Histoire

Le principe de la collection « Le mot est faible » est simple. Rendre aux mots leur sens premier dans un monde ayant érigé l’artifice de la communication, forme modernisée de la propagande, comme un outil de déstructuration massive de la pensée. Après le peuple, l’école, la révolution et la démocratie (on aura l’occasion d’y revenir tant le projet paraît stimulant), les éditions anamosa s’attache à redonner à l’histoire sa vocation, faisant appel à Guillaume Mazeau pour nous servir de passeur. Membre des collectifs CVUH (Comité de vigilance face aux usages de l’histoire) et Aggiornamento hist-géo, l’historien en appelle à restaurer l’histoire dans son rôle de formation de citoyens, libres de leurs choix et aptes à s’approprier le présent.

Longtemps domaine réservé des savants, élites nobiliaires ou bourgeoises, l’histoire s’est peu-à-peu démocratisée, devenant plus que jamais une passion française, voire un sport de combat. Elle a conquis le vaste champ des médias au point de devenir omniprésente. À la télévision, dans les parcs à thèmes, les jeux vidéos, les fêtes costumées où l’on reconstitue le Moyen-âge, les guerres napoléoniennes ou le Débarquement, dans les librairies et jusque sur les chaînes Youtube, elle occupe le terrain médiatique et celui des pratiques sociales. Mais, ce triomphe apparent de l’Histoire est surtout celui des historiens amateurs ou plutôt des amateurs d’histoires.

Pourquoi un tel succès ? Selon Guillaume Mazeau, deux raisons déterminent notre appétence pour l’Histoire : l’attrait pour le divertissement et le besoin d’être rassuré. Objet culturel à forte portée mercantile, le passé génère d’importants flux touristiques. Que ce soient dans les lieux de mémoire, les musées ou les parcs de loisirs, il est de bon ton de favoriser les pratiques immersives où l’expérience ludique rend l’histoire attrayante, voire désirable, fantasmes y compris. Face à l’incertitude d’un présent mondialisé et à un futur anxiogène, le passé apparaît plus que jamais comme un temps rassurant, immobile, fétichisé. Une valeur-refuge que l’on s’empresse de commémorer, de muséifier ou de sacraliser sur l’autel de la religion civique.

Ce processus de sanctuarisation des mémoires s’appuie sur un travail d’édulcoration du contenu historique où l’histoire se doit d’être au-dessus de la mêlée, soumise aux impératifs de la neutralité et de l’objectivité. Elle n’est plus source d’émancipation, ouverte à tous les possibles de l’esprit humain ou à toutes les discontinuités, mais le résultat de l’évolution « naturelle » vers un optimum, celui du libéral-capitalisme. En somme, la prophétie auto-réalisatrice de l’idéologie libérale déroulée pour arracher le consensus. Sommée de se conformer au modèle économique dominant, infantilisée par les éléments de langage des tenants de la « pédagogie », la population a l’impression d’être devenu le jouet d’une histoire qui lui échappe, cédant d’autant plus facilement à la séduction du passé mythifié et du roman national.

Par un effet pervers qu’il n’avait sans doute pas imaginé, le consensus historique nourrit en effet le repli identitaire et le confusionnisme ambiant, générant un poison puissant, celui de la contre-histoire illibérale. Le relativisme libéral est ainsi retourné contre l’histoire par les tenants d’un récit nationaliste, arrangeant les faits à leur convenance et diffusant une nostalgie pour le pire du passé. L’université et les historiens non orthodoxes deviennent la cible de leurs attaques, ravalés au rang de fonctionnaires de la recherche, coupés de leurs racines, bref les idiots utiles du terrorisme et du grand remplacement.

Face aux multiples menaces qui s’accumulent, que faire pour restaurer l’intégrité de l’histoire ? Selon Guillaume Mazeau, il faut déjà commencer par faire confiance au peuple, à sa spontanéité et à sa méfiance à l’égard des discours officiels. Il est essentiel de favoriser la transmission d’un savoir ouvert, dégagé de ses tendances à la nostalgie. Pour cela, il ne faut rejeter aucun outil d’appropriation du savoir historique et ne pas hésiter à laisser vivre le passé dans ses multiples expressions populaires, des sites collaboratifs sur Internet à la collection d’objets anciens. Il faut s’appuyer sur la curiosité pour se réapproprier le temps historique, pétri d’élans, de sursauts et de discontinuités, pour ne pas laisser le champ libre au prêt à penser du consensus historique ou à la réaction impulsée par le roman national.

Dans cette reconquête, l’historien doit prendre sa part. Il doit sortir de sa tour d’ivoire pour initier un dialogue fructueux entre la culture savante et populaire, car l’histoire scientifique n’a pas besoin d’une majuscule, mais d’une méthode. Il ne doit pas oublier que toute histoire porte par définition une dimension politique, l’orientation politique de l’histoire n’en déterminant pas forcément la qualité. Comme science, l’histoire doit en effet se montrer intraitable face aux manipulations et s’attacher aux exigences de vérité et de fait. Elle doit se défier du rôle de bonne conscience civique qu’on veut lui faire endosser, au risque de prêter le flanc au venin de la post-vérité, pour reprendre les armes de la critique.

Le court essai de Guillaume Mazeau se révèle donc un ouvrage salutaire. En définissant l’histoire comme une pratique sociale dans laquelle l’histoire scientifique tient une place particulière mais non isolée ni exclusive, l’historien milite pour une histoire positive, critique, source d’enrichissement politique et porteuse d’émancipation.

Histoire de Guillaume Mazeau – Éditions anamosa, collection « Le mot est faible », février 2020

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