La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

6 réflexions au sujet de « La Ballade de Black Tom »

  1. Difficile de relire Lovecraft aujourd’hui sans grimacer devant ses tics de vocabulaire et son style prévisible, surchargé, excessif et hyperbolique. Les intuitions du scribe de l’innommable et de l’indicible restent géniales, mais sa langue a vieilli; je le relis avec une passion nostalgique, mais j’ai un voile sépia devant les yeux. LaValle est inspiré par le maitre, certes, mais il lui rend hommage tout en le mettant en boite, comme un fils farceur le ferait d’un père indigne.

    • On trouve plusieurs traductions de Lovecraft. Laquelle as-tu lu ( ou Cthutlhu ^^) ? Je ne dis pas que le traducteur allège l’écriture de l’auteur de Providence. Et puis, dans une certaine mesure, les tics contribuent au charme. Mais, les scories les plus rudes ont été éliminées dans les nouvelles traductions. Alors, peut-être…
      Pour revenir à LaValle, c’est exactement comme tu dis.

  2. Je lis les traductions de la collection « Bouquins » chez Laffont, qui doivent être mixtes. Je ne peux t’en dire plus, je ne suis pas chez moi en ce moment.
    Article élogieux ce matin dans le Monde des Livres sur « une cosmologie de monstres », dans la même gamme de coloris des joyeux descendants de HP.
    Ce qui me tente surtout c’est l’oeuvre de jeunesse de Houellebecq sur Lovecraft (Contre le monde, contre la vie) mais l’idée d’acheter du Houellebecq me révulse plus que celle d’engager Yog-Sothoth comme baby sitter. Je te tiens au courant.

    • Ok ! Tu n’as donc pas lu les versions de David Camus et François Bon. Elles ont leurs défenseurs et leurs critiques. De toute façon, traduire, c’est trahir. ^^
      Une Cosmologie de monstres, c’est bien. Ceci dit, cela lorgne plus du côté de Stephen King, AMHA. Par contre, je serais curieux de lire une œuvre écrite par Yog-Sothoth. Houellebecq ? Je tiens trop à ma santé mentale…
      Boujou

  3. Un misogyne qui se croyait malin avant d’être promptement pendu par les roustons par les Nouvelles Féministes a écrit « Les traductions sont comme les femmes. Lorsqu’elles sont belles, elles ne sont pas fidèles, et lorsqu’elles sont fidèles elles ne sont pas belles ». Faudrait savoir.
    Pour le reste, je crois que je vais écrire moi-même un article sur Lovecraft, car entre sa recette de poulpe à la provençale et les libertés prises par ses successeurs, il y a bien trop à dire pour que ça tienne ici.
    Bonne fin d’année à toi, aux tiens, à nos bouquins qui nous tiennent compagnie quand les femmes nous la faussent, aux deux tifs et tordus qui commentent ton blog, à ceux nettement plus nombreux dont le nom est Légion qui le contemplent muettement en attendant que tu les rejoignes dans les espaces infinis, au personnage de Houellebecq que j’ai incarné dans une vie antérieure mais ça va mieux, merci, aux crossovers de fin damnée.
    https://www.quoideneufsurmapile.com/2019/12/sherlock-holmes-et-les-monstruosites-de.html

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