Les Attracteurs de Rose Street

Samuel Prothero et Jeffrey Richmond sont tous deux membres du Club des Inventeurs. Le premier exerce le métier d’aliéniste, une nouveauté regardée avec méfiance à l’époque, son jeune âge excusant sa naïveté en matière politique. Le second est l’objet de l’opprobre et du rejet de ses pairs en raison de ses fréquentations et parce qu’il s’est entiché d’une demeure héritée de sa défunte sœur, située à Saint Nichol, l’un des pires bas-fonds de la cité de Londres. Persuadé qu’il est possible de réformer le monde, pour l’avantage de tous, Prothero accepte de côtoyer la lie des assommoirs, bordels et autres tripots, pour résoudre l’énigme que lui soumet Richmond. Ses talents d’aliéniste et son empathie ne seront pas de trop pour y parvenir.

« Peut-être sommes nous tous soit des attracteurs à la recherche de fantômes à dévorer, soit des fantômes à la recherche de l’oubli. Et peut-être que la différence essentielle entre le monde des esprits et celui-ci est que dans ce dernier nous pouvons être l’un et l’autre. »

On ne remerciera jamais assez les éditions du Bélial’ et Jean-Daniel Brèque, son traducteur attitré, pour leur dévouement à la cause de Lucius Shepard dans nos contrées. Une abnégation une fois de plus source de ravissement pour le lecteur. Les Attracteurs de Rose Street délaisse les paysages de l’Amérique, convoquant l’imaginaire victorien des romans gothiques ou sociaux anglais. Le rabat de la première de couverture évoque Mary Shelley et Jane Austen, mais bien entendu, on pense également à Charles Dickens et Robert-Louis Stevenson, voire aux romans gothiques et à ces récits de mauvaise réputation colportés par les Penny dreadfuls. Peu importe le cadre ou l’époque, l’exploration de la psyché, de ses non-dits, reste au cœur de l’écriture de l’auteur américain, nous donnant à lire une novella à l’atmosphère vénéneuse et charnelle, dont le crescendo dramatique impressionne par sa maîtrise.

Dans le cadre anxiogène et confiné d’un ancien bordel, Lucius Shepard plante le décor d’un récit classique de fantômes où la possession surnaturelle apparaît comme la continuation des tourments terrestres, sous une autre forme. L’air n’est en effet pas le seul élément vicié dans la capitale britannique. Les mœurs et les esprits semblent aussi pollués que le ciel obscurci par le smog. Inventeur génial, à l’origine d’un procédé technique permettant d’attirer les particules souillant l’air, Richmond est rongé par une culpabilité aussi délétère que mortifère. Par le plus grand des hasards, les attracteurs qu’il a inventé et installé sur le toit de sa demeure, ne se contentent pas d’extraire la suie de l’atmosphère. Ils drainent aussi les ombres errantes des défunts, lambeaux d’âmes déchirées, pris au piège, s’agitant sur un clous métaphysique. Avec l’aide de Prothero, le savant lunatique espère arracher au fantôme de sa sœur quelques informations sur les circonstances de sa mort.

À bien des égards, le jeune aliéniste apparaît comme un candide, nourrissant encore de nombreuses illusions sur le progrès. En côtoyant Richmond et le fantôme de sa sœur, sans oublier les deux anciennes pensionnaires du bordel ayant choisi de rester après le décès de leur maîtresse, il va se frotter à la duplicité et aux vices les plus sordides de la bonne société, sans pour autant perdre cette étincelle vitale qui fonde son engagement politique, dans la plus noble acception du terme. Aidé en cela par Jane, prostituée finalement plus sincère que ne le laisse présager sa situation de courtisane, il va explorer les angles morts de la psyché de son employeur, côtoyant l’horreur et la débauche. Et s’il ne ressort pas tout à fait indemne de cette expérience, elle lui permet cependant de réévaluer la justesse de son idéal, à l’aune d’un monde sur lequel il n’a finalement guère de prise.

Les Attracteurs de Rose Street confirme que Lucius Shepard nous a beaucoup manqué ces dernière années. Et, si cette novella ne figure pas parmi les plus marquantes de l’auteur, elle n’en distille pas moins une attraction fascinante à laquelle on succombe avec beaucoup de plaisir. A suivre avec Abimagique, toujours dans la collection « Une Heure-Lumière ».

Autre avis ici

Les Attracteurs de Rose Street (Rose Street Attractors, 2011) De Lucius Shepard – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

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