La Chute de Gondolin

Pendant près de 44 ans, Christopher Tolkien a travaillé sur les notes et écrits de son père afin de les mettre à la disposition du plus grand nombre. De cet effort louable, initié avec la publication du Silmarillion, il résulte désormais un vaste corpus d’ouvrages, balayant l’univers et les mythes bâtis par les multiples réécritures de J.R.R. Tolkien. La Chute de Gondolin vient clore ce travail en revenant sur l’un des trois contes fondateurs consacrés aux Jours Anciens de la Terre du Milieu. Ce texte rappelle également, si cela était encore nécessaire de le faire, que le cœur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien ne bat pas du côté du Seigneur des Anneaux, surgeon épique du Hobbit, mais bien plus sûrement durant cette époque, longtemps appelée Premier Âge, qui a toujours été considérée par son créateur comme un tout se suffisant à lui-même.

À cette époque lointaine, les elfes Ñoldor vivaient sous la coupe de Morgoth, le Noir ennemi du monde. Après leur exil de Valinor, sous la conduite de Fëanor et ses frères, ils avaient rallié les terres de l’Ouest pour se venger de Melko, le voleur des Silmarils. Devenu Morgoth, le Valar déchu s’était retranché dans sa forteresse souterraine d’Angband, fourbissant ses armes et réunissant des légions innombrables d’orques, trolls, loup-garous, dragons et autres balrogs afin d’assurer sa domination. Maudits par l’ensemble des Valars, à l’exception d’Ulmo, défaits lors de la bataille de Nirnaeth Arnoediad (les Larmes Innombrables), les elfes Ñoldor furent ensuite réduits à survivre dans l’ombre du Ténébreux ennemi, dans l’attente d’une éventuelle intervention des Valars en leur faveur ou d’un hypothétique sursaut des quelques grands princes de leur peuple ayant échappé au désastre.

Les trois contes fondateurs de Tolkien prennent ainsi place dans ce contexte, dessinant progressivement, au fil de leurs réécritures, les contours d’un monde et d’une mythologie fictive d’une ampleur inégalée. Après le récit des Enfants de Húrin, dont Christopher Tolkien nous a livré une version définitive, La Chute de Gondolin reprend un dispositif analogue à celui de Beren et Lúthien, juxtaposant les différentes versions du récit de manière chronologique. Accompagné d’un paratexte informatif de Christopher Tolkien, ce dispositif permet de suivre pas à pas l’évolution d’un texte resté inachevé, du moins dans une version répondant aux exigences de J.R.R. Tolkien. Les exégètes apprécieront de retrouver la première version de l’histoire, datant de 1916-17, tout en suivant ses transformations au fil des réécritures et autres repentir. Les autres pourront découvrir un récit un peu plus abouti, du moins plus satisfaisant que l’histoire de Beren et Lúthien. Mais, écartons immédiatement tout malentendu. On ne trouve guère d’inédits dans cette nouvelle édition, la plupart des itérations de La Chute de Gondolin rassemblées ici figurant en effet déjà au sommaire d’autres ouvrages comme Le Livre des Contes Perdus, La Formation de la Terre du Milieu, La Route Perdue, les Contes et Légendes perdues ou encore Le Silmarillion.

Comme pour les deux autres contes, La Chute de Gondolin nous raconte le destin tragique et pourtant porteur d’espoir d’un homme, devenu messager d’un dieu, puis époux d’une princesse elfe, avant de donner naissance au héros qui amènera la chute d’Angband. Né sous le joug de Morgoth, Tuor de la Maison de Hador, a connu l’esclavage avant d’errer longtemps dans les terres désolées du Nord. Choisi par Ulmo pour porter un message à Turgon, le dernier souverain des Ñoldor libres, il part en quête de la cité cachée de Gondolin où il finit par arriver après avoir bravé maints périls. Mais, le roi elfe n’a que faire des avertissements d’Ulmo. L’orgueil lui dicte une autre conduite que ne viennent pas tempérer les menaces qui s’accumulent autour des montagnes qui encerclent son royaume. C’est la trahison qui finira par le livrer aux armées de Morgoth et donnera ainsi l’occasion à Tuor et à de nombreux autres héros Ñoldor de démontrer leur courage pendant une bataille dantesque.

Si la première version de La Chute de Gondolin semble imprégnée par la vision des combats de la Guerre des tranchées, notamment au travers des monstres de fer et de feu qui assaillent les remparts de la cité, elle témoigne également de la connaissance de l’auteur sur la manière médiévale de raconter les légendes et récits épiques. Les autres textes compilés jusqu’à la magnifique dernière version, écrite vers 1951, ne restituent hélas pas la complétude du récit initial, un fait que l’on peut regretter, mais dont il faut pourtant se contenter.

La Chute de Gondolin confirme donc l’ampleur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien dont Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux n’offrent qu’un faible aperçu. Et, comme le confie l’auteur lui-même dans une lettre écrite à son éditeur : « Mon œuvre a échappé à mon contrôle, et j’ai produit un monstre : un roman d’une longueur immense, complexe, plutôt amer et tout à fait terrifiant, ne convenant pas du tout aux enfants (et peut-être à personne), et il ne s’agit pas vraiment d’une suite au Hobbit, mais plutôt au Silmarillion. […] Le Silmarillion et consorts a refusé de se contenir. Il a débordé, s’est insinué dans tout, et a probablement gâté tout ce que j’ai tenté d’écrire. » Au regard des bribes qui nous sont parvenues grâce à Christopher Tolkien, que l’on nous permette d’en douter. Bien au contraire, on se prend plutôt à regretter l’inachèvement d’une œuvre, voire d’un légendaire, dont l’immensité flirte avec les plus grandes sagas historiques.

La Chute de Gondolin (The Fall of Gondolin, 2018) de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgois, 2019 (édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduite de l’anglais par Tina Jolas, Daniel Lauzon et Adam Tolkien)

7 réflexions au sujet de « La Chute de Gondolin »

  1. J’ai lu « La chute de Gwendoline » et j’ai cru que l’on allait parler SM. Ça aurait été plus rigolo que ce truc au résumé incroyablement indigeste. J’ai adoré le Hobbit, j’ai bien aimé le Seigneur, je me suis forcé sur le Silmarillion et je vais échapper à ça. Il faut expliquer au lecteur que, quels que soient les regrets, les envies et les calculs d’un auteur, c’est ce qu’il a réussi à finir qui mérite vraiment la lecture. Une œuvre est destinée à vivre sa propre vie et puisque Tolkien n’a pas réussi achever son grand œuvre, inutile de creuser, les tranchées n’apportent rien de mieux.

  2. Tiens c’est fun, j’ai adoré le silmarrillion, dormi sur le Hobbit, sauté des pages (innombrables dans le seigneur…) Après, je ne suis pas fan des affirmations péremptoires sur ce qu’il faut lire ou pas : quand on aime Tolkien, je suppose qu’on peut avoir envie de lire l’inachevé, rêver sur les fenêtres ouvertes jamais refermées…

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