Révolution I. Liberté

« Liberté » est le premier volet d’une chronique en trois tomes consacrée à la Grande Révolution, autrement dit la Révolution française. Florent Grouazel et Younn Locard ne choisissent pas la facilité en s’attachant à cet événement majeur de l’histoire de France. Mettant fin à l’Ancien régime, son souvenir détermine en effet la conduite de la politique nationale pour de nombreuses années, alimentant de nombreux combats individuels et collectifs, y compris à l’étranger. Réactivée par la relecture de François Furet venue s’opposer à l’interprétation marxiste, sa mémoire a fait l’objet d’une multitude de manifestations spectaculaires à l’occasion de la commémoration du bicentenaire, événement médiatique supposé sanctuariser dans une forme de communion républicaine et universelle, non exempte de voix dissonantes, l’héritage révolutionnaire.

Avec un récit foisonnant et polyphonique, où le premier rôle est surtout donné au peuple, de la canaille de la plus basse extraction aux aristocrates poudrés de la Cour, en passant par les besogneux, les anonymes et autres seconds couteaux d’un événement dont ils peinent tous à saisir l’ampleur, Grouazel et Locard dressent le portrait d’une société en proie à l’effervescence politique, tiraillée par une faim tenace de changement et par l’incertitude de la disette. « Liberté » annonce ainsi une fresque politique et sociale qui, à l’instar de 14 juillet de Eric Vuillard, entend dépeindre la Révolution dans sa multitude, son caractère spontané, chaotique et intrinsèquement violent.

« Liberté », le premier volet de Révolution couvre la période d’avril à octobre 1789, de la répression des émeutes de Réveillon au retour forcé du roi à Paris, sous la pression du peuple. Pendant que les États généraux devenus Assemblée nationale s’enivre de motions et de déclarations d’intention inspirées par les idéaux des « Lumières », on s’immerge dans le hors champ historique, épousant les points de vue de plusieurs personnages dont on suit le parcours individuel au sein du tumulte collectif. Celui d’un pamphlétaire virulent, opposé aux idées des députés du tiers état et partisan d’une répression violente. Celui d’un noble breton, candide débarqué dans la capitale et bien malgré lui propulsé au cœur des émeutes. Celui d’un philosophe anglais pétri de l’esprit des « Lumières ». Celui d’une gamine des rues ayant érigé la débrouillardise comme vertu cardinale pour survivre au cœur d’une précarité inimaginable. Grouazel et Locard nous ballade ainsi de Paris à Versailles, mettant en scène la foule versatile, sans cesse tiraillée par la faim, forcément dangereuse puisque rendue enragée par la morgue de l’aristocratie attachée à ses privilèges et par le jeu des spéculateurs et financiers dont le mur murant Paris rend Paris murmurant. Une populace prompte à s’emporter, soumises aux rumeurs et aux provocations des agitateurs, loin d’être à l’unisson, mais qui pourtant se découvre peu à peu une conscience politique rudimentaire. Bien entendu, on croise aussi les figures mémorables Mirabeau, Barnave, Marat et d’autres, mais elles restent ici un arrière-plan historique. L’essentiel de la scène est occupé par le peuple et son désir désordonné de justice sociale.

Documenté, recelant une foultitude de détails truculents et authentiques, d’anecdotes paillardes et gaillardes, animé d’une gouaille réjouissante, enrichie par le trait nerveux de Florent Grouazel, toutes ces qualités font de « Liberté » un must-read. Une réussite justement récompensée par un Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême. A suivre avec « Égalité ».

Révolution I. Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard – Éditions Actes Sud, collection « L’An 2 », janvier 2019

3 réflexions au sujet de « Révolution I. Liberté »

  1. De façon inopinée remonte le souvenir de la présentation TV de « Orateurs de la Révolution française » paru en Pléiade en 1989 pour le bicentenaire. Le tome 2 n’était jamais paru faute de ventes du premier. Du coup pas de Saint-Just, Robespierre etc. Une formule m’avait marquée. « C’étaient des hommes emportés au-delà d’eux -mêmes. »

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