Terminus

La fin du monde est proche ! Résonnant comme un mantra lancinant, l’assertion des prophètes de mauvais augure n’a jamais paru aussi proche pour Shannon Moss. Agent du NCIS, le service naval des enquêtes criminelles, elle a vu l’apocalypse de près. Très près, éprouvant ses effets jusque dans sa chair, en l’occurrence un membre fantôme, amputé après cette expérience traumatisante au milieu d’une forêt glacée, baignant dans la clarté blafarde d’un soleil spectral, auprès d’une rivière surplombée par de multiples corps crucifiés à l’envers. Cette fin du monde, autrement appelée le Terminus, a été aperçu pour la première fois en 2666 par les équipages d’un programme secret du NSC. Initié au début des années 80 par la Navy, l’expérience consistait alors à explorer les futurs possibles de l’humanité. Mais, au cours de leurs voyages en « Eaux Profondes », les marins n’ont trouvé que le spectacle de la désolation. Une apocalypse inexorable, semblant même se rapprocher du présent en dépit de toutes les tentatives pour l’invalider. Tiraillée entre cette vision apocalyptique et le meurtre sauvage d’un SEAL ayant eu connaissance du Terminus, Moss commence alors une enquête dont elle n’appréhende pas encore tous les tenants et aboutissants.

Après Le Chant mortel du Soleil de Franck Ferric (j’y reviendrai d’ici un an, contribution à la revue Bifrost oblige), Terminus apparaît comme le deuxième choc livresque du label AMI (mais je n’ai toujours pas lu Anatèm). Le roman de Tom Sweterlitsch conjugue en effet les qualités du thriller au vertige provoqué à la lecture de la science-fiction. Pour autant, l’auteur américain n’invente rien, recyclant les motifs classiques du voyage dans le temps et du paradoxe temporel, à l’aune de la physique quantique et de la mythologie scandinave. Mais, il fait montre d’un savoir-faire efficace, nous livrant un véritable page turner dont on se sépare difficilement pour retourner vaquer à ses tâches quotidiennes.

Les habitués de ce blog connaissent ma méfiance, voire ma défiance, pour le thriller, notamment en raison des facilités d’écriture et du caractère redondant des intrigues. Ici, rien de tel. Tom Sweterlitsh prend un malin plaisir à semer le doute, baladant le lecteur entre plusieurs époques et bouleversant les allégeances des personnages d’un voyage à l’autre. On progresse ainsi par bonds et rebonds, au sein d’un continuum flexible, où les futurs potentiels sont déterminés par des voyageurs qui s’efforcent de faire mentir le destin funeste promis à l’humanité. En opérant un tri dans l’arborescence des possibles, ces multiples futurs réalisables du Temps Profonds, les marins du NSC tentent de faire jouer en leur faveur les probabilités, agissant en apprentis sorciers. Source de paradoxes déstabilisants, ces expérimentations donnent lieu à quelques belles visions technologiques de l’avenir, en particulier ces Systèmes d’Ambiance composée de nanobots permettant d’afficher et d’interagir avec de l’information. Mais, les plongées en « Eaux Profondes » entraînent également des actes inconsidérés, voire criminels, comme l’envie de ramener dans le présent le double d’une personne vivant dans un futur potentiel ou l’écho d’une arme. Tom Sweterlitsch use sans abuser des possibilités que lui offre la physique quantique pour complexifier l’intrigue, tout en restant compréhensible pour le commun des mortels, guère accoutumé aux spéculations de la Hard-SF.

Le récit nous renvoie également à l’eschatologie et aux croyances religieuses. Si la rationalité préside le déroulé du récit, celui-ci convoque aussi une symbolique renvoyant à la foi et à l’imaginaire de diverses religions. L’espace étroit du Vardogger évoque Yggdrasil, l’arbre monde de la mythologie nordique, et l’irruption du Terminus au firmament n’est pas sans rappeler Fenrir, le loup géant venu pour dévorer Odin le voyageur, au moment du Ragnarök, événement terminal évoqué également par une allusion au Naglfar, le vaisseau des ongles conduit par Hrymr. Par sa vision apocalyptique, Terminus nous renvoie enfin à notre angoisse de la fin du monde qui, de toute manière, s’achèvera au terme de notre existence.

Pour terminer, Tom Sweterlitsch nous livre un portrait de femme qui, même s’il n’est pas exempt des défauts inhérents aux personnages de thriller, n’en demeure pas moins très crédible et original. Shannon Moos est en effet un guide très efficace pour nous faire pénétrer dans les arcanes du temps, même si le traumatisme qu’elle a vécu dans son adolescence, son existence vouée à sa mission et l’esprit de sacrifice dont elle fait montre pendant son enquête, lorgnent un tantinet du côté du cliché. Son passé, son parcours personnel et surtout le ton employé par l’auteur pour nous les restituer, achèvent de nous convaincre, suscitant même notre empathie.

Brillant, vertigineux, haletant, Terminus réveille donc l’enthousiasme, celui soulevé à la vision des premières saisons de la série X-Files, référence avouée de l’auteur. Mais le roman de Tom Sweterlitsch subjugue aussi par la solidité et l’efficacité de son intrigue, ne faisant regretter à aucun moment le temps investi pour le dévorer.

Je suis cité ici.

Terminus (The Gone World, 2018) de Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

17 réflexions au sujet de « Terminus »

      • Justement, j’en ai tellement pour mon argent que je fais durer au maximum le dernier quart du roman.
        Aller sur internet me permet de faire reculer l’inévitable fin du Terminus dans le temps (difficile en savourant l’histoire de ne pas voir les images du blockbuster qui en sera peut-être tiré)
        Internet où j’apprends que Tom Sweterlitsch a co-signé les scénarios de courts-métrages « Rakka », « Zygote », « Firebase » et « Adam: Episode 3 « , tous produits par Oats Studios, et que j’ai trouvés ici, que c’en est à peine croyable.
        https://oatsstudios.com
        sinon, pour ta chronique :
         » Terminus nous renvoie enfin à notre angoisse de la fin du monde qui, de toute manière, s’achèvera au terme de notre existence. »
        Ca me rappelle :
        « … puis il a dit « maintenant je vais détruire le monde entier ! »
        -Qu’entendait-il par là ?
        -C’est ce que disent toujours les bokononistes avant de se suicider. »
        Kurt Vonnegut, « Le berceau du chat »
        On est vraiment entre géants, ici.

  1. Merci pour ce conseil de lecture avant les vacances scolaires.
    J’hésitais un peu à me lancer mais tu m’as convaincu.

    Je n’ai pas lu ta chronique dans Bifrost mais je lis actuellement le bouquin de Franck Ferric, le 3ème AMI que j’ai acheté après les 2 tomes d’Anathem (qui patienteront encore un peu que je sois suffisamment reposé pour m’y plonger).

    • Il est bien le Ferric, hein ?
      Si tu as aimé, je te conseille de lire ensuite Les Neuf Noms du Soleil de Philippe Cavalier, réécriture gore de l’Anabase de Xénophon, où l’on découvre une des inspirations de Frank Ferric (je te laisse trouver laquelle).

      • Je n’avais pas encore entendu parler du roman de Philippe Cavalier.
        880 pages… effectivement, il vaut mieux attendre les vacances scolaires.
        Merci du conseil !

  2. Merci pour ton pouvoir de persuasion, qui vient à point me détourner de ma lubie de l’été, qui consiste à ne lire que du Silverberg. J’ai trouvé le Anatem un peu trop théorique, mais ça n’engage que moi (et les 300 000 autres qui disent pareil sur Goodreads.)

    • J’avoue réserver une partie de mes vacances de feignasse à la lecture des deux volumes. On verra si je préfère me baigner, me contenter de cocktails ou me tuer les yeux. Par contre, Terminus me paraît idéal pour retrouver la joie de vivre au milieu des juillettistes et aoûtiens.

  3. Je suis fainéant alors je recopie ce que j’ai mis sur un autre site que je suis.

    Bon, je l’ai fini (tu es à 50% responsable de l’achat) mais je n’arrive pas à comprendre un paradoxe : la Navy voyage à travers l’espace et le temps grâce à une technologie…venant du futur. Il y a une poule et un œuf là-dedans. Et c’est très « nombril des USA » (au point que le 11 septembre en soit réduit à un incident, faut le faire) mais la thématique globale excuse la chose.

    • De mémoire, il y a bien pire que ton paradoxe (qui est vaguement explicité par l’héroïne au cours du roman, bien qu’il s’agisse effectivement d’un tour de force comme s’envoler en tirant sur ses lacets) il me semble qu’il est suggéré qu’un des vols ait été effectué vers le passé; le 11 septembre est traité comme un détail parce que la continuité dans laquelle se passe l’histoire n’a pas donné lieu aux mêmes événements, c’est avant les années 2000 qu’a eu lieu un attentat vraiment grave aux USA.
      Bien sûr il me faudrait relire le livre pour soutenir ce que j’avance, mais j’ai un peu la glu, par ce beau temps.

      • Je chipote sur le 11 septembre. Comme la thématique est basé en effet sur l’attentat d’Oklahoma, le 11 septembre nécessitait d’être minoré. Mais ça accentue le côté nombriliste.

    • La manière dont la Navy obtient la technologie du voyage dans le temps fait partie des angles morts du roman. Mais franchement, le reste est tellement bon que ça passe. Et puis, la suspension d’incrédulité n’est pas trop maltraitée.

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