À crier dans les ruines

Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl explose, projetant dans l’atmosphère et les environs une importante quantité de radionucléides. Les faits et le processus conduisant à l’accident nous sont désormais connus, après avoir été longtemps cachés sous une chape de plomb (euphémisme). Prélude à l’effondrement de l’URSS, l’événement a mis fin à près de quarante ans de Guerre froide, poussant les idéologues à théoriser la fin de l’Histoire, une bien piètre consolation pour les victimes de la catastrophe dont l’histoire personnelle a achevé sa course dans les poubelles de cette Histoire. Fille d’ingénieurs domiciliés à Prypiat, Léna a vécu l’événement en direct du haut de ses treize ans. Bref, elle n’a rien compris du tout. Ni la gravité de la situation, ni les raisons ayant poussés ses parents à s’exiler très vite en France, auprès de proches installés là-bas, abandonnant derrière eux leur pays natal, territoire de son enfance, et surtout Ivan, son âme sœur.

À crier dans les ruines est un roman touchant sur le déracinement et la résilience. L’explosion de la centrale, le sacrifice des pompiers, l’évacuation forcée des habitants hors de la zone d’exclusion, l’incompréhension, la peur, l’absurdité de la situation, le ballet mortel des liquidateurs, le calvaire des survivants, tout ceci compose l’arrière-plan d’un drame de nature plus personnelle, celui d’une jeune fille contrainte à l’expatriation par la pire catastrophe du nucléaire civil du XXe siècle.

Coupée de ses racines, Léna entretient pourtant un lien viscéral avec sa terre natale,  via l’Ukrainien, la langue utilisée par sa grand-mère pour raconter les légendes de son pays. L’Histoire et les mythes lui permettent ainsi de se reconstruire un passé, une mémoire, afin surmonter le traumatisme qui l’empêche de se projeter dans l’avenir et de se forger un destin. Mais surtout l’amour qu’elle continue à éprouver pour Ivan plombe sa relation à autrui, l’isolant lentement et sûrement de son environnement. Pour faire le deuil de son passé, pour retrouver goût à la vie, il ne lui reste plus qu’à accomplir un pèlerinage à Prypiat, la cité modèle de l’utopie communiste, devenue désormais le point focal d’un parc à thème pour touristes attirés par le désastre.

« l’homme est étrange, avait marmonné sa grand-mère. Seul l’éloignement lui fait prendre conscience de la beauté des choses. De l’Ukraine je ne voulais pas garder l’effroi des dernières heures. Alors je l’ai enfantée d’une nouvelle mythologie. Je n’ai cessé de broder de nouvelles histoires en te les racontant soir après soir. Au fil des pages de mon livre imaginaire, l’Ukraine s’est effacée au profit de ces nouvelles couleurs que je t’avais transmises. Mais aujourd’hui, vois-tu, j’ai peur de me mesurer au monde, car mes peintures ne sont pas la réalité. Et si je n’aimais plus mon pays ? »

Avec des mots simples, Alexandra Koszelyk porte à l’incandescence le mal être de Léna, le caractère indicible du choc émotionnel provoqué par la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences invisibles ne se cantonnent pas seulement aux rayonnements ionisants. L’autrice fait en effet de l’histoire personnelle de Léna le vecteur d’un message plus universel, appelant à se confronter au réel plutôt qu’à la mémoire et rendant justice aux millions de déracinés, contraints de prendre la route de l’exil dans l’indifférence générale. À crier dans la ruines rend enfin justice à l’Ukraine, terre malmenée par l’Histoire, broyée par les velléités conquérantes de ses puissants voisins, des ravages de la Horde d’or à l’Holodomor. Un message salutaire afin de retrouver la paix, celle de l’esprit.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk – Éditions Aux Forges de Vulcain, août 2019

6 réflexions au sujet de « À crier dans les ruines »

  1. Roman lumineux. M’a beaucoup plu. Un peu façon Roméo et Juliette russes.
    C’est vrai la mémoire n’est pas toujours une consolation.

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