L’Essence de l’art

Presque vingt ans après sa parution outre-Manche, The State of the Art a fait l’objet d’une traduction dans nos contrées. Certes, quelques privilégiés se targuaient d’avoir déjà lu deux des textes (pour mémoire, « Un cadeau de la Culture » et la novella « L’Essence de l’art ») composant le recueil, profitant de l’épuisement des supports où ils étaient parus initialement pour provoquer l’envie d’autrui et un fugace sentiment d’autosatisfaction. Ils peuvent ravaler leurs vantardises car l’intégralité du recueil est désormais accessible au commun des mortels, de surcroît en poche. Un ouvrage assorti d’un petit bonus, un cadeau du Bélial’ en quelque sorte, concocté par l’inénarrable AK. Au passage, et ceci n’est pas que flagornerie, ladite préface a le mérite de proposer une grille de lecture de l’œuvre de Iain M. Banks tout à fait digne d’intérêt.

Mais trêve de bla-bla, quid du recueil ? Des huit textes au sommaire, cinq ne relèvent pas du cycle de la « Culture » et un n’appartient pas au domaine de la science-fiction. On ne s’en plaindra pas, bien au contraire, puisque l’on découvre ainsi la grande variété de la palette textuelle de l’auteur écossais.

On l’a souvent dit, Iain M. Banks est un écrivain très ironique. Volontiers potache dans « La route des Crânes », courte nouvelle d’ouverture quelque peu anecdotique tout de même, son humour revêt un aspect plus sadique avec « Curieuse jointure », texte dont la chute fera grincer plus d’une dentition masculine. Comme tout sujet de la Couronne qui se respecte, l’auteur excelle également dans le nonsense. « Nettoyage » fait montre de cette tournure d’esprit enviable. L’auteur y accouche d’une histoire follement drôle, mettant en scène des extraterrestres aussi négligents que maladroits confrontés à une humanité à la hauteur de sa réputation. Avis aux amateurs d’humour décalé, fans de Robert Sheckley, Fredric Brown et, soyons fous, Douglas Adams.

L’apparente légèreté ne doit pourtant pas faire oublier la tonalité fréquemment politique des textes de l’auteur. Celle-ci ressort nettement à la lecture de « Fragment », où Banks met en scène l’opposition entre la raison athée et l’intégrisme religieux, sans tomber dans les clichés et les outrances inhérents au sujet. Une fois la lecture de cette nouvelle terminée, un constat s’impose : nul besoin d’appartenir à une espèce différente ou d’habiter sur une autre planète pour être confronté au phénomène d’incommunicabilité. Au passage, le connaisseur goûtera l’allusion à un épisode dramatique de l’histoire écossaise contemporaine et appréciera l’usage fatal qu’en fait Banks. On passe rapidement sur « Éclat », dont l’aspect expérimental, dans le genre bruit blanc et collage, peut rebuter, pour retrouver l’univers de la « Culture » dans ce qu’il a de meilleur : l’intime, le dilemme éthique et l’ironie amère. On commence doucement avec « Un cadeau de la Culture », histoire d’un exilé de cette civilisation, réfugié sur une planète aux mœurs disons plus vénales, où il espère se faire oublier de Contact. Tentative ratée, puisque des malfrats lui proposent d’acquitter ses dettes en abattant un vaisseau spatial, en utilisant une arme de la Culture, un artefact particulièrement bavard et, par voie de conséquence, parfaitement insupportable. Conflit moral et manipulation apparaissent ainsi rapidement comme les enjeux de cet excellent texte. On franchit un cran supplémentaire dans l’excellence avec « Descente ». Sur un mode intimiste et émouvant, cette nouvelle révèle une autre facette de l’auteur : son goût pour l’introspection. Ce huis-clos dans un scaphandre raconte en effet la marche désespérée d’un naufragé sur une planète déserte et le tête-à-tête qui en résulte avec l’IA attachée à sa survie. Difficile de ne pas juger ce texte comme le point fort du recueil, tant il fait vibrer la corde sensible sans pour autant basculer dans le tire-larmes. Reste « L’Essence de l’art », novella au cours de laquelle la Culture fait face à l’humanité. Une rencontre sans véritable contact permettant d’admirer une nouvelle fois l’humour de Banks — les notes et la conclusion du drone relayant le récit sont sur ce point tout à fait croustillantes. Vraie réussite que cette histoire, presque trop dense tant elle amorce de pistes à analyser. Conjuguant verve satirique — le regard de la Culture sur la Terre est à ce propos saignant — , démarche réflexive sur la nécessité du mal pour discerner le bien, considérations sur l’art et sur l’utopie, Banks n’omet pas pour autant de raconter une histoire touchante animée par des personnages complexes et attachants. Pour toutes ces raisons, « L’Essence de l’art » n’usurpe pas sa qualité de texte essentiel dans le cycle de la « Culture ». Assertion non négociable.

L’Essence de l’art ne pourra donc que réjouir l’amateur de Iain M. Banks confirmant que son humour, son ironie désabusée et son sens éthique et politique nous manquent cruellement.

L’Essence de l’art (State of the Art, 1991) de Iain M. Banks – Éditions Le Bélial’, mars 2010 (recueil traduit de l’anglais par Sonia Quémener)

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