L’Ours et le Rossignol

On n’est guère habitué dans nos contrées à lire de la Fantasy s’inspirant de l’imaginaire des pays slaves. À vrai dire, si l’on fait abstraction du pâle Enchantement de Orson Scott Card et du puissant Refuge 3/9 d’Anna Starobinets, on est bien plus accoutumé aux variations celtisantes et gréco-romaines, aux mythes germaniques et à leurs déclinaisons sous forme de sagas scandinaves qu’aux contes et légendes russes. L’Ours et le Rossignol nous immerge de plain-pied au cœur de la Russie médiévale, la Ru’s comme on le disait à l’époque, c’est-à-dire vers le milieu du XIVe siècle. On y retrouve un paysage à la fois familier et insolite, celui des contes traditionnels et de leurs archétypes usés par le cinéma et la littérature pour enfants. On renoue également avec les motifs du récit initiatique, ici délivré à la manière d’une chronique familiale. Bref, on évolue en territoire littéraire connu, voire même balisé, même si la coloration historique et folklorique apporte une touche d’originalité bienvenue.

À bien des égards, si on se laisse aller à succomber à son charme, L’Ours et le Rossignol ne manque pas d’arguments pour satisfaire le lectorat curieux. L’amateur de merveilleux se réjouira en découvrant roussalka, domovoï, vazila, vodianoï, oupyr et bien d’autres créatures légendaires auxquelles s’ajoutent Morozko, LE dieu du gel et seigneur de la mort, et son jumeau maléfique. Tout un légendaire emprunté au paganisme se dévoile ainsi peu-à-peu au cours des aventures de la jeune Vassia et de son clan issu de la petite noblesse terrienne, ces boyards attachés à leur terre et jaloux de leurs prérogatives. Cet aspect du roman se révèle convaincant, d’autant plus que Katherine Arden restitue fort bien le caractère ambivalent de ces créatures, source de paix et d’équilibre, mais aussi jalouses et parfois malfaisantes lorsque l’on n’y prête pas suffisamment d’attention.

Hélas, on ne peut s’empêcher de déplorer aussi une certaine lenteur dans la narration. Katherine Arden prend en effet son temps pour installer son intrigue, à tel point que l’on a l’impression de lire une interminable scène d’exposition durant les trois quart du roman, avant que les événements ne se précipitent en un crescendo qui laisse un tantinet sur sa fin, tant le dénouement paraît expéditif, une vingtaine de pages en gros, et tant il donne l’impression de verser dans les vieilles recettes de la Big Commercial Fantasy.

Cependant, même si le roman de l’autrice américaine pèche un peu par son classicisme sur ce point, il n’en demeure pas moins intéressant en raison d’une héroïne téméraire, jeune fille n’ayant pas froid aux yeux en dépit des obstacles et des menaces. Vassia doit en effet faire preuve de beaucoup de tempérament face aux conventions de l’époque faisant des femmes des épouses soumises, juste bonnes à enfanter et à élever leur progéniture pour parfaire la transmission du nom de la famille. Elle s’oppose aussi au culte chrétien, ici incarné par un prêtre vampirisé par son ego, dont la lutte contre les anciennes croyances emprunte les armes de la peur et de la superstition. N’hésitant pas à imposer sa volonté à grand renfort d’icônes et de sermons enflammés, il manipule avec duplicité les pauvres moujiks qui n’en demandaient pas tant pour verser dans la bigoterie. Mais, la plus grave menace demeure celle d’un destin qui la porte au plus près d’un affrontement entre deux puissances antagonistes ancestrales. Un bien mauvais pas dont elle se sort à force de ténacité, de courage, sans doute aussi d’un peu d’ingénuité, mais surtout grâce à un don magique hérité de sa mère.

L’Ours et le Rossignol étant le premier volet d’une trilogie intitulée « Winternight », on attend maintenant avec curiosité la parution de The Girl in the Tower, un titre d’ores-et-déjà paru chez « Lunes d’encre », histoire de voir si l’œuvre d’appropriation culturelle de Katherine Arden continue à tenir ses promesses.

L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden (The Bear and the Nightingale, 2017) – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin.

9 réflexions au sujet de « L’Ours et le Rossignol »

  1. Merci pour ton insatiable curiosité. Si je pouvais te rendre une infime quantité du plaisir que tu m’as apporté par tes habiles suggestions de lecture, ça serait maintenant que je te proposerais d’essayer « l’homme qui savait la langue des serpents » d’Andrus Kivirähk, qui n’est pas slave mais balte, puisqu’estonien, mais alors question réalisme magique, on en a pour son argent.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Homme_qui_savait_la_langue_des_serpents
    Un ami sans blog littéraire (il y en a encore, de ces affreux réfractaires) a dit à propos de l’ouvrage : »Sur le fond, ça raconte l’histoire d’un monde qui s’efface inexorablement et d’un autre qui est en train de naître. Entre les deux il y a le narrateur qui ne se fait pas plus d’illusions sur le passé qu’il ne partage celles de ses contemporains sur l’avenir. Il a un destin. Il comprend assez tôt qu’il devra l’accomplir et ça ne le réjouit pas. Mais il assume son rôle parfois très cruellement, parfois avec sérénité. Il y a une très belle nostalgie qui n’est pas dans le ton mais dans le récit lui même et ce n’est jamais une sacralisation béate des temps anciens. L’ancien monde est aussi cruel et crédule. Mais il était régi par un ordre qui reliait les choses et les gens. Le nouveau monde est plus hiérarchisé. Il divise, il sépare. Il impose sa loi au lieu que sa loi s’impose. Seulement, les filles sont plus jolies, plus sexy au village et le narrateur ne rechigne pas à aller les mater en lisière de forêt en compagnie de nounours, un ours un peu simplet qui sort avec sa sœur. Ca lui coûtera cher. »
    C’est assez bien résumé. Comme je ne l’ai pas consulté avant de publier ces lignes chez toi, j’ajoute que s’il lit ceci, je l’embête.

    • Merci à ton ami sans blog littéraire (j’espère qu’il en lit pour faire amende honorable). Merci aussi de me rafraîchir la mémoire. Ce bouquin pourrit dans ma PAL depuis trop longtemps. Hop ! Il remonte.

      • Je me disais bien qu’un lecteur de ton calibre ne pouvait totalement méconnaitre ce livre étonnant. Un oncle bien-aimé à qui j’avais offert l’ouvrage s’est éteint la semaine dernière sans avoir dépassé la page 145, c’est dire le pouvoir de ravissement d’une telle littérature.
        Quand ils seront tous partis à la chambre funéraire, je vais tenter de récupérer son exemplaire pour l’offrir à ma belle-mère.

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