Les Coureurs d’étoiles

Faisant suite Aux comptoirs du cosmos, Les Coureurs d’étoiles est le troisième tome consacré à la « Hanse galactique », autrement dit la Ligue polesotechnique, premier segment historique de la « Civilisation technique ». Sur le modèle de « Fondation » de Isaac Asimov ou de « L’Histoire du futur » de Robert Heinlein, Poul Anderson dessine une vaste fresque de l’avenir de l’humanité, sous-tendue par une vision cyclique où l’initiative individuelle, pour ne pas dire individualiste, importe davantage que le processus de composition et de décomposition des structures étatiques.

On se passera ici du résumé, renvoyant les éventuels curieux aux tomes 1 et 2 de la série, voire à la chronologie de la « Civilisation technique » établie par Sandra Miesel et figurant en postface. Optons plutôt pour une analyse rapide de l’ouvrage. Celui-ci rassemble quatre textes relevant des formats de la novella (« Les Tordeurs de troubles ») et de la nouvelle, précédés pour deux d’entre-eux d’un prélude et d’un interlude. En-cela Les Coureurs d’étoiles ne se distingue pas du tome précédent, d’autant plus qu’on y retrouve les personnages de Van Rijn, Falkayn et Adzel, le Wodenite à l’apparence reptilienne de la nouvelle « L’Ethnicité sans peine ». Bref, on se retrouve en terrain connu, trop sans doute pour empêcher une certaine lassitude de s’installer.

Les péripéties vécues par les associés de Van Rijn et le prince-marchand lui-même cachent en effet à grand peine les redondances de leurs aventures. En quête de nouveaux marchés et de clients à filouter, sur le dos des autres membres de la Ligue polesotechnique si possible, la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs tente de nouer des relations commerciales avec des mondes inconnus, peuplés en règle générale de sophontes primitifs. À vrai dire, si l’on fait abstraction de la nouvelle « Le Jour du Grand Feu », et encore faut-il nuancer le désintéressement de l’intervention, Les Coureurs d’étoiles révèle surtout le goût du profit et le cynisme incroyable, à faire dresser les dreadlocks sur la tête d’un militant altermondialiste, de Van Rijn et Falkayn. Confrontés à des écologies et des civilisations étrangères, ils ne s’embarrassent pas en effet de salamalecs, usant sans vergogne de leur connaissance sommaire des us et coutumes des sophontes pour leur imposer les vertus de l’économie de marché, non sans provoquer quelques réactions fâcheuses. Les quatre récits mettent ainsi en scène les démêlés de Van Rijn, de Falkayn ou d’autres employés de la Compagnie, contraints de faire feu de tout bois pour se sortir du guêpier où les ont poussés l’incompréhension et l’hostilité des autochtones.

Sans surprise, Van Rijn reste un personnage imbuvable, dont l’emphase théâtrale, pour ne pas dire l’art du cabotinage, la roublardise, la propension à l’arrogance et l’attitude très rentre-dedans avec la gente féminine, pèsent sur des récits se voulant pourtant plus orientés vers l’ethnologie exotique, même si l’on ne s’écarte pas de l’esprit du pulp. Le bonhomme reste également un redoutable logicien, apte à résoudre tous les casse-têtes, même par procuration comme dans la nouvelle « La Clé des maîtres ». Sans doute un peu trop rusé pour être crédible d’ailleurs, Poul Anderson préférant sacrifier la vraisemblance sur l’autel de la démesure et de la grandiloquence du personnage. Par contre, il se confirme que David Falkayn apparaît bien comme un personnage falot, heureusement contrebalancé par son association avec deux sophontes, Chee Lan, une Cynthienne dont l’apparence de peluche cache un tempérament caustique, et Adzel, le Wodenite mi-centaure mi-saurien, qui fait ici office de caution humoristique. Bref, le trio affiche tous les tics d’un buddy movie, impulsant une touche de décontraction à leurs aventures.

Si la légèreté, l’aventure et l’humour prévalent toujours, le tableau du futur dépeint par Poul Anderson perd un peu en naïveté et en optimisme. La Ligue polesotechnique dévoile sa vraie nature : un panier de crabes bien plus intéressés par leurs intérêts privés que par le collectif. Un struggle for life où l’individualisme tend à prendre le dessus sur les bienfaits promis par la croissance du commerce. On touche ainsi aux limites du système, même si l’auteur américain se garde bien de le dénoncer, se contentant de donner une leçon de capitalisme décomplexé dans la nouvelle « Territoire », par l’intermédiaire d’un Van Rijn très en verve. Il pose également les jalons de la chute à venir, titillant l’esprit de revanche des Merséiens dans « Le Jour du Grand Feu ». Par la voix de Chee Lan, il achève enfin les ultimes illusions que l’on pouvait nourrir à l’endroit de la Ligue.

« Ma programmation stipule que notre objectif premier est de nature humanitaire, dit l’ordinateur. Mais je ne trouve ce concept nulle part dans ma banque de données. Peu importe, La Débrouille. L’humeur de Chee avait viré au bénin. Si tu veux le savoir, ce concept a trait aux contraintes classées dans la rubrique Loi et éthique. Mais ce voyage ne nous concerne pas. Oh ! Les âmes sensibles se réjouissent à l’idée de Sauver une Civilisation Prometteuse, comme si la Galaxie ne grouillait pas déjà de civilisations issues du chaos. Enfin, s’ils ont envie de payer la note, c’est leurs impôts et ils en font ce qui leur chante. Ils sont obligés de travailler avec la Ligue parce que c’est elle qui possède le plus gros des astronefs et qu’elle ne les louera pas gratis. »

Sur cette touche plus sombre, achevons donc notre chronique des Coureurs des étoiles, en précisant que si l’on a bien apprécié ce troisième tome de la « Hanse galactique », on n’en attend pas moins la suite avec l’espoir de voir celle-ci faire montre d’un peu plus d’originalité.

Les Coureurs d’étoiles – La Hanse galactique T. 3 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

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