Aurora

Bien connu des amateurs de science fiction pour ses romans exigeants, Kim Stanley Robinson nous revient avec un titre aux vertus hard SF évidentes. Les lecteurs de la trilogie martienne apprécieront, de même que ceux qui ont aimé Years of rice and salt, l’auteur américain dévoilant ici aussi quelques réflexions sur le sens de l’Histoire. Les autres, on leur recommande tout de même de tenter l’expérience, tant Aurora se lit avec plaisir et un intérêt non dépourvu d’arrière-pensées politiques, dans la meilleure acception du terme.

En route depuis presque deux cent ans vers le système de Tau Ceti, une arche stellaire emmène vers une hypothétique seconde Terre les descendants d’un groupe de pionniers. Depuis des générations, ces passagers d’un voyage sans escale mènent une existence routinière, veillant à l’équilibre de l’écosystème de leur nef avec l’aide de robots et de l’IA embarquée, un ordinateur quantique susceptible d’évolution pour s’adapter à l’incertitude du voyage. Un équilibre fragile, en dépit de toutes les précautions prises par les concepteurs de la nef, le vide de l’espace, pas complètement vide en fait, ne pardonnant aucune faille dans les dispositifs de sécurité. Un équilibre comportant enfin une marge d’erreur maitrisée, mais suffisante pour hypothéquer le devenir des colons. Au fil du temps, l’arche se détériore, même si les imprimantes produisent les pièces nécessaires à la réparation des avaries, et les biomes restent soumis aux problèmes inhérents à un système conçu pour interagir en autarcie, avec une quantité de ressources limitées qu’il convient de recycler sans cesse. La rupture des échanges métaboliques à l’intérieur du vaisseau interstellaire multigénérationnel devient ainsi une des obsessions des ingénieurs, un processus au moins aussi préoccupant que le syndrome de l’insularité agissant insidieusement sur les organismes de ses passagers, provoquant une dangereuse dévolution de l’intelligence. Fort heureusement, la mise en orbite imminente autour d’Aurora, la lune unique de la planète E du système de Tau Ceti, ouvre des perspectives d’avenir prometteuses. En théorie.

« Vivre comme si on était déjà mort. Tous les êtres vivants cherchent à rester en vie. La vie veut vivre. »

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson nous propose un formidable voyage de douze années-lumière. Un périple crédible jusque dans le moindre détail. Pour cela, il convoque la physique des particules, la biologie, la génétique, l’écologie, l’astrophysique et l’astronautique, sans oublier la physique quantique appliquée à la conscience artificielle. Il nous entretient aussi de mécanique sociale à l’échelle d’un microcosme et d’Histoire dans son acception la plus conceptuelle, celle du temps long, voire immobile, qui façonne nos existence et échappe à notre emprise.

« Qu’en est-il de la fonction logistique appliquée à l’Histoire ? L’humanité est-elle en train de subir une régression vers la moyenne ? Redevient-elle inférieure, dans une certaine mesure, à ce qu’elle a été brièvement ? Est-elle en train de vivre le paradoxe de Jevons, qui énonce qu’avec l’augmentation de sa puissance l’humanité augmente également sa capacité de destruction ? L’Histoire est-elle une parabole et aurait-elle abordé sa phase descendante, comme on le prétend si souvent ? Autrement dit : tourne-t-elle en rond avec des hausses et des baisses qui se succèdent sans espoir ou possibilité d’en sortir ? Ou est-ce une sinusoïde en phase descendante depuis deux siècles, traversant une mauvaise saison historique qui reste invisible aux humains ? Ou, de façon plus optimiste, peut-on l’envisager comme une spirale montante ? Nous distinguons mal la forme de l’Histoire. »

Fort heureusement, Kim Stanley Robinson n’oublie pas de raconter une histoire, celle de Freya et de ses parents, Devi l’ingénieure en chef, et Badim le scientifique optimiste et débonnaire. En leur compagnie, on accomplit un long voyage, entre la Terre et Tau Ceti, confronté à des problèmes en apparence insolubles. A plusieurs reprises, l’auteur américain ose le parallèle avec les expéditions des explorateurs des pôles, en particulier l’odyssée de l’Endurance de Shackleton. Une comparaison faite à dessein, tant le courage et l’ingéniosité ne semblent pas faire défaut à ces explorateurs des marges de l’Eucumène. Récit passionnant, sous-tendu par un suspense ne se relâchant guère, Aurora nous rappelle enfin le caractère négligeable de l’humanité face à l’immensité et l’indifférence de l’univers, apportant au passage une réponse, certes discutable, au paradoxe de Fermi.

Excellent roman de science fiction, Aurora rejoint donc la meilleure part de l’œuvre de Kim Stanley Robinson, n’oubliant pas le paramètre humain dans une équation hard scientifique passionnante et optimiste, même si l’auteur ne semble pas partager les rêves d’exploration des exoplanètes. Dans un univers hostile à la vie humaine, ne convient-il pas de préserver la seule planète à notre disposition plutôt que de chercher ailleurs d’hypothétiques mondes à surexploiter ?

Aurora (Aurora, 2015) de Kim Stanley Robinson – Éditions Bragelonne SF, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

 

2 réflexions au sujet de « Aurora »

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