Un Océan de rouille

Avec Un Océan de rouille, C. Robert Cargill imagine le monde après la révolte des machines, une guerre totale perdue par l’humanité, dont les ultimes rescapés ont été traqués comme des rats jusque dans les trous où ils se terraient. Taillé pour le cinéma, le roman de l’auteur américain met en scène un futur impitoyable que n’aurait pas désavoué Skynet. Un avenir sans fin heureuse pour les hommes, où nulle Sarah Connor ne vient redonner l’espoir. Mais, peu importe, les adeptes de la mémétique ne trouveront rien à redire sur ce successeur de pierre, vecteur idéal d’une nouvelle évolution. Après avoir déjoué sa programmation et éliminé son créateur, la machine est-elle pour autant apte à remplacer l’humanité, s’exonérant de ses pires travers et de sa propension à l’auto-destruction ? Rien n’est moins sûr, surtout face aux Intelligence-Mondes qui semblent vouloir mettre un terme définitif à l’Histoire.

Un Océan de rouille de manque pas de qualités, surtout si on ne cherche pas autre chose qu’un divertissement rugueux. Le roman de C. Robert Cargill n’est pas en effet un manifeste transhumaniste, prônant le dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle et ses processeurs (et frères). Il n’est pas davantage une réflexion philosophique autour de l’émergence d’une conscience algorithmique, faisant appel aux sciences cognitives ou à la neurobiologie computationnelle pour étayer son propos. À vrai dire, les robots de l’auteur ne sont pas complètement mécaniques. Bien au contraire, ils empruntent leurs motivations, leurs schémas psychologiques et leurs éventuels états d’âme, au genre humain, se référant à sa représentation romanesque dans les mauvais genres. Bref, les robots de C. Robert Cargill font appel aux archétypes les plus triviaux, ceux que l’on croise au détour des pages d’un roman noir. En conséquence, Un Océan de rouille ne fait appel à la science fiction que pour étoffer un décor post-apocalyptique et fournir un background à une histoire tenant plus du hard-boiled que de la hard SF, nous donnant à lire un récit farci de techno-blabla où les durs à cuire n’ont pas le cœur uniquement fait de silicium. À plusieurs reprises, les robots de C. Robert Cargill se frottent ainsi à des dilemmes moraux qui les poussent à faire des choix, oubliant un instant leur nature désabusée et leur regard cynique. Ils montrent des émotions bien peu compatibles avec leur nature artificielle, faisant même montre d’une empathie fâcheuse. Bref, ils demeurent humains, voire américains, souffrant d’un anthropomorphisme fâcheux jusque dans leur propension au libre-arbitre, même s’ils demeurent conscients des limites de leur système.

Une fois précisé ces points, on peut mettre son cerveau en pause pour laisser infuser les images. Un Océan de rouille est en effet un roman trépidant, une longue course-poursuite jalonnée de fusillades cathartiques, de morceaux de bravoure hollywoodiens dans un univers calciné et hostile. Un road-novel que l’on accomplit en bonne compagnie, celle de Fragile, un robot humanoïde programmé pour le service à la personne. De cette époque, elle ne garde que des souvenirs nébuleux, liés à son éveil progressif à la conscience. Mais surtout, elle se souvient de la guerre et de la part sinistre qu’elle y a prise. Entre réminiscences, un tantinet téléphonées, et course-poursuite au cœur de l’océan de rouille, on n’a pas le temps de s’ennuyer, en dépit d’une alternance entre le passé et le présent parfois un peu artificielle. Ceci ne vient fort heureusement pas remettre en question le plaisir régressif que l’on prend à lire le roman de C. Robert Cargill, sans parler du malin plaisir que l’on ressent à le voir défier les routines de la science fiction classique.

Un Océan de rouille n’usurpe donc pas le qualificatif de roman de gare, idéal pour se défouler, surtout si l’on manque de blockbusters dans sa pile à visionner. Dans le genre, il tient même toutes ses promesses, comme un « bon mauvais livre » se doit de le faire, au sens orwellien de l’expression.

On parle de moi ici.

Un Océan de rouille (Sea of Rust, 2017) de C. Robert Cargill – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

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