Guillaume le Conquérant

Connu de l’Histoire pour sa conquête de l’Angleterre, acquise après sa victoire à Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant appartient aux grandes figures médiévales dont l’image édifiante est venue masquer un contexte où la violence apparaissait comme une pratique de gouvernement naturelle. On dispose pourtant de peu de sources contemporaines sur l’homme, si l’on fait abstraction de la Gesta Guillelmi écrite par Guillaume de Poitiers et d’un auteur anonyme de la Chronique anglo-saxonne, . Il faut donc se contenter d’écrits postérieurs pour se faire une idée approximative du personnage.

Dans le cadre d’une approche multidisciplinaire mobilisant les ressources de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie, de l’histoire culturelle et de l’art, l’ouvrage de David Bates vient mettre à jour notre connaissance du duc normand et du roi d’Angleterre dans une perspective inscrite dans le contexte plus général de son époque, tentant de dépasser l’historiographie normande, française et anglaise afin d’introduire un dialogue éthique entre le Moyen âge et le présent.

Biographie oblige, on n’échappe aux fondamentaux du format. David Bates revient ainsi sur la naissance, l’enfance, l’adolescence, bref les années de formation du futur souverain. L’exercice permet de remettre en question quelques idées reçues sur de la vie de Guillaume, tout en proposant des hypothèses pour contrebalancer le légendaire ducal. Cet exercice très respectueux de la dialectique permet d’éclairer les premières années du personnage, notamment sa « bâtardise », à l’aune de la raison et de la méthode historique. Sans aucun doute sensible, le sujet n’a jamais cependant remis en question la légitimité de son pouvoir, même s’il était moralement réprouvé par l’Église. Après tout, le fait était une pratique courante et acceptée dans l’aristocratie durant cette période. Inutile d’insister là-dessus.

Sur ce point, l’ouvrage de David Bates est un compagnon précieux pour se familiariser avec le milieu de l’aristocratie féodale et sur sa relation symbiotique avec la notion d’État. Comme la plupart de ses pairs, Guillaume a reçu une éducation bien de son temps, ses qualités personnelles (solide constitution physique et intelligence politique) ayant contribué pour beaucoup dans sa réussite. S’il parvient à établir un empire transmanche fort, en dépit d’une aristocratie soucieuse d’opportunisme, attachée à la fois à sa propre survie et à son honneur, il profite surtout d’un contexte géopolitique en Europe du Nord lui étant très favorable. Mais, si le personnage ne se distingue pas du commun de la noblesse, y compris en matière de violence, il se montre toutefois impitoyable et méthodique dans son usage lorsqu’elle sert son intérêt.

Même si Guillaume le Conquérant s’intéresse à la vie du souverain, l’essentiel de l’ouvrage reste consacré à l’invasion de l’Angleterre. Le sujet est abordé du point de vue de sa légitimité, de sa réalisation et de ses conséquences. S’il est un trait de caractère de Guillaume que David Bates souligne, c’est bien celui de la conscience de son bon droit. Ceci explique que le duc mette tout en œuvre pour succéder à Édouard le Confesseur, profitant du contexte de la crise dynastique anglaise pour imposer des vues qui n’avaient rien de forcément légitimes. David Bates ne se contente cependant pas de retracer le débarquement de l’armée normande et de ses alliés, de retracer le déroulement de la bataille en prenant mille précautions, il insiste surtout sur l’installation du pouvoir normand et sur les fondements d’un Empire transmanche dont l’influence va s’étendre pendant plus de deux cent ans en Europe du Nord. Il reconstitue la violence d’une implantation normande fondée sur la spoliation des terres de l’aristocratie anglaise, la dévastation des campagnes rebelles et la construction de multiples forteresses afin d’assurer la souveraineté du Conquérant. Bref, un traumatisme choquant, même pour l’époque, aboutissant à l’amoindrissement de l’Angleterre, comme en témoigne l’inventaire du Domesday Book lui-même.

Le Guillaume le Conquérant de David Bates apparaît donc comme une somme impressionnante de plus de huit cent pages (dont deux cent page de notes), riche et fouillée, dont le propos nous interpelle. Si la vie et les actions de Guillaume ont une place importante et spécifique dans l’histoire de l’Europe du Nord, elles n’en demeurent pas moins aussi un épisode de la longue histoire de la violence. Pour paraphraser l’historien britannique, la vie de Guillaume est en définitive une parabole de l’éternel dilemme moral que pose la légitimité de la violence dont usent ceux qui l’exercent pour arriver à des fins qu’ils estiment justifiables. Dont acte.

Guillaume le Conquérant (William the Conqueror, 2016) de David Bates – Éditions Flammarion, collection « Grandes Biographies », février 2019 (traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Thierry Piélat)

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