Oyana

Oyana n’a jamais connu son père biologique. Son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte ont été bâties sur un mensonge entretenu par sa mère et son père adoptif. Son vrai géniteur était un abertzale, autrement dit un militant de l’Euskadi Ta Askayasuna (Pays Basque et Liberté), l’organisation indépendantiste basque. Née à l’époque du franquisme, l’ETA a longtemps marqué les esprits par un coup d’éclat, l’assassinat en 1973 de Carrero Blanco, le bras droit du caudillo, dont la voiture blindée a été expédiée dans le décor, après l’explosion d’une charge de dynamite placée sous la chaussée de la rue Claudio Coello à Madrid. Un attentat donnant désormais lieu à une multitude de boutades et pour lequel le père d’Oyana, ex-membre du commando Ogro, a payé le prix fort, exécuté par des nostalgiques de la dictature, en dépit de la loi d’amnistie votée en 1977. Cette révélation et la mort d’un ami, au cours d’une descente de la police dans un bar, poussent la jeune femme à fréquenter des militants de l’organisation indépendantiste. Mais, si elle nourrit quelque sympathie pour la cause, elle n’en partage pas les méthodes, réprouvant la violence aveugle des actions terroristes. Jusqu’au jour où elle se trouve mêlée à une opération qui la contraint à l’exil sous une fausse identité en Amérique, où elle se marie à un futur médecin québecois. Vingt-trois ans plus tard, en 2018, l’ETA publie un communiqué proclamant sa dissolution définitive, offrant ainsi à Oyana l’opportunité de se libérer de sa culpabilité. Mais, est-on vraiment libre de son passé ?

Ayant beaucoup apprécié Taqawan, il ne m’a fallu pas longtemps pour me décider à lire le nouveau roman de Éric Plamondon. Oyana nous emmène en terre basque, une région du monde marquée par un drame partagé par de nombreux autres peuples. Broyés entre deux États-nations, la France et l’Espagne, les Basques ne sont en effet pas parvenus à faire valoir leur droit à l’auto-détermination. Durement réprimés sous le franquisme afin de leur faire payer leur soutien à la république espagnole qui avait reconnu leur autonomie, les Basques ont évolué vers la lutte révolutionnaire avec la création de l’ETA, à la fin des années 1950. Entre lutte contre la dictature et « années de plomb », Oyana évoque le climat de terreur prévalant en France et en Espagne, à l’époque où les commandos du GAL et de l’ETA œuvraient sans scrupules pour les victimes innocentes.

« Chaque fois qu’un corps tombe, il tombe inutilement. Il tombe de s’être trouvé dans un camp. Et les corps tombent parce que ceux qui les font tomber ont déjà perdu. »

Le récit d’Oyana apparaît également comme la confession d’une femme ayant vécue trop longtemps dans le mensonge, les remords et la peur. Et si les mots ne parviennent pas à exprimer parfaitement l’immense culpabilité qui obscurcit son existence, ils tentent cependant, avec maladresse mais sincérité, de rétablir sa vérité, au-delà des mensonges et des faux semblants d’une guerre civile impitoyable, menée avec la complicité de la France et de l’Espagne.

Adoptant un dispositif narratif similaire à celui de Taqawan, Éric Plamondon dévoile les aveux d’Oyana sous la forme de courts chapitres, mêlant l’Histoire, celle du peuple basque, à un récit plus intime dont la finesse psychologique ne fait ressortir son évident dilemme que plus durement. Entre chasse à la baleine, exploration des côtes américaines (n’oublions pas que les portulans des navigateurs de Saint-Jean-de-Luz sont à l’origine de la connaissance des eaux autour de Terre-Neuve) et lutte pour la reconnaissance de l’identité basque, Oyana s’interroge sur l’engagement et sur la légitimité de la violence, pointant l’ambiguïté des États dans leur lutte contre le terrorisme. En donnant la parole à Oyana, Éric Plamondon montre enfin qu’il faut toujours éviter les impasses idéologiques, même lorsque l’on a le sentiment de combattre pour une cause juste, car il n’y a guère de héros à espérer, juste des victimes et des illusions rarement satisfaites.

Après Taqawan, Oyana vient confirmer l’excellence de la plume d’ Éric Plamondon et sa faculté à évoquer simplement, avec une grande pudeur, les drames de l’histoire humaine.

« Ceux qui portent un rêve peuvent disparaître, cela ne fait disparaître leur rêve. »

Oyana de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, février 2019

3 réflexions au sujet de « Oyana »

    • Mon seul choix politique consiste à lire des romans noirs, de science-fiction et d’autres trucs bizarres. Bon, compte tenu de mon appétence pour l’Histoire, il m’arrive aussi de lire des essais et des romans historiques ou de faire part de la lecture de BD. Plus rarement, je me laisse guider par une thématique comme je l’ai fait avec la Guerre d’Espagne ou à l’occasion du défi Lunes d’encre. Une seule fois, j’ai dédié à un auteur particulier une série d’articles (il faudra d’ailleurs que je la termine). Mais pour Victus et Oyana, puisqu’il s’agit de ces deux titres, seul le hasard explique leur recension quasi simultanée. Et puis, indépendamment de leur sujet (ahah !), ce sont de très bons bouquins.

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