Elmet

John Smythe a décidé de se retirer du monde pour s’installer en marge, sur un bout de terrain entre la forêt et la voie ferrée. Sans demander d’autorisation à quiconque, il y bâtit de ses propres mains une maison rudimentaire pour y abriter ses deux enfants, Cathy et Daniel. En sa compagnie, ils apprennent à vivre de la nature, loin de la société de consommation et de ses méfaits, recevant le peu d’éducation concédé par leur père d’une voisine âgée et originale. Auprès de la forêt, ils se contentent de plaisirs simples, le soleil chiche du Yorkshire, le spectacle des saisons qui s’écoulent paisiblement, les plantes et les animaux dont ils tirent leur subsistance.

D’un naturel mutique, John est un homme violent mais droit, attaché à une forme de justice directe et frustre. Longtemps, il a servi comme homme de main, mais cette époque est révolue. Désormais, il combat dans des rencontres clandestines de boxe, se taillant une solide réputation de challenger. Avec sa carrure de colosse, il n’a guère de mal à s’imposer. Mais, son goût pour l’indépendance et sa propension à étendre sa protection sur ses amis lui attirent quelques inimitiés, en particulier celle de M. Price, le principal propriétaire terrien du coin. Un malfaisant qui tient toute la communauté sous sa coupe, avec la complicité de la police et des notables locaux, n’hésitant pas à asservir les plus démunis, en profitant de la privatisation des logements sociaux pour leur extorquer un loyer au prix fort. Entre la brute aux raisonnements simples et le prédateur sans scrupule, l’antagonisme est total. Il ne peut que se terminer mal.

Premier roman de Fiona Mozley, Elmet est un récit âpre et tragique où le bonheur se révèle éphémère. Le destin de John, mais également de ses enfants, en particulier Daniel, narrateur et témoin de ce drame, semble tout entier frappé du sceau de la fatalité. Un fatum enraciné profondément dans cette terre d’Elmet, contrée ingrate servant de refuge et de sanctuaire pour les réprouvés et les marginaux depuis le bas Moyen âge.

D’une certaine façon, Elmet adopte la manière du conte, le registre du merveilleux atteignant son apogée au moment de Noël, dans les bois, au pied du sapin illuminé par les lanternes installées par John dans ses branches. Mais, la réalité ne tarde pas à reprendre le dessus, dans sa plus dure acception, avec l’arrivée de M. Price et de ses fils. Le roman reprend alors son aspect de lutte des classes. Pour le propriétaire terrien, nulle terre, nulle existence ne peut échapper à son contrôle. Tout le monde doit s’acquitter de ses dettes et doit reconnaître allégeance pour survivre, y compris pour une terre délaissée. Le potentat tire ainsi de sa position sociale un pouvoir qui ne tolère aucune exception et se fortifie grâce à l’exploitation des plus démunis, assurant à ses pairs une main-d’œuvre à bon marché, taillable et corvéable à merci. À croire que rien n’a changé depuis le temps des seigneurs. Avec sa mentalité de Robin des bois et sa carrure de petit Jean, John essaie d’incarner maladroitement un esprit de résistance, avec l’aide d’un ancien syndicaliste, fédérant autour de lui les espoirs de tous. Mais, son passé joue contre lui. Les non dits plombent l’idéal de justice dont il se fait à la fois le porte-parole et l’exécuteur des basses œuvres.

D’une plume empreinte de poésie, ciselée jusque dans sa description de l’abjection, Fiona Mozley fait glisser progressivement son récit de la pureté vers le sordide, de la naïveté idyllique vers la violence. Chemin faisant, elle ressuscite ainsi une lutte aussi vieille que le monde, celle du pot de fer contre le pot de terre. De ce roman sublime et cruel, on ressort au final éreinté. Et plus fort, du moins on l’espère.

Elmet (Elmet, 2017) de Fiona Mozley – Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2020 (roman traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

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