Chiens de guerre

La conjonction du hasard et de l’actualité éditoriale m’ont fait lire successivement le troisième opus de la série « Ferrailleurs des mers » et le nouveau roman de Adrian Tchaikovski traduit dans nos contrées. On ne présente plus le premier sur ce blog très Bacigalupi compatible, les habitués ayant pu juger à plusieurs reprises de l’état de pâmoison dans lequel me plongent les écrits de l’auteur américain. Pour le second, un flot de louanges, nuancé par quelques bémols, est venu récompenser ici-même la lecture de Dans la toile du temps.

Mais pourquoi opérer un rapprochement entre ces deux titres me fera-t-on remarquer à bon droit ? Tout simplement en raison d’une thématique commune à Machine de guerre et Chiens de guerre, celle de l’animalisation de la guerre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et l’on se passera de dresser la liste des multiples conflits ayant fait usage des animaux comme armes. Cependant, si Paolo Bacigalupi se contente de dérouler un simple récit d’aventure divertissant, lectorat young adult oblige, Adrian Tchaikovski titille le sens éthique d’une humanité multiple dans ses ressentis, ses indignations et sa faculté à (ré)agir, comme le mouvement spéciste nous le démontre, face à l’utilisation d’êtres vivants et conscients, certes augmentés de quelques implants cybernétiques, comme armes jetables.

Mais revenons à Chiens de guerre. Dans un avenir que l’on pressent proche, l’humanité n’a pas tellement changé, du moins pour ses motivations profondes. Des zones de guerre larvée, entretenues par l’appétit de transnationales toujours plus avides en matière de ressources naturelles et n’hésitant pas à sacrifier les petites communautés sur l’autel du profit, prolifèrent sur les décombres d’États fantoches, tiraillés entre l’intérêt bien compris de leurs dirigeants et un partage équitable des richesses. Bref, rien de neuf sur le front de la guerre de basse intensité. Pour ramener un semblant de stabilité propice à leurs affaires, les transnationales ont pris l’habitude de sous-traiter le problème auprès de sociétés privées, spécialisées dans le domaine militaire. Peu regardantes sur les moyens employés pour assainir le terrain, elles sont cependant très strictes sur la confidentialité des opérations, histoire de ne pas réveiller une opinion publique versatile. Redmark s’est taillé sur le marché de la guerre une réputation flatteuse. Délaissant les machines de guerre, jugées peu fiables depuis que le Cachemire est devenu un no man’s land incontrôlable, la société a développé un nouveau process : le biomorphe. Cette transanimalité, dont on a forcé l’évolution en améliorant le cortex cérébral en prenant garde de ne pas dénaturer les traits naturels, est devenue le fer de lance des commandos de choc affectés aux armées privées. Engagé sur le front du Campeche contre les anarchistas, Rex forme une escouade d’assaut multiforme avec Dragon, Miel et Abeilles. Rex est un bon chien, efficace, dont l’horizon d’attente se limite à recevoir les ordres de son maître qui n’a pas trop besoin de lui secouer les biopuces pour le motiver. Rex est en effet un parfait soldat, doté de facultés de commandement et apte à se fondre dans la vision binaire du monde encodée dans son cortex cérébral. D’une fidélité inébranlable, Rex ne connaît pas les dilemmes du libre-arbitre. Son jugement est limité par une sorte de laisse numérique bien pratique pour son maître, Jonas Murray, un émule du colonel Kurtz et de Joseph Mengele. Mais, aux tréfonds de son esprits, Rex perçoit qu’il est bien plus qu’une arme efficiente ou un objet dont les propriétaires pourraient se débarrasser en cas d’obsolescence.

J’avais beaucoup apprécié le précédent roman d’Adrian Tchaikovski, déplorant cependant la faiblesse des caractères humains. Une fois encore, c’est un personnage non humain qui ravit l’attention. On épouse en effet le point de vue de Rex, une créature bionique dont on suit l’évolution au fur et à mesure de son éveil à la raison. Le biomorphe a été créé pour combattre à la place des hommes, histoire d’éviter le traumatisme d’une perte humaine, mais aussi pour épargner aux bonnes consciences la responsabilité des crimes de guerre. La créature échappe évidemment au conditionnement de ses maîtres, découvrant que le monde ne se réduit pas à des ennemis à détruire et des amis à protéger. Rex se surprend même à haïr ou à éprouver de l’empathie, indépendamment des ordres et parfois même à l’encontre de ceux-ci. Bref, il se découvre la faculté de faire des choix, ressentant plus souvent qu’il ne le pensait possible le doute et la culpabilité. Tout l’intérêt du roman d’Adrian Tchaikovski réside dans ce processus d’humanisation qui voit Rex faire l’apprentissage de la raison et de l’indépendance, dépassant le stade des simples réflexes ataviques vers lesquels le pousse son animalité. Perceptible dans le langage du biomorphe, l’évolution est également restituée habilement dans son rapport à l’autre, compagnons de combat, maître, alliés de circonstance et même une forme d’intelligence artificielle. Ces rencontres agissent comme repoussoir ou faire-valoir, contribuant chacune à leur manière à l’éducation de Rex et à son éveil dans un monde imaginé comme l’anticipation, ni pire ni meilleure, du nôtre.

Au-delà des déprédations des transnationales, de la violence de la guerre, de la cruauté des crimes de guerre et des préjugés entretenus à l’encontre des animaux améliorés, Chiens de guerre apparaît comme un roman humaniste (avec des chiens) prônant le dépassement de tous les clivages et posant la question de l’humain comme unique détenteur de l’intelligence et de la conscience. Pour Adrian Tchaikovski, la technologie doit être utilisée pour libérer et non contraindre ou asservir. On ne peut que souscrire à son opinion.

D’autre avis (avisés, forcément) ici , et là-bas.

Chiens de guerre (Dogs of War, 2017) de Adrian Tchaikovski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2019 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

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