Paria

« On ne se souviendra pas de nous, il dit. On ne se souviendra de personne dans cette pièce. Ni dans cette petite ville triste. Ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est de laisser une blessure dans le monde. Et si elle est assez grande, il lui faudra du temps pour guérir. »

Longtemps après la fin des années 1960, Stewart Rome se rappelle de sa jeunesse. Désormais déchu de son mandat pour cause de malversations immobilières, l’ancien maire se souvient de ses jeunes années et du meurtre sordide de Masha Kucinzki dont on a rendu coupable Emmett Turner, un jeune noir pas très futé. Loin du flower power et de la lutte pour les droits civiques, l’adolescent qu’il était a beaucoup de choses à révéler et bien peu à se pardonner. Il se remémore le corps souillé et martyrisé de l’amour de sa vie, tel qu’il a été retrouvé dans un placard de service du sous-sol du lycée, et nourrit sa culpabilité de pensées noires dont les détails remontent dans sa mémoire comme une écume sale. Qu’a-t-il fait exactement ? Ou plutôt, que n’a-t-il pas fait ? Tout se brouille dans sa tête, les faits se dissociant entre réel et fantasme. Une seule chose semble pourtant sûre. Même si tout le monde se fiche de ce crime maintenant, il doit en payer le prix jusqu’à sa mort.

L’Amérique de Richard Krawiec n’a pas l’éclat technicolor du way of life auquel le cinéma nous a habitué. Elle pue de la gueule, a du poil aux pattes et crache sa haine de l’autre, le paria. L’Amérique de Richard Krawiec ne loue pas les vertus consolatrice de la résilience, elle n’a pas d’excuses, juste de mauvaises raisons. Elle choque, elle meurtrit les corps donnant des bleus à l’âme. Et pourtant, au sein de ce creuset crapuleux, des êtres humains vivent, tentant de justifier leur existence en dépit des saloperies dont ils sont les témoins et auxquelles ils contribuent par leur action ou leur inaction.

L’écriture de Richard Krawiec enlumine le pire de l’humanité, faisant de la médiocrité et de la veulerie un portrait sincère et parfois touchant, où l’empathie et la répulsion se partagent le terrain, à part égale. Vulnérables nous avait crucifié par son désespoir absolu, Paria enfonce le clou avec sa description d’un inframonde répugnant, livré en pâture aux pires instincts de l’homme.

En parfait narrateur non fiable de sa propre histoire, Stewart Rome met les doigts dans la plaie béante qui suppure depuis son passé, élargissant ses bords pour accroître la douleur. Il met en scène son adolescence banale, tiraillée entre une famille dysfonctionnelle et de bien mauvaises fréquentations à l’école. Entre addiction, préjugés et désirs bruts, le bon élève et futur maire reconstitue les différentes pièces du drame à l’origine de son dégoût pour la vie. Mais surtout, il nous livre son plus grand secret, sa crainte d’apparaître comme un paria aux yeux d’autrui. Le paria, ce marginal et solitaire chargé de tous les torts et de toutes les tares par la communauté. Celui qui sert de bouc émissaire et que l’on n’hésite pas à sacrifier si nécessaire. Ne voulant pas être ce paria, Stewart a finalement choisi d’être un lâche.

C’est ainsi que les hommes vivent a-t-on envie de dire en refermant ce livre, et de boire un coup, parce que c’est dur. Louons cependant les éditions Tusitala pour leur persévérance à faire découvrir un auteur à la plume sans concession.

Paria (Pariah) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

2 réflexions au sujet de « Paria »

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