoi réjouir l’amateur de péplum, de démesure, d’épopée violente et de personnages bigger than life. Bref, l’amateur d’aventures sans autre arrière-pensée que celle de divertir de manière intelligente. La denrée est rare par les temps qui courent.

Les Neuf Noms du Soleil de Philippe Cavalier – Éditions Anne Carrière, mai 2019

Le Prince-Marchand

Née sous les auspices du pulp et de la nouvelle, la science-fiction, du moins dans son acception américaine, a aussi donné lieu à d’immenses cycles prenant pour toile de fond le champ apparemment infini de l’espace. Des Histoires du futur bâties au rythme des récits, courts ou longs, qui en composent l’ossature, parfois arrangés a posteriori pour faire sens.

Édité jusque-là de manière lacunaire et désordonnée dans nos contrées, le cycle de « La Civilisation Technique » de Poul Anderson semblait un peu le parent pauvre de ces histoires popularisées par Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, pour ne citer que les plus connues. Sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, les éditions du Bélial’ ont donc entrepris de restituer la continuité de cette geste du futur en commençant par les récits de sa première époque, ceux correspondant à « La Ligue polesotechnique », rebaptisée ici « Hanse Galactique ». Cinq volumes sont d’ores et déjà programmés, avec pour le présent titre une présentation de Jean-Daniel Brèque et une chronologie élaborée par Sandra Miesel, grande spécialiste de l’œuvre d’Anderson.

À tout seigneur tout honneur, Le Prince-Marchand se compose d’une nouvelle inédite (« Marge bénéficiaire ») et d’un roman (Un homme qui compte) déjà paru dans l’Hexagone sous le titre Le Peuple du vent. Publiés respectivement en 1956 et 1958, les deux textes relèvent d’une science-fiction lorgnant un tantinet vers le pulp et l’aventure. « Marge bénéficiaire » permet de découvrir le personnage haut en couleur de Nicholas van Rijn, confronté ici au corporatisme d’un syndicat et au protectionnisme d’une planète. Prince-marchand membre de la Ligue polesotechnique, le bonhomme apparaît d’emblée comme un parangon de roublardise qui n’accorde d’importance qu’à la libre entreprise. Volontiers hâbleur, pour ne pas dire insupportable, van Rijn a su mettre à profit l’éclatement de la structure étatique terrestre, après la Rupture de la conquête spatiale, pour développer des activités prospères dans le domaine du commerce des épices et des liqueurs* (*authentique). Si l’intrigue de la nouvelle ne casse pas trois pattes à un canard, elle constitue une bonne entrée en matière, mettant en valeur la rouerie du personnage, son appétit insatiable et sa gouaille inénarrable en matière de jurons fleuris.

Un homme qui compte paraît beaucoup plus consistant, du moins si l’on se fie à sa pagination. Pour le reste, c’est une nouvelle fois un récit d’aventure saupoudré d’une bonne pincée de dérision. Ayant quitté le confort de son bureau terrestre, Van Rijn a fait naufrage avec deux compagnons sur la planète Diomède. Les lieux sont habités par des créatures volantes dont la civilisation n’a pas évolué au-delà de l’âge de pierre, faute de ressources en métaux suffisante. L’accident ayant été provoqué par un sabotage, loin de toute implantation humaine, les secours ne risquent pas d’arriver dans l’immédiat. Un fait fâcheux car la faune et la flore de la planète ne sont pas comestibles pour un humain, et les autochtones semblent plus occupés à se faire la guerre qu’à venir en aide à autrui. Le prince-marchand peut néanmoins compter sur quelques provisions de bouche, sa ruse et ses talents d’orateur pour assurer sa survie.

Sur une trame sans surprise, Poul Anderson s’amuse des codes du pulp tout en faisant œuvre de démiurge en créant ex nihilo un monde et ses créatures. Passés les lieux communs du genre, il prend garde de respecter une certaine cohérence, imaginant une planète crédible au regard des hypothèses scientifiques qui président à son élaboration. Le résultat oscille ainsi entre la pochade et le planet opera, mais l’intrigue n’est pas sans rappeler aussi celles d’autres récits où le héros précipite l’histoire d’une civilisation en mettant ses talents de tacticien et de politicien au service d’une faction. Sans dresser une liste exhaustive, on pense notamment à Padway, le personnage créé par Sprague de Camp dans De peur que les ténèbres. La comparaison s’arrête toutefois là, car Un homme qui compte bénéficie d’un personnage principal bien moins terne. Difficile en effet de résister aux réparties tonitruantes de van Rijn, à sa totale absence de scrupules et au décalage introduit par chacune de ses apparitions. On sent que Poul Anderson s’amuse beaucoup, même si on peut lui reprocher le didactisme de l’explication finale.

En dépit de ce léger bémol, Un homme qui compte se révèle une lecture plaisante et sans prétention. Un divertissement honnête, à la tonalité surannée, dont on attend déjà la suite, un deuxième volume totalement inédit qui devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos. De quoi peut-être remettre en perspective ce volet inaugural.

Additif : on marchande également ici.

Le Prince-Marchand – La Hanse galactique T. 1 de Poul Anderson – Réédition Le Bélial’, mai 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par A. Rosenblum, revue par Jean-Daniel Brèque & Olivier Girard, accompagnée d’une nouvelle inédite traduite par Jean-Daniel Brèque)

Le Roman de Jeanne

Perché au firmament, CIEL est un complexe de stations et de plateformes orbitales où vivent les survivants de l’humanité. Une poignée de ploutocrates, débarrassée des tâches du quotidien par des servants mécaniques, ayant fuit le fléau des guerres globales et le géocataclysme qui a détruit l’écosystème terrestre, réduisant à néant la civilisation. Humains, ils n’en conservent plus que le nom car leur corps a muté, donnant naissance à de chétives créatures chauves, aux organes sexuels flétris et à l’épiderme dépigmenté. La libido aux abonnés absents, ils ne connaissent plus que l’oisiveté, partagés entre le spectacle d’un globe terrestre cendreux et l’ennui d’une existence dont le terme a été fixé arbitrairement à cinquante ans par Jean de Men, le tyran boursouflé présidant désormais à leur destinée. Mais, la révolte couve sur CIEL. Elle prend racine dans le cœur de Christine de Pizan et sur sa peau, un palimpseste de scarifications racontant l’histoire de Jeanne, l’enfant-soldat ayant pris les armes sur Terre contre Jean de Men. On l’a dit dotée de grands pouvoirs comme celui de ranimer les morts. On l’a crue morte, tuée par les serviteurs de Jean. Mais, elle aurait survécu, prête à relancer le cycle de la vie et de l’amour.

« Ma chérie, depuis toujours la destruction et la création ne sont séparées que par une membrane plus fine que la peau d’un scrotum. »

Paru chez Denoël, hors collection « Lunes d’encre », le Roman de Jeanne ne peut renier toutefois son décorum science-fictif. Lidia Yuknavitch s’inscrit en effet dans la veine post-apocalyptique, sous-genre attaché au spectacle de la fin du monde, dont le propos partage de nombreux motifs avec la religion et la métaphysique. Bref, l’autrice flirte avec la science fiction, délaissant le Sense of wonder au profit des accents pompiers de la prophétie. Le Roman de Jeanne est enfin un récit foisonnant, parfois aride, où le propos oscille entre l’emphase poétique et le prosaïsme des fonctions corporelles. Un grand écart qui n’encourage guère l’empathie pour les personnages.

Comédie grotesque de la fin des temps, où les personnages ne sont que les pantins d’une volonté cosmique supérieure, Le Roman de Jeanne ne laisse pas indifférent. Bien au contraire, il agace, surprend et déstabilise, conviant le lecteur à un « grand huit » émotionnel, où la quête mystique emprunte ses motifs à l’Histoire. La Jeanne du récit doit en effet beaucoup au personnage historique médiéval, jeune fille dotée de pouvoirs surnaturels, guerrière infatigable en liaison directe avec l’univers et la musique des sphères célestes. Christine de Pizan emprunte également beaucoup à la première poétesse et autrice de langue française, troquant ici le parchemin contre son épiderme albinos, via l’art de la griphe dont elle est experte.

Avec Le Roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch ne fait pas dans la mesure, juste dans le baroque et le choquant. Elle prête mots et vie à une société décadente, portant dans sa chair le récit d’histoires fausses, et redéfinit les contours de l’amour, le libérant de toutes ses contingences humaines, tout en soulignant sa nature vitale. Elle rappelle enfin une évidence : l’humanité porte en elle les germes de sa propre destruction et de son éventuelle renaissance.

« L’amour n’a jamais prétendu être plus que de simples impulsions électriques qui traversent la matière… mais ce n’est pas rien ! Le pouls de la Terre, les courants telluriques, ce n’est pas rien. C’est ce qui fait la vie ? La vie dans l’univers, à l’échelle cosmique ou atomique. Mais nous, nous avons voulu nous l’approprier. Entre nous. Pour nous. Nous avons fait de cette énergie une chose petite, une chose privée, afin de nous démarquer des autres créatures. Nous l’avons enfermée dans un mot, puis dans une histoire, puis dans une excuse pour nous soucier de nous-mêmes au détriment du reste de la planète. Nos raisons d’aimer étaient plus fortes que tout le reste. Les étoiles n’ont jamais été là pour nous : ce n’est pas pour nous que brille le ciel nocturne. Les étoiles, c’est nous. »

Le Roman de Jeanne (The Book of Joan, 2017) de Lidia Yuknavitch – Éditions Denoël, collection « & d’ailleurs », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Simon Kroeger)