Ada ou la beauté des nombres

On ne fait guère secret sur ce blog de l’admiration que l’on voue à Catherine Dufour (je flagorne, si je veux). Aussi iconoclaste dans ses romans que truculente dans ses essais, l’autrice a consacré un ouvrage à Ada Lovelace, jeune lady de l’aristocratie anglaise du XIXe siècle, prédestinée à révolutionner les mathématiques en donnant naissance, entre trois grossesses encombrantes, aux algorithmes d’une science informatique balbutiante. Pesons nos mots. Le terme révolution n’est ici aucunement abusé car, en dépit de sa condition de femme et d’épouse engoncée dans le carcan de la bonne société victorienne, Ada pose en effet les jalons de ce qui compose l’ordinaire du fonctionnement des ordinateurs et de l’internet. Le software dira-t-on aujourd’hui, le hardware ayant été conçu par Charles Babbage avec lequel elle collabore pendant un temps.

Née des œuvres de Anne Isabella Milbanke, dite Annabella, une descendante de la gentry, et de Lord Byron, LE grand poète romantique, ami des Shelley et accessoirement parfait connard, Ada appartient à cette aristocratie anglaise obsédée par la rente et la crainte de mésalliance. Sa mère lui fera d’ailleurs chèrement payer l’infidélité et la débauche de son époux, parti mourir outre-mer auprès des nationalistes grecs, en lui faisant subir sans sourciller les outrages d’une éducation inspirée davantage par des tortionnaires que par des pédagogues. En cela, l’enfance d’Ada ne se distingue guère de celle de ses contemporains qui s’efforcent de réprimer chez la femme toute velléité d’indépendance. Si cette jeunesse lui ruine la santé, elle forge également son (sale) caractère, lui conférant la force nécessaire pour accomplir son ambition dans les mathématiques, domaine de connaissance pour lequel elle se prend de passion, montrant un véritable génie. « Étoile montante de la Science », « Enchanteresse des Nombres », les savants qu’elle côtoie, ne tarissent pas d’éloges pour ses travaux, tentant par la même occasion de s’accaparer ses résultats. Mais justement, de quoi est-elle l’inventrice ? Tout simplement du premier programme informatique du monde, imaginé grâce au calculateur mécanique conçu par Charles Babbage. Mis au net dans la note G, l’intuition d’Ada prend la forme d’une liste numérotée d’instructions d’encodage comprenant des registres de destinations, des opérations et un commentaire. Bref, le B.A BA de la programmation. Mais, sans doute la découverte est-elle prématurée dans un monde considérant les femmes avec mépris et condescendance. Et effectivement, Ada passe pour une folle, plus geek que ladylike, à la fois malmenée par sa mère et maltraitée par son mari.

D’une plume empreinte d’ironie, Catherine Dufour s’efforce de nous dévoiler l’inanité de la condition féminine à cette époque. En dressant le portrait d’Ada Lovelace, l’autrice dresse ainsi en creux celui de la société victorienne, un monde corseté dans les convenances et un puritanisme parfumé à l’encaustique et à la naphtaline. Un « Age of wonder » pétri de charlatanisme, de pseudo-sciences et de découvertes capitales pour l’avenir, où l’amateur éclairé, bricoleur de génie ou autre, invente aux côté du scientifique. Un monde enfin exclusivement masculin où l’idéal féminin se cantonne aux couches et layettes et où l’on cherche à rabaisser l’intelligence du sexe dit faible par tout un tas de stratagèmes sociétaux encodés dès l’enfance dans la psyché. Dans ce monde, Ada Lovelace n’apparaît hélas pas comme un cas unique. Elle est juste la partie émergée d’une bonne moitié de la population, pas moins réprimée en dépit de son appartenance aux classes supérieures. Ce qui ne l’empêchera pas à sa mort de tomber dans l’anonymat jusqu’à sa redécouverte par Alan Turing.

On ne peut donc que saluer l’effort de clarification de Catherine Dufour qui conjugue ici sa passion pour l’Histoire et pour l’informatique dans un ouvrage au féminisme décontracté et railleur, retraçant au passage le parcours météoritique de la pionnière de l’informatique. Bref, Ada ou la beauté des nombres est un ouvrage qui tente de rendre justice à une personnalité méconnue, du moins en France, pourtant capitale dans l’histoire de la science et de la technologie. Récit vif et follement drôle, il se révèle également instructif faisant montre d’une pédagogie désarmante.

Autres avis ici.

Ada ou la beauté des nombres de Catherine Dufour – Éditions Fayard, septembre 2019

2 réflexions au sujet de « Ada ou la beauté des nombres »

  1. En plus, elle a un nom assez incroyable. Sur le thème de la femme scientifique réprimée, dans un monde un peu Steampunk (tendance journal Pilote), il y a l’excellente BD de Chomet et Chevillard (je digresse, c’est vrai).
    Il y a aussi une petite faute d’orthographe (gère pour guère).

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