Victus

L’Histoire est écrite par les vainqueurs dit-on, du moins dans son acception officielle. Dans sa recherche d’un contexte propice à l’aventure ou au dépaysement, dans sa volonté de réparer un tort ou de rendre justice aux oubliés d’un récit partial et partiel, dans son intention de donner la parole à ses acteurs obscurs, le roman historique tangente souvent avec la vérité historique, notion éminemment subjective et sujette à la critique méthodique de sources rarement neutres dans les présupposés qui en dictent la conduite.

Avec VictusAlbert Sánchez Piñol entend solder les comptes avec la prétendue unité espagnole et les libertés du peuple catalan. Il entend rétablir par l’intermédiaire de Martí Zuviría, personnage historique assez secondaire, dont le récit autobiographique truculent nous sert de fil directeur, la vérité sur le déroulement de la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit dynastique où s’affrontent deux empires, celui de France et celui d’Autriche, Bourbon contre Habsbourg, Bourboniens contre autrichistes, en lutte sur la dépouille agonisante de la monarchie espagnole. Il le fait en respectant les conventions du genres, c’est-à-dire en ne travestissant pas les faits avérés. Préférant le consentement mutuel au viol de l’Histoire, il se contente ainsi d’en peupler les angles morts avec les personnages et les ressorts issus de la fiction.

« Si l’homme est le seul être à l’esprit géométrique et rationnel, pourquoi les gens sans défense combattent-ils les puissants bien armés ? Pourquoi quelques uns s’opposent-ils à ceux qui ont le nombre pour eux et les petits résistent-ils aux grands ? Moi, je le sais. Pour un mot. »

Arrivé au crépuscule de son existence, rien ne semble plus urgent pour Martí Zuviría que de livrer sa vérité sur la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit fratricide où interviennent des forces étrangères, et sur son épisode final, le siège de Barcelone dont la chute entraînera la fin des libertés catalanes. S’adjoignant les services d’une secrétaire autrichienne à laquelle il dicte son témoignage, ses pensées et ses sarcasmes, n’épargnant rien ni personne, y compris son infortunée assistance affublée tout au long du récit du surnom d’éléphante, Zuvi « Longues-Jambes » se libère du poids de la culpabilité pesant sur son cœur et sa mémoire. Un acte qu’il n’a que trop tardé à accomplir, au terme d’une longue vie bien remplie au service de l’Empire d’Autriche.

De son séjour à Bazoches, auprès de Vauban qui lui apprend l’art de construire des forteresses mais aussi celui de les prendre, et encore plus près de la fille cadette du génial ingénieur pour des raisons sur lesquelles on ne s’étendra guère, à sa participation dans les deux camps à la Guerre de succession d’Espagne, le bougre ayant la fâcheuse tendance à changer d’allégeance selon les circonstances, Zuviría se fait ainsi le narrateur d’une version non officielle de ce conflit dans un registre que n’aurait sans doute pas désavoué Jonathan Swift, Laurence Sterne, voire bien entendu le Grand Cervantès.

Récit picaresque peuplé de trognes inoubliables, fresque satirique et grinçante où se font étriller le Candide de Voltaire mais aussi Louis XIV, alias le « monstre », l’empereur d’Autriche, le gouvernement de la Généralité de Catalogne et de nombreux autres personnages historiques, Victus suscite l’enthousiasme par sa drôlerie, la richesse de sa documentation et le ton à la fois badin et dramatique de son narrateur. Rien n’échappe en effet à la vindicte de Martí Zuviría, à sa volonté de contester l’Histoire officielle pour faire émerger un récit plus authentique, du moins plus proche de l’absurdité, de la médiocrité et la veulerie de l’engeance humaine. Il n’épargne pas d’ailleurs sa propre personne, pointant la lâcheté intrinsèque de son attitude, son goût pour la jouissance et son inconséquence congénitale. Bref, tristement humain. Les seuls héros de Victus sont finalement les perdants, Sébastien Le Preste de Vauban, le concepteur de forteresses imprenables afin de rendre inutile la guerre (Si vis pacem para castrum) et Antonio de Villarroel, général irréductible ayant opté pour la défaite héroïque plutôt que pour la fuite.

Victus comporte enfin des morceaux de bravoure irrésistibles, notamment dans sa partie finale, dignes de figurer dans les plus belles pages de La Religion, le roman de Tim Willocks. Le roman d’Albert Sánchez Piñol est également une source de documentation historique très riche sur l’art de la poliorcétique, évitant les pesanteurs d’un didactisme laborieux grâce aux commentaires facétieux de Zuviría.

Après La Peau froide et dans un registre différent, Victus s’impose donc comme une grande réussite, dont l’apparente légèreté de ton ne masque pas longtemps le caractère tragique. En dépit de ses presque 750 pages, difficile de lâcher le récit pathétique et ironique de Martí Zuviría. Voilà qui me donne maintenant envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de l’auteur catalan, avec Pandore au Congo.

Victus, Barcelone 1714 de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes sud, collection « Babel », mars 2016 (roman traduit de l’espagnol par Marianne Millon)

10 réflexions au sujet de « Victus »

  1. C’est rigolo, je suis en train de lire La peau froide et celui-ci m’attend. J’ai donc juste jeté un coup d’œil sur la conclusion pour ne pas être spoilé mais tu as l’air d’aimer.

  2. Moi j’ai été trop vite, je suis sur la fin de Pandore au Congo, et je trouve ça très réussi, et surtout on dirait que l’imaginaire de ce monsieur n’a pas été pollué par les mauvais aspects de la modernité. Chapeau. Par contre, renseignements pris, il écrit vraiment trop peu à mon goût.

  3. Le récit d’initiation farfelu mais quasi-maçonnique laisse progressivement la place à celui beaucoup moins amusant du siège de Barcelone et du carnage subséquent. Je ne lis pas beaucoup de romans historiques, c’est sans doute pour ça que j’ai mis Six mois à finir celui-ci, et j’ai moins pensé à « la Religion » de Willocks (qui semblait écrit à l’hectolitre d’hémoglobine répandu directement sur la feuille en THX® dolby stéréo) qu’au Little Big Man d’Arthur Penn, tant le narrateur franchit sans cesse les lignes entre les différentes factions sans se reconnaitre en aucune. Merci pour les éclaircissements sur les intentions de l’auteur, peu évidentes pour moi. Et jusqu’au bout j’ai cru qu’il allait donner « le Mot », celui qui lui manque lors de son examen par Vauban, je suis vraiment naïf…

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