Attentifs ensemble

En 2010, une poignée de trentenaires s’apprêtait à basculer dans l’illégalisme, tombant par la même occasion entre les mâchoires du piège à cons cher à Jean-Patrick Manchette. Révoltés par dépit, ils avaient en ligne de mire l’État et ses sbires. En 2020, le FRP, étrange ersatz du MRP et des FTP, se signale à l’attention des autorités par ses actions spectaculaires et absurdes. Composé de citoyens en colère, le groupuscule n’a aucun projet, si ce n’est un rejet en bloc du système. Dans les deux cas, tout cela ne peut évidemment que mal finir.

Attentifs ensemble joue sur des ressorts semblables à ceux de Je suis un terroriste. Sur la forme, Pierre Brasseur renoue avec le principe du narrateur omniscient, témoin privilégié et dépourvu d’émotions des faits qu’il relate sans chichis, d’une manière se voulant réaliste. Spectateur des actions du collectif et de la réaction des autorités face à ses provocations, il se veut également le commentateur attentif de leurs motivations. Sous son regard, la révolte des membres du FRP prend la forme de citoyens lambda, banals jusque dans leurs routines et leurs désirs. Comme les Gilets jaunes, ils ne s’inscrivent dans aucun schéma préconçu ou aucune mouvance. Mais, leurs méthodes diffèrent cependant des actions menées par les agités des ronds-points. Ils cultivent en effet une même proximité géographique, la banlieue parisienne, affichant une certaine communauté d’esprit avec les situationnistes, dont ils ont adopté les armes pour exprimer leur dégoût de la société.

Sur le fond, Pierre Brasseur déroule un tableau politique et social aiguisé au fil de l’observation de la transformation des banlieues. À la gentrification s’ajoute désormais la colonisation des anciennes friches industrielles par les sièges sociaux de grandes entreprises mondialisées. Les cols bleus y ont été peu à peu remplacés par les cols blancs, entraînant le morcellement du paysage entre des cités dortoirs, en proie aux tensions ethniques suscitées par les divers trafics, et des villes bureaux, véritables forteresses high-tech désertées par une main-d’œuvre de fourmis, dès la nuit tombée.

Les membres du FRP sont l’émanation des tensions résultant de ces transformations. Ils portent leur malaise et échouent à lui donner une forme concrète et politique. Dépourvus de cause à promouvoir, si ce n’est leur réprobation brouillonne du système, ils se cantonnent à des actions spectaculaires, enlèvements aléatoires de cadres moyens, distributions de fruits et légumes volés, publiant sur les réseaux sociaux les vidéos de leurs exploits savamment mises en scène et agrémentées de slogans malins.

Face aux provocations et aux détournements absurdes du FRP, les forces de la répression, épaulées par les médias, temporisent avant de s’organiser lorsque les événements dépassent les limites du tolérable. Si l’on fait abstraction du capitaine Wouters, archétype archaïque du flic réactionnaire, ces forces restent anonymes, réduites au bleu des uniformes, aux cagoules du GIGN et aux bavardages des éditorialistes ou des spécialistes convoqués pour donner leur avis sur les plateaux télés. Pierre Brasseur déroule un propos qui confirme que la contre-révolution a définitivement gagné. Le seul idéal qui vaille est désormais celui de la consommation décomplexée sous toutes ses formes, sur fond de paupérisation et d’acculturation. Quant à la révolte, elle n’est plus que la manifestation énervée d’un corps social globalement sous contrôle. Sur ce point, l’auteur acquitte sa dette à Jean-Patrick Manchette sans déshonneur. Mais, on ne peut s’empêcher de buter sur un sentiment d’inachevé. Comme si face à l’impasse de la révolte, Attentifs ensemble était hanté par le spectre du néo-polar à la Manchette.

En dépit de ce bémol, Attentifs ensemble dresse un tableau convaincant d’un monde où les solidarités s’effritent, les services publics disparaissent et où les convictions politiques peinent à s’incarner. Hélas, face au caractère indépassable du libéral-capitalisme et au formatage de l’opinion, il n’a finalement pas grand chose à opposer.

Attentifs ensemble de Pierre Brasseur – Rivages/Noir, mars 2020

Une réflexion au sujet de « Attentifs ensemble »

  1. Un peu le même sentiment que toi. Intéressant, original, mais un petit sentiment d’inachevé. Qui pour moi tient aussi au fait que les personnages ne sont pas vraiment creusés, ils semblent juste là pour faire avancer l’intrigue ou exposer les idées de l’auteur.

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