Ada ou la beauté des nombres

On ne fait guère secret sur ce blog de l’admiration que l’on voue à Catherine Dufour (je flagorne, si je veux). Aussi iconoclaste dans ses romans que truculente dans ses essais, l’autrice a consacré un ouvrage à Ada Lovelace, jeune lady de l’aristocratie anglaise du XIXe siècle, prédestinée à révolutionner les mathématiques en donnant naissance, entre trois grossesses encombrantes, aux algorithmes d’une science informatique balbutiante. Pesons nos mots. Le terme révolution n’est ici aucunement abusé car, en dépit de sa condition de femme et d’épouse engoncée dans le carcan de la bonne société victorienne, Ada pose en effet les jalons de ce qui compose l’ordinaire du fonctionnement des ordinateurs et de l’internet. Le software dira-t-on aujourd’hui, le hardware ayant été conçu par Charles Babbage avec lequel elle collabore pendant un temps.

Née des œuvres de Anne Isabella Milbanke, dite Annabella, une descendante de la gentry, et de Lord Byron, LE grand poète romantique, ami des Shelley et accessoirement parfait connard, Ada appartient à cette aristocratie anglaise obsédée par la rente et la crainte de mésalliance. Sa mère lui fera d’ailleurs chèrement payer l’infidélité et la débauche de son époux, parti mourir outre-mer auprès des nationalistes grecs, en lui faisant subir sans sourciller les outrages d’une éducation inspirée davantage par des tortionnaires que par des pédagogues. En cela, l’enfance d’Ada ne se distingue guère de celle de ses contemporains qui s’efforcent de réprimer chez la femme toute velléité d’indépendance. Si cette jeunesse lui ruine la santé, elle forge également son (sale) caractère, lui conférant la force nécessaire pour accomplir son ambition dans les mathématiques, domaine de connaissance pour lequel elle se prend de passion, montrant un véritable génie. « Étoile montante de la Science », « Enchanteresse des Nombres », les savants qu’elle côtoie, ne tarissent pas d’éloges pour ses travaux, tentant par la même occasion de s’accaparer ses résultats. Mais justement, de quoi est-elle l’inventrice ? Tout simplement du premier programme informatique du monde, imaginé grâce au calculateur mécanique conçu par Charles Babbage. Mis au net dans la note G, l’intuition d’Ada prend la forme d’une liste numérotée d’instructions d’encodage comprenant des registres de destinations, des opérations et un commentaire. Bref, le B.A BA de la programmation. Mais, sans doute la découverte est-elle prématurée dans un monde considérant les femmes avec mépris et condescendance. Et effectivement, Ada passe pour une folle, plus geek que ladylike, à la fois malmenée par sa mère et maltraitée par son mari.

D’une plume empreinte d’ironie, Catherine Dufour s’efforce de nous dévoiler l’inanité de la condition féminine à cette époque. En dressant le portrait d’Ada Lovelace, l’autrice dresse ainsi en creux celui de la société victorienne, un monde corseté dans les convenances et un puritanisme parfumé à l’encaustique et à la naphtaline. Un « Age of wonder » pétri de charlatanisme, de pseudo-sciences et de découvertes capitales pour l’avenir, où l’amateur éclairé, bricoleur de génie ou autre, invente aux côté du scientifique. Un monde enfin exclusivement masculin où l’idéal féminin se cantonne aux couches et layettes et où l’on cherche à rabaisser l’intelligence du sexe dit faible par tout un tas de stratagèmes sociétaux encodés dès l’enfance dans la psyché. Dans ce monde, Ada Lovelace n’apparaît hélas pas comme un cas unique. Elle est juste la partie émergée d’une bonne moitié de la population, pas moins réprimée en dépit de son appartenance aux classes supérieures. Ce qui ne l’empêchera pas à sa mort de tomber dans l’anonymat jusqu’à sa redécouverte par Alan Turing.

On ne peut donc que saluer l’effort de clarification de Catherine Dufour qui conjugue ici sa passion pour l’Histoire et pour l’informatique dans un ouvrage au féminisme décontracté et railleur, retraçant au passage le parcours météoritique de la pionnière de l’informatique. Bref, Ada ou la beauté des nombres est un ouvrage qui tente de rendre justice à une personnalité méconnue, du moins en France, pourtant capitale dans l’histoire de la science et de la technologie. Récit vif et follement drôle, il se révèle également instructif faisant montre d’une pédagogie désarmante.

Ada ou la beauté des nombres de Catherine Dufour – Éditions Fayard, septembre 2019

Retour sur Titan

3685 après J.-C. L’écosystème terrestre a été restauré et l’humanité s’est répandue dans les étoiles, exploitant les brèches naturelles de l’espace-temps, de minuscules trous de ver qui sont devenus autant de raccourcis pour des vaisseaux propulsés par des générateurs GUT. Le système solaire intérieur s’est ainsi mué en un vaste marché, ouvert aux entrepreneurs audacieux. Les Poole appartiennent à cette engeance dépourvue de scrupules. Ils aimeraient étendre leur emprise non seulement sur l’espace mais également le temps. Pour cela, ils ont besoin des ressources de Titan et de la complicité d’un des employés du comité de surveillance du respect des lois de sentience, l’organisation chargée de mettre un frein aux ambitions des magnats/prédateurs. Car le système solaire recèle de nombreuses formes de vies, plus qu’on ne le pensait au départ, qu’il convient de préserver, a fortiori si elles sont conscientes et intelligentes. Un génocide est si vite arrivé… Mais, avec l’appui de Jovik Emry, un magouilleur traînant un passif de délinquant juvénile qui a déjà échappé à la réinitialisation de sa personnalité, les Poole pensent avoir trouvé l’oiseau rare susceptible de les guider jusqu’à la surface hostile du satellite de Saturne.

Ne tergiversons pas, Retour sur Titan ne brille guère pour son originalité. À vrai dire, on a surtout l’impression de lire un récit inabouti, en forme d’excursion light, à la surface de Titan. En guise d’arrière-plan, Stephen Baxter recycle de nombreuses thématiques vues et lues à de multiples reprises ailleurs. Culte de la jeunesse entretenu jusqu’au comble du ridicule, via des traitements de réjuvénation, sauvegarde de la mémoire et de la personæ afin de pouvoir la télécharger ensuite dans un clone cultivé à cet effet, reconstitution d’environnement grâce à la réalité virtuelle, création d’interfaces de trous de ver afin de s’affranchir des distances et du temps, l’auteur britannique ressort tous le grand bazar et le techno-blabla du post-humanisme.

Concernant l’excursion sur Titan, le parallèle avec l’œuvre d’Arthur C. Clarke paraît évident, surtout lorsque les explorateurs se confrontent à des créatures inconnues, issues des profondeurs du satellite de Saturne, découvrant une écologie composée de formes de vie aux chimies différentes, vivant en symbiose les unes avec les autres, au service d’un dessein supérieur qui leur échappe (et échappe au lecteur par la même occasion, mais mon petit doigt me souffle que le texte est lié au « cycle des Xeelees ». Dont acte). Le frisson et le Sense of wonder promis se cantonnent aux descriptions des lacs de méthane, aux cryovolcans crachant eau, ammoniac et méthane, et aux profondeurs secrètes de la planète. Un paysage conforme aux données recueillies par la mission Cassini-Huygens et relevant d’une sorte de merveilleux scientifique, un tantinet paresseux quand même. Hélas, si le périple des explorateurs a de quoi séduire (un petit peu) l’imaginaire, il ne sert finalement qu’à illustrer les spéculations de Stephen Baxter, remisant l’intrigue et la caractérisation des personnages au rang d’éléments secondaires et superfétatoires.

Bref, Retour sur Titan illustre bellement une hard-SF destinée à un public d’ingénieurs, où le didactisme froid se substitue à l’émotion, voire à la littérature. Même Geoffrey A. Landis paraît plus chaleureux, c’est dire…

Retour sur Titan (Return to Titan, 2010) de Stephen Baxter – Éditions du Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2018 (novella traduite de l’anglais par Eric Betsch)

Oyana

Oyana n’a jamais connu son père biologique. Son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte ont été bâties sur un mensonge entretenu par sa mère et son père adoptif. Son vrai géniteur était un abertzale, autrement dit un militant de l’Euskadi Ta Askayasuna (Pays Basque et Liberté), l’organisation indépendantiste basque. Née à l’époque du franquisme, l’ETA a longtemps marqué les esprits par un coup d’éclat, l’assassinat en 1973 de Carrero Blanco, le bras droit du caudillo, dont la voiture blindée a été expédiée dans le décor, après l’explosion d’une charge de dynamite placée sous la chaussée de la rue Claudio Coello à Madrid. Un attentat donnant désormais lieu à une multitude de boutades et pour lequel le père d’Oyana, ex-membre du commando Ogro, a payé le prix fort, exécuté par des nostalgiques de la dictature, en dépit de la loi d’amnistie votée en 1977. Cette révélation et la mort d’un ami, au cours d’une descente de la police dans un bar, poussent la jeune femme à fréquenter des militants de l’organisation indépendantiste. Mais, si elle nourrit quelque sympathie pour la cause, elle n’en partage pas les méthodes, réprouvant la violence aveugle des actions terroristes. Jusqu’au jour où elle se trouve mêlée à une opération qui la contraint à l’exil sous une fausse identité en Amérique, où elle se marie à un futur médecin québecois. Vingt-trois ans plus tard, en 2018, l’ETA publie un communiqué proclamant sa dissolution définitive, offrant ainsi à Oyana l’opportunité de se libérer de sa culpabilité. Mais, est-on vraiment libre de son passé ?

Ayant beaucoup apprécié Taqawan, il ne m’a fallu pas longtemps pour me décider à lire le nouveau roman de Éric Plamondon. Oyana nous emmène en terre basque, une région du monde marquée par un drame partagé par de nombreux autres peuples. Broyés entre deux États-nations, la France et l’Espagne, les Basques ne sont en effet pas parvenus à faire valoir leur droit à l’auto-détermination. Durement réprimés sous le franquisme afin de leur faire payer leur soutien à la république espagnole qui avait reconnu leur autonomie, les Basques ont évolué vers la lutte révolutionnaire avec la création de l’ETA, à la fin des années 1950. Entre lutte contre la dictature et « années de plomb », Oyana évoque le climat de terreur prévalant en France et en Espagne, à l’époque où les commandos du GAL et de l’ETA œuvraient sans scrupules pour les victimes innocentes.

« Chaque fois qu’un corps tombe, il tombe inutilement. Il tombe de s’être trouvé dans un camp. Et les corps tombent parce que ceux qui les font tomber ont déjà perdu. »

Le récit d’Oyana apparaît également comme la confession d’une femme ayant vécue trop longtemps dans le mensonge, les remords et la peur. Et si les mots ne parviennent pas à exprimer parfaitement l’immense culpabilité qui obscurcit son existence, ils tentent cependant, avec maladresse mais sincérité, de rétablir sa vérité, au-delà des mensonges et des faux semblants d’une guerre civile impitoyable, menée avec la complicité de la France et de l’Espagne.

Adoptant un dispositif narratif similaire à celui de Taqawan, Éric Plamondon dévoile les aveux d’Oyana sous la forme de courts chapitres, mêlant l’Histoire, celle du peuple basque, à un récit plus intime dont la finesse psychologique ne fait ressortir son évident dilemme que plus durement. Entre chasse à la baleine, exploration des côtes américaines (n’oublions pas que les portulans des navigateurs de Saint-Jean-de-Luz sont à l’origine de la connaissance des eaux autour de Terre-Neuve) et lutte pour la reconnaissance de l’identité basque, Oyana s’interroge sur l’engagement et sur la légitimité de la violence, pointant l’ambiguïté des États dans leur lutte contre le terrorisme. En donnant la parole à Oyana, Éric Plamondon montre enfin qu’il faut toujours éviter les impasses idéologiques, même lorsque l’on a le sentiment de combattre pour une cause juste, car il n’y a guère de héros à espérer, juste des victimes et des illusions rarement satisfaites.

Après Taqawan, Oyana vient confirmer l’excellence de la plume d’ Éric Plamondon et sa faculté à évoquer simplement, avec une grande pudeur, les drames de l’histoire humaine.

« Ceux qui portent un rêve peuvent disparaître, cela ne fait disparaître leur rêve. »

Oyana de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, février 2019

Arslan

Entre la Guerre du Vietnam et la prise d’otages de Téhéran, le roman de M. J. Engh s’inscrit dans une période de doute et de revers pour les États-Unis, au point de susciter l’inquiétude de ses habitants quant à la capacité de l’Oncle Sam à les défendre. Sur ce contexte, l’auteure américaine vient greffer l’intrigue de son roman, donnant corps au cauchemar d’une Amérique en proie à l’occupation, dépouillée de son destin de nation promise à un grand avenir.

La lecture d’Arslan réactive une figure de la mémoire collective. Celle incarnée par Gengis Khan ou Tamerlan, voire Attila. Autrement dit, le conquérant asiatique, le barbare dont la réputation de cruauté précède les ravages accomplis par ses armées et dont l’irruption sonne le glas de la civilisation. Du fin fond d’une Amérique rurale et chrétienne, Franklin Bond observe de loin l’irrésistible conquête de la Terre par un obscur dictateur asiatique issu d’un État tampon, entre Chine et URSS. Par un coup de bluff que l’on ne déflorera pas ici mais qui demande à avoir la suspension d’incrédulité bien accrochée, Arslan impose son autorité sur le gouvernement des États-Unis après avoir conquis l’Europe et l’Asie. Accompagné de sa « horde » de vétérans, il prend ses quartiers à Kraftville où habite Bond, ne tardant pas à mettre la petite ville en coupe réglée. D’emblée, le personnage fascine le directeur du collège. D’abord par sa banalité. Jeune, charismatique, sûr de lui, intelligent, le bonhomme se montre également implacable, imposant par le meurtre et la terreur son autorité. Mais sa banalité ne cache pas longtemps son goût pour le mal. Dès son arrivée, il viole une jeune fille et un garçon de 12 ans, avant de révéler un appétit sexuel dévoyé. Pourtant, Arslan n’est pas le barbare intégral. Il n’est pas davantage un psychopathe ou un mégalomane. Il a une vision, un plan pour sauver l’humanité d’elle-même, plan qu’il s’applique à mettre en œuvre sur une période de vingt années sous le regard de Franklin Bond, son seul opposant, et de Hunt Morgan, la victime consentante de son sadisme.

Autant le dire tout de suite, Arslan relève plus de l’allégorie que du roman de politique-fiction. Il ne faut pas chercher en effet une once de rationalité dans le plan du dictateur et dans la façon dont il conquiert le monde. M. J. Engh préfère focaliser son attention sur un trio de personnages dont on suit l’évolution au fil des aller et retour du conquérant dans la communauté de Kraftville. Franklin Bond tient tête au dictateur, optant pourtant pour la collaboration afin d’éviter le pire pour sa communauté. Ceci ne l’empêche pas d’entretenir un double-jeu, organisant en coulisse un réseau de résistance. La personnalité de Hunt apparaît beaucoup plus complexe. Violé par Arslan à l’âge de 12 ans, le jeune garçon éprouve des sentiments ambigus envers son bourreau. Partagé entre la haine et l’amour, il attache ses pas à ceux du dictateur pour conserver sa dignité. Quant à Arslan, loin de rester un tyran tout au long du roman, il programme sa propre disparition, confiant son sort aux mains de ceux qu’il a opprimés.

Image du monde et des États-Unis en réduction, le microcosme de la petite ville permet à l’auteure de mettre en scène l’occupation de son propre pays par une force étrangère, dévoilant une comédie humaine guère éloignée de celle vécue par les Européens pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre résistance et collaboration, les concitoyens de M. J. Engh s’y révèlent d’une mesquinerie et d’une veulerie assez détestable.

Si l’on se fie à ses seuls éléments, Arslan se rattache donc davantage au mainstream, proposant un point de vue amoral qui agace, voire dérange. En auscultant les zones d’ombre de la psyché, le roman de M. J. Engh confine à une certaine universalité qui n’est pas sans susciter quelques échos, encore à notre époque. Bref, voici de quoi réfléchir et débattre.

Arslan de M.J. Engh – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin)

La Crête des damnés

Le monde est vraiment petit (constatation à prendre dans tous les sens du terme, surtout le pire). Morgane Saysana, traductrice des deux premiers romans de Joe Meno dans nos contrées, a été écartée d’une manière très inélégante de la traduction du présent opus pour des raisons n’ayant rien à voir avec la qualité de son travail. N’épiloguons pas sur ce fait, constatons juste qu’elle demeure la véritable voix de l’auteur américain dans l’hexagone. Pour le reste, et bien que je ne sois pas naïf, je ne peux que déplorer ce genre de pratique émanant d’une petite structure éditoriale qui me paraissait jusque-là fort sympathique. Tant pis. ps : Il va sans dire que je publierai tout droit de réponse si cela se révèle nécessaire.

En cette rentrée littéraire…

Non, vous ne rêvez pas, sur ce blog interlope, je vais me joindre à un événement dont la portée commerciale est inversement proportionnelle aux vertus de la bienveillance. Un machin guère compensé carbone, il faut le reconnaître, où l’on trouve surtout les parutions annuelles destinées aux rombières et autres blogueur.ses en mal de reconnaissance. Bref, en cette rentrée littéraire disais-je, La Crête des damnés n’usurpe pas sa réputation de roman punk rock, porte-parole énervé et pourtant perclus de tendresse, d’une jeunesse en rut et prête à conquérir le monde. Mouais, surtout en rut pour être tout à fait sincère.

Le livre de Joe Meno se veut en effet un roman d’apprentissage, une sorte de teen novel exsudant la sueur, le cheveux gras, l’acné et le sperme, où l’on s’attache à un adolescent de Chicago, obsédé à l’idée de le faire avant de passer pour le naze intégral, et qui au final, découvre une forme de sagesse, du moins un regard plus mature sur la vie et le monde. Bref, bienvenue dans l’âge ingrat, une période que l’on regrette tous, avec un frisson rétrospectif d’horreur.

« ce serait toujours de la frime, lycée ou pas, pour le reste du monde et pour le restant de nos vies. On ne pouvait jamais deviner qui étaient vraiment les gens en se basant sur leur apparence, parce que leur apparence, bonne ou mauvaise, n’était toujours qu’un costume ou un rôle. C’était Halloween tous les jours pour la plupart des gens, en tout cas, simplement pour ne pas se sentir seul, pour avoir ce sentiment d’appartenance, peut-être tout simplement pour continuer d’être heureux. »

Début des années 1990, Chicago. Brian et Gretchen forment un duo improbable, traînant leur adolescence du côté de South Side dans un lycée privé catholique. En surpoids, les mèches teintées en rose après un traitement capillaire maison qui ferait passer l’irradiation des liquidateurs de Tchernobyl pour une cure de jouvence, Gretchen a l’habitude de régler ses comptes avec ses poings. Dernièrement, elle a refait le portrait de Stacy Bensen, l’élève modèle du lycée, ce qui lui a valu une exclusion de quelques jours. Quand elle ne va pas en cours, Gretchen zone au volant de sa Ford Escort en compagnie de Brian, écoutant les compilations punk rock maison (aussi), glissées dans l’autoradio pourrave du véhicule. L’épiderme rongé par l’acné jusque dans le dos, le cheveu gras, Brian nourrit pour sa camarade une passion dévorante qu’il n’ose pas lui avouer. Pas le truc hormonal provocant illico une érection et suscitant des visions moites bruyantes le contraignant à rejoindre les toilettes aussi vite que possible, non un truc plus sincère, du genre amour. Mais en attendant, le voilà condamné au rôle de confident, car Gretchen, c’est pour Tony Degan, un suprémaciste blanc, vieux de vingt-cinq, qu’elle en pince, rêvant de lui offrir sa virginité sur une banquette arrière de voiture.

La Crête des damnés ne fait guère dans la dentelle. Joe Meno nous immerge sans préambule dans la peau d’un jeune en proie au blitzkrieg hormonal de l’adolescence. La puberté envahissante, louant des séries-Z, VHS d’horreur flirtant (euphémisme) avec le porno soft, nudité full frontale y comprise, Brian est le parfait guide pour pénétrer les arcanes de cet âge de la vie. Il reluque sans vergogne les décolletés des filles ou les attaches de leurs soutifs, s’imaginant en Dr Fang, l’inventeur d’un rayon pour forcer les filles à coucher avec lui. Bref, le parfait loser, même s’il s’efforce d’y échapper avec plus ou moins de succès. Entre les couloirs du lycée où il doit subir les railleries des gros bras monosourcils qui y traînent, et les caves des pavillons de banlieue où s’improvisent des fêtes en l’absence des parents, Brian côtoie un échantillon d’adolescents pas tristes. Geeks férus de Donjons & Dragons, la honte totale, filles soit-disant faciles, néandertaliens de l’équipe de foot du lycée, skateurs roublards, camés et autres punks. Une véritable comédie humaine boutonneuse, sur un fond musical composé par les Damned, Clash, AC/DC, les Ramones, Misfits, Descendents , Dead Kennedy, et autres Black Flag.

Tour à tour hilarant, vachard et touchant, La Crête des damnés est à l’image de l’adolescence, excessive, révoltée, à fleur de peau, mais surtout obsédée par la transgression et la manière d’assouvir ses pulsions. Tout ceci se traduit par un roman attachant, plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, nous renvoyant à nos responsabilités d’adultes. Sur ce point, on a encore du boulot pour grandir.

La Crête des damnés (Hairstyles of the damned, 2004) de Joe Meno – Éditions Agullo, collection « Fiction », septembre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Estelle Flory)

Une flèche dans la tête

Road trip musical axé sur le blues et sa figure tutélaire Robert Johnson, dont chaque chapitre compose comme une playlist idéale, Une flèche dans la tête témoigne de la culture musicale généreuse de Michel Embareck. Avec ce court roman d’une centaine de pages, il nous raconte le rendez-vous manqué d’un père, ex-agent des Renseignements Généraux, et de sa fille dans une Amérique tiraillée entre la représentation spectaculaire de ses mythes et la montée des vieux démons libérés par l’Agent Orange, surnom transparent du pensionnaire actuel de la Maison Blanche. Une ballade douce-amère pétrie de regrets, à la croisée des routes, celles des occasions manquées et des nouveaux départs, parce qu’il faut bien vivre.

« Les touristes effectuent des pèlerinages dans le coin sans voir qu’en réalité le sort des vivants n’a guère changé depuis la grande migration vers le nord à bord de de la Southern Line ou du Yellow Dog. Bâtiments en ruine, alcoolisme, taux de chômage exponentiel, magasins aux vitrines condamnées, crack, speed, antidépresseurs, Ritaline, fentanyl, oxycodone, Vicodin, Percocet, il suffit de traîner alentour pour comprendre la prégnance de l’Histoire sur une terre aussi riche que maudite. Misère, défonce aux médocs, malbouffe, obésité. L’immense majorité de la population vivote d’allocations, de petits boulots et dans la crainte des ségrégationnistes, de nouveau actifs depuis l’élection de l’Agent Orange. »

Sur un ton désabusé et volontiers ironique, Michel Embareck revisite quelques uns des mythes fondateurs de l’identité américaine, grattant le vernis clinquant du business musical pour faire réapparaître le substrat authentique de la musique bleue. Il s’amuse ainsi des légendes sur la mort de Robert Johnson, de la part séminale des paroles de certaines chansons et n’oublie pas bien sûr que la déveine, la souffrance, l’injustice de l’esclavage ou de la ségrégation irriguent le blues, lui fournissant ses motifs et sa rythmique lancinante. Généreux dans ses louanges, Michel Embareck excelle aussi dans la détestation, n’hésitant pas à écorcher l’aura de William Faulkner, écrivain adulé du vieux Sud, pour lui préférer Erskine Caldwell , auteur censuré à plusieurs reprises en raison d’une œuvre bien plus dérangeante que celle du natif de New Albany.

« Entre le trousseur d’histoires toujours sur la ligne de crête de la censure et Faulkner, Prix Nobel, propriétaire terrien prêt à descendre dans la rue pour tirer sur des nègres, comme il le déclarait au Sunday Times en 1951, elle avait choisi son camp. »

Mêlant anecdotes réelles ou inventées et révélations plus personnelles, Michel Embareck déroule un récit dont le ton sonne juste, comme un accord plaqué sur une guitare sèche. Difficile cependant d’en rendre pleinement compte sans en dénaturer l’effet ou en amoindrir la puissance. Tout au plus peut-on conseiller de le lire pour en apprécier tous le fatalisme résigné, les vertus consolatrices et la dignité pudique.

Après Jim Morrison et le diable boiteux, Une flèche dans la tête séduit donc par sa simplicité et son spleen sincère, faisant de ce court roman un grand bonheur de lecture.

Une flèche dans la tête de Michel Embareck – Joëlle Losfeld éditions, mars 2019

Victus

L’Histoire est écrite par les vainqueurs dit-on, du moins dans son acception officielle. Dans sa recherche d’un contexte propice à l’aventure ou au dépaysement, dans sa volonté de réparer un tort ou de rendre justice aux oubliés d’un récit partial et partiel, dans son intention de donner la parole à ses acteurs obscurs, le roman historique tangente souvent avec la vérité historique, notion éminemment subjective et sujette à la critique méthodique de sources rarement neutres dans les présupposés qui en dictent la conduite.

Avec VictusAlbert Sánchez Piñol entend solder les comptes avec la prétendue unité espagnole et les libertés du peuple catalan. Il entend rétablir par l’intermédiaire de Martí Zuviría, personnage historique assez secondaire, dont le récit autobiographique truculent nous sert de fil directeur, la vérité sur le déroulement de la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit dynastique où s’affrontent deux empires, celui de France et celui d’Autriche, Bourbon contre Habsbourg, Bourboniens contre autrichistes, en lutte pour la dépouille agonisante de la monarchie espagnole. Il le fait en respectant les conventions du genres, c’est-à-dire en ne travestissant pas les faits avérés. Préférant le consentement mutuel au viol de l’Histoire, il se contente ainsi d’en peupler les angles morts avec les personnages et les ressorts issus de la fiction.

« Si l’homme est le seul être à l’esprit géométrique et rationnel, pourquoi les gens sans défense combattent-ils les puissants bien armés ? Pourquoi quelques uns s’opposent-ils à ceux qui ont le nombre pour eux et les petits résistent-ils aux grands ? Moi, je le sais. Pour un mot. »

Arrivé au crépuscule de son existence, rien ne semble plus urgent pour Martí Zuviría que de livrer sa vérité sur la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit fratricide où interviennent des forces étrangères, et sur son épisode final, le siège de Barcelone dont la chute entraînera la fin des libertés catalanes. S’adjoignant les services d’une secrétaire autrichienne à laquelle il dicte son témoignage, ses pensées et ses sarcasmes, n’épargnant rien ni personne, y compris son infortunée assistance affublée tout au long du récit du surnom d’éléphante, Zuvi « Longues-Jambes » se libère du poids de la culpabilité pesant sur son cœur et sa mémoire. Un acte qu’il n’a que trop tardé à accomplir, au terme d’une longue vie bien remplie au service de l’Empire d’Autriche.

De son séjour à Bazoches, auprès de Vauban qui lui apprend l’art de construire des forteresses mais aussi celui de les prendre, et encore plus près de la fille cadette du génial ingénieur pour des raisons sur lesquelles on ne s’étendra guère, à sa participation dans les deux camps à la Guerre de succession d’Espagne, le bougre ayant la fâcheuse tendance à changer d’allégeance selon les circonstances, Zuviría se fait ainsi le narrateur d’une version non officielle de ce conflit dans un registre que n’aurait sans doute pas désavoué Jonathan Swift, Laurence Sterne, voire bien entendu le Grand Cervantès.

Récit picaresque peuplé de trognes inoubliables, fresque satirique et grinçante où se font étriller le Candide de Voltaire mais aussi Louis XIV, alias le « monstre », l’empereur d’Autriche, le gouvernement de la Généralité de Catalogne et de nombreux autres personnages historiques, Victus suscite l’enthousiasme par sa drôlerie, la richesse de sa documentation et le ton à la fois badin et dramatique de son narrateur. Rien n’échappe en effet à la vindicte de Martí Zuviría, à sa volonté de contester l’Histoire officielle pour faire émerger un récit plus authentique, du moins plus proche de l’absurdité, de la médiocrité et la veulerie de l’engeance humaine. Il n’épargne pas d’ailleurs sa propre personne, pointant la lâcheté intrinsèque de son attitude, son goût pour la jouissance et son inconséquence congénitale. Bref, tristement humain. Les seuls héros de Victus sont finalement les perdants, Sébastien Le Preste de Vauban, le concepteur de forteresses imprenables afin de rendre inutile la guerre (Si vis pacem para castrum) et Antonio de Villarroel, général irréductible ayant opté pour la défaite héroïque plutôt que pour la fuite.

Victus comporte enfin des morceaux de bravoure irrésistibles, notamment dans sa partie finale, dignes de figurer dans les plus belles pages de La Religion, le roman de Tim Willocks. Le roman d’Albert Sánchez Piñol est également une source de documentation historique très riche sur l’art de la poliorcétique, évitant les pesanteurs d’un didactisme laborieux grâce aux commentaires facétieux de Zuviría.

Après La Peau froide et dans un registre différent, Victus s’impose donc comme une grande réussite, dont l’apparente légèreté de ton ne masque pas longtemps le caractère tragique. En dépit de ses presque 750 pages, difficile de lâcher le récit pathétique et ironique de Martí Zuviría. Voilà qui me donne maintenant envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de l’auteur catalan, avec Pandore au Congo.

Victus, Barcelone 1714 de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes sud, collection « Babel », mars 2016 (roman traduit de l’espagnol par Marianne Millon)