Dans la Forêt

« Noël. Toute cette agitation et ce bazar. On n’est même pas vraiment chrétiens. Un peu qu’on ne l’est pas, rétorqua mon père. (il posa son stylo et se leva d’un bond de la table près de la fenêtre, déjà entraîné par l’énergie de son propre discours.) nous ne sommes pas chrétiens, mais nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d’augmenter la cadence. »

Nell et Eva vivent au bord de la forêt, se nourrissant de peu et se suffisant à elles-mêmes. Le temps d’avant se fond peu-à-peu dans le magma de leurs souvenirs, comme une époque d’abondance, un peu absurde, rythmée par le bruit blanc de la consommation. Longtemps, elles ont habité avec leurs parents, un couple d’originaux ayant choisi de vivre en marge de la société. Longtemps, elles n’ont eu comme voisins que les sangliers, les tiques, les crotales et le sumac vénéneux, effectuant une fois par semaine le voyage jusqu’à Redwood pour y refaire leurs réserves. Ancienne ballerine lointaine et protectrice, leur mère est morte subitement, emportée par une tumeur maligne. Ce premier signe de défaillance dans la normalité de leur existence a été suivi par d’autres. Les coupures d’électricité ont émaillé leur quotidien jusqu’à l’extinction définitive. Le téléphone s’est tu, les magasins se sont vidés et les rapports avec autrui se sont tendus. L’humeur enjouée et l’humour sarcastique de leur père se sont éteints pendant que le bruit blanc de l’extérieur leur rapportait des bribes d’information inquiétantes. Des signaux alarmants de guerre, d’épidémie, d’effondrement économique et de pillage. Et puis, leur père est mort à son tour. Bêtement. En coupant du bois avec sa tronçonneuse. Nell et Eva se sont retrouvées toutes seules, se disant que la vie continuait, qu’elle leur appartenait, après tout. À la condition d’apprendre à survivre.

Ne tergiversons pas. Dans la Forêt m’a happé comme peu de romans l’ont fait. D’une plume sobre et sans afféterie, à la fois factuelle et évocatrice, Jean Hegland raconte la fin de la civilisation et ce qu’il advient après, adoptant le point de vue de la cadette de deux sœurs. Deux jeunes femmes qui se destinaient à un autre avenir, sans doute plus conforme à leurs passions et aux routines du monde développé. De cette fin de la civilisation, on ne saura rien. Ni sur ses causes, ni sur son ampleur. L’effondrement reste en effet hors-champ. On ne fait qu’en ressentir les conséquences de manière lointaine, à l’occasion des réminiscences dont Nell remplit les pages de son carnet intime. Un lent et inexorable glissement vers le chacun pour soi, un climat d’inquiétude sourde qui fait resurgir les réflexes primitifs. Jean Hegland pointe ainsi du doigt la fragilité de notre société et sa propension à la sauvagerie lorsque les garde-fous disparaissent. Paradoxalement, la violence reste pourtant à l’écart des pages. On ne verra rien du sort réservé aux amis du père de Nell et Eva, comme on ne verra rien du viol de l’aînée. L’autrice est bien plus intéressée par la mue progressive des deux sœurs, abandonnant progressivement les souvenirs de leur passé, l’espoir secret d’un retour à la normale, pour se tourner résolument vers un avenir, certes incertain, mais bien plus prometteur.

Au-delà de sa tonalité post-apocalyptique, Dans la Forêt est surtout un roman d’apprentissage. Confrontées à la disparition de la civilisation, de l’électricité, de l’accès à internet, des distractions du samedi après-midi, obligées de composer avec l’amenuisement de leurs ressources, boîtes de conserve, chips, pizzas et autres produits ultra-transformés, Nell et Eva apprennent à vivre de la nature. La forêt devient leur garde-manger, les fleurs et arbres n’étant plus jaugés uniquement à l’aune de leur beauté ou de la menace qu’ils peuvent représenter, mais surtout pour leur apport nutritionnel. Les deux sœurs ont tout à apprendre, endurant les privations, entretenant leur maigre potager, mettant à sécher leurs récoltes ou les conservant en bocaux pour assurer leur subsistance jusqu’au printemps suivant. Un travail harassant, répétitif, frappé du sceau de l’incertitude, des lendemains qui déchantent, à la merci d’une mauvaise rencontre, d’une plaie infectée, un incendie ravageur, la maladie… Leur situation leur rappelle à chaque instant, la fragilité de leur condition humaine, où seuls comptent les liens tissés au fil d’un quotidien de souffrance et de joie mêlées.

On ressort ainsi apaisé par la lecture de Dans la Forêt, convaincu que notre vie nous appartient, et impressionné par cette sororité retrouvée dont les racines se déploient au cœur d’une nature, certes indifférente aux malheurs de l’humanité, mais recelant des merveilles pour qui sait les voir et les déchiffrer.

Autre avis ici.

Dans la Forêt (Into the Forest, 1996) de Jean Hegland – Éditions Gallmeister, collection « Totem », juillet 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Josette Chicheportiche)

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