Le Roman de Jeanne

Perché au firmament, CIEL est un complexe de stations et de plateformes orbitales où vivent les survivants de l’humanité. Une poignée de ploutocrates, débarrassée des tâches du quotidien par des servants mécaniques, ayant fuit le fléau des guerres globales et le géocataclysme qui a détruit l’écosystème terrestre, réduisant à néant la civilisation. Humains, ils n’en conservent plus que le nom car leur corps a muté, donnant naissance à de chétives créatures chauves, aux organes sexuels flétris et à l’épiderme dépigmenté. La libido aux abonnés absents, ils ne connaissent plus que l’oisiveté, partagés entre le spectacle d’un globe terrestre cendreux et l’ennui d’une existence dont le terme a été fixé arbitrairement à cinquante ans par Jean de Men, le tyran boursouflé présidant désormais à leur destinée. Mais, la révolte couve sur CIEL. Elle prend racine dans le cœur de Christine de Pizan et sur sa peau, un palimpseste de scarifications racontant l’histoire de Jeanne, l’enfant-soldat ayant pris les armes sur Terre contre Jean de Men. On l’a dit dotée de grands pouvoirs comme celui de ranimer les morts. On l’a crue morte, tuée par les serviteurs de Jean. Mais, elle aurait survécu, prête à relancer le cycle de la vie et de l’amour.

« Ma chérie, depuis toujours la destruction et la création ne sont séparées que par une membrane plus fine que la peau d’un scrotum. »

Paru chez Denoël, hors collection « Lunes d’encre », le Roman de Jeanne ne peut renier toutefois son décorum science-fictif. Lidia Yuknavitch s’inscrit en effet dans la veine post-apocalyptique, sous-genre attaché au spectacle de la fin du monde, dont le propos partage de nombreux motifs avec la religion et la métaphysique. Bref, l’autrice flirte avec la science fiction, délaissant le Sense of wonder au profit des accents pompiers de la prophétie. Le Roman de Jeanne est enfin un récit foisonnant, parfois aride, où le propos oscille entre l’emphase poétique et le prosaïsme des fonctions corporelles. Un grand écart qui n’encourage guère l’empathie pour les personnages.

Comédie grotesque de la fin des temps, où les personnages ne sont que les pantins d’une volonté cosmique supérieure, Le Roman de Jeanne ne laisse pas indifférent. Bien au contraire, il agace, surprend et déstabilise, conviant le lecteur à un « grand huit » émotionnel, où la quête mystique emprunte ses motifs à l’Histoire. La Jeanne du récit doit en effet beaucoup au personnage historique médiéval, jeune fille dotée de pouvoirs surnaturels, guerrière infatigable en liaison directe avec l’univers et la musique des sphères célestes. Christine de Pizan emprunte également beaucoup à la première poétesse et autrice de langue française, troquant ici le parchemin contre son épiderme albinos, via l’art de la griphe dont elle est experte.

Avec Le Roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch ne fait pas dans la mesure, juste dans le baroque et le choquant. Elle prête mots et vie à une société décadente, portant dans sa chair le récit d’histoires fausses, et redéfinit les contours de l’amour, le libérant de toutes ses contingences humaines, tout en soulignant sa nature vitale. Elle rappelle enfin une évidence : l’humanité porte en elle les germes de sa propre destruction et de son éventuelle renaissance.

« L’amour n’a jamais prétendu être plus que de simples impulsions électriques qui traversent la matière… mais ce n’est pas rien ! Le pouls de la Terre, les courants telluriques, ce n’est pas rien. C’est ce qui fait la vie ? La vie dans l’univers, à l’échelle cosmique ou atomique. Mais nous, nous avons voulu nous l’approprier. Entre nous. Pour nous. Nous avons fait de cette énergie une chose petite, une chose privée, afin de nous démarquer des autres créatures. Nous l’avons enfermée dans un mot, puis dans une histoire, puis dans une excuse pour nous soucier de nous-mêmes au détriment du reste de la planète. Nos raisons d’aimer étaient plus fortes que tout le reste. Les étoiles n’ont jamais été là pour nous : ce n’est pas pour nous que brille le ciel nocturne. Les étoiles, c’est nous. »

Le Roman de Jeanne (The Book of Joan, 2017) de Lidia Yuknavitch – Éditions Denoël, collection « & d’ailleurs », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Simon Kroeger)

4 réflexions au sujet de « Le Roman de Jeanne »

  1. Le résumé me rappelle les bouquins des Henneberg. La malédiction de la petite bite a encore frappé (car, évidemment, si une mutation génétique donnait de grosses bites, ça rendrait la chose supportable).

  2. L’idée était intéressante, j’ai trouvé le résultat très décevant. La faute probablement à une partie médiane assez plate et à des enjeux somme toute convenus pour un livre qui se voulait baroque. Dommage…

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