Drift

Dans le futur, la Terre n’est plus qu’une coquille creuse. Sous un ciel gris et bas, obscurci par les scories, elle agonise rongée par un cancer ne lui accordant aucune rémission, une tumeur appelée l’homme. Dans les cités dortoirs, les cités dépotoirs, les cités-poubelles, la majorité de la population vit désormais sous terre, ne sortant plus que la nuit. Déambuler dans les rues le jour est en effet devenu périlleux. Les Diurnes patrouillent, déterminés à éradiquer tout signe de vie. Plus loin dans les plaines, les Justes modèlent le monde à leur guise, épurant le génome de ses tares biologiques pour concevoir une race de privilégiés à la longévité étendue. Mais, les ressources manquent aussi dans leur paradis aseptisé. Peut-être est-il temps d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Peut-être faut-il affréter sans tarder le Drift pour y transplanter l’humanité, du moins sa part la plus évoluée ?

De tout cela, Darker n’en a cure. Seul importe le souvenir de Kenny et Surynat, la mante modélisée qui partage son existence solitaire. Seul compte son talent pour tuer et accomplir les missions que lui confient les nantis des cités-dômes, comme celle consistant à ramener deux chiens, un couple de jumeaux dont le talent peut être utile à la navigation du Drift entre les étoiles. Mais, le lien qu’il noue avec la paire canine lui coûte son indépendance. Contraint d’embarquer sur la nef céleste, il soumet sa triste humanité à l’épreuve du temps.

« Nous sommes de passage sur des mondes qui ne nous appartiennent pas. »

Bienvenue dans un monde parent de la fresque de « La Tragédie humaine ». L’espoir a déserté les rues des cités-poubelles, jonchées de cadavres dévorés par les rats, et le refuge des cités-dômes. L’engeance humaine a failli, la Terre lui rend la monnaie de sa pièce, stimulant son instinct de prédation. La technologie ne l’a pas libérée, bien au contraire, elle a accru les injustices sociales rendant les nantis et leurs serviteurs encore plus puissants et imperméables à la pitié.

Drift prolonge et étend ailleurs et demain le paysage fictionnel de Thierry Di Rollo. Un univers que l’on aurait tort de réduire à la noirceur. Incontestablement âpre, sans illusion sur la propension de l’homme à détruire pour satisfaire ses instincts, le roman recèle pourtant des moments de grâce fugitifs, témoignant d’une profonde empathie pour autrui et d’une grande tendresse pour ses personnages. Loin d’être parfaits, ils n’ont pas en effet l’étoffe immaculée du héros, de l’archétype incorruptible. Bien au contraire, ils sont façonnés à l’aune d’une humanité fragile, tiraillée par la grandeur et la bassesse. Être solitaire et apparemment sans état d’âme, Dwain Darker n’est pas sans évoquer un autre personnage de l’œuvre de Thierry Di Rollo. Plus précisément, Mordred, le varanier du diptyque Bankgreen/Elbrön. L’affinité qu’il entretient avec sa monture, l’ambiote modelée à partir des gènes d’une mante, mais également le lien qui l’unit aux jumeaux canins, ne l’empêchent pas de s’interroger sur la vie et la mort, l’amenant peu-à-peu à renoncer à la lâcheté de l’illusion de soi.

D’aucuns pourraient voir dans l’œuvre de Thierry Di Rollo comme une réflexion sur le sens de la vie et sur la condition humaine. Définir l’homme figure en effet au cœur du propos de l’auteur. C’est une interrogation dont la réponse n’est pas agréable, mais avec laquelle il convient pourtant de vivre. Drift pousse juste le raisonnement un peu plus loin, dépassant le cadre de la dystopie pour aborder celui du transhumanisme. Si la nano-technologie, le clonage, l’arrachement à la terre natale apparaissent comme des manières séduisantes de prolonger l’humain, de l’amener à s’affranchir de ses limites biologiques, toutes ces techniques ne redéfinissent finalement pas sa nature intrinsèque. Et, si la science nous permet d’entrevoir le dessein caché de l’univers, l’énigme assumée de notre condition consciente reste quant à elle inquantifiable, nous condamnant à une existence absurde, ici ou ailleurs.

Mélange de dystopie et de space opera, au sens très large du terme, Drift permet donc à Thierry Di Rollo d’élargir le champ de son inspiration, tout en restant fidèle à ses thématiques habituelles. Âpre mais traversé de moments d’empathie, le voyage de Darker résonne comme The Long and Winding Road des Beatles. Une complainte empreinte de nostalgie et d’abandon.

Drift de Thierry Di Rollo – Le Bélial’, 2014

3 réflexions au sujet de « Drift »

  1. Merci pour cette lecture sensible et complète du roman, Laurent; réduire mes romans à leur seule noirceur m’a toujours paru tellement injuste.
    Et merci encore pour l’orthographe correcte du prénom de Darker. Depuis 2014, j’ai eu droit à peu près à tout 🙂

    • Ouf ! Compte tenu de mon problème avec l’orthographe des noms, je m’en suis pas trop mal sorti ici. Et, merci pour ce commentaire. La noirceur de l’humanité n’empêche pas de s’attacher à la fragilité de l’individu. C’est toujours ainsi que j’ai ressenti vos romans. Un grand cri de rage et d’amour.

      • C’est vraiment gentil…
        De plus, le parallèle effectué entre Darker et Mordred est intéressant, parce que je me suis rendu compte que beaucoup de mes personnages possédaient une monture. Archeur et son autruche, Fisher et sa girafe, Darker, bien sûr, avec Surynat, Mordred et son grand varan; ainsi que le personnage principal de mon dernier roman à paraître. Plutôt étonnant. Et pourtant… Si mon dos m’avait laissé tranquille, j’aurais adoré pratiquer l’équitation, je crois. On est peu de chose 🙂

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