Trames

On ne présente plus le regretté Iain M. Banks au sein du cercle restreint des amateurs de S-F. L’écrivain britannique qui œuvrait aussi en littérature générale (sans le « M »), est le créateur de la Culture, une vaste civilisation panhumaine futuriste (encore que la question puisse se poser) qui se définit comme étant tolérante, anarchiste et hédoniste. Il a ainsi contribué à dépoussiérer le Space opera de grand-papa en prenant un malin plaisir à gauchir les figures imposées et les stéréotypes de ce sous-genre, tout en introduisant une bonne mesure d’ironie dans des intrigues qui, trop souvent, se cantonnaient à un premier degré simpliste. Et tout ceci sans renier ce qui fonde le Space opera : le Sense of wonder. Pour toutes ces raisons, nombreux sont ceux qui vouent à Banks un culte, que l’auteur de cette chronique n’est pas loin de partager entièrement, il le confesse.

La parution de Trames (Matter en anglais) est donc considérée comme un événement d’une ampleur quasi cosmique dans un milieu de la S-F sclérosé par les Space operas militaristes et autres redites nostalgiques à peine relookées par le qualificatif « new ». Evidemment, reste à établir si ce nouvel opus est à la hauteur de l’attente qu’il a suscitée. C’est généralement à ce stade que les choses se gâtent…

Les prémisses de Trames sont engageantes. On retrouve d’entrée tous les éléments qui font de la Culture un univers hautement addictif : l’humour, des qualités d’écriture indéniables et de la démesure. Sur ce dernier point, Trames ne déçoit pas. Le nœud de l’intrigue prend en effet place dans un monde dont le gigantisme n’a rien à envier aux VSG et aux orbitales culturiennes. Sursamen est ce que l’on appelle un monde gigogne. Imaginez une succession de coques supportées par des piliers cyclopéens qui délimitent quatorze niveaux, éclairés par des Roulétoiles et des Fixétoiles, et qui englobent un noyau métallique de quatorze cents kilomètres de diamètre et une machinerie complexe. Tel est Sursamen, et c’est bien la seule chose certaine. Pour le reste, on en est réduit aux conjectures. Quid de la destination finale des mondes gigognes — car il en existe d’autres — et du devenir de leurs bâtisseurs, les Involucrae ? Les problèmes que posent ces questions demeurent insolubles. D’autant plus qu’entre-temps, une autre espèce, elle-même disparue, a détruit une grande partie de l’œuvre des Involucrae. Objet de fascination et de convoitise, les mondes gigognes sont aussi appelés les Mondes-Massacres en raison des pièges mortels qu’ils cachent en leur sein. Et, ils recèlent sans doute de nombreux autres secrets.

Avec un tel canevas, Iain M. Banks aurait pu développer le récit d’un affrontement d’une ampleur cosmique entre plusieurs puissances stellaires, avec coups de théâtre et révélations à la clé. C’était d’autant plus aisé qu’il ajoute à Trames une profondeur de champ et un foisonnement qui n’existait pas dans ses précédents romans. Toutefois, s’il n’écarte pas totalement cet axe, Iain M. Banks le délaisse délibérément pour consacrer l’essentiel du récit à une dramaturgie de nature plus intime. L’enjeu du roman se focalise ainsi sur les niveaux 8 et 9 de Sursamen qui sont le théâtre d’une guerre entre deux peuples humanoïdes : les Sarles et les Deldeynes. Au début du roman, Hausk, le souverain bien aimé des Sarles, est assassiné avec cruauté, à l’issue d’une bataille victorieuse, par son fidèle ami, Tyl Loesp, pour le motif le plus ancien du monde : le pouvoir. Le fils aîné du monarque, Ferbin, donné pour mort pendant la bataille, assiste fortuitement à cette mise à mort. Ne se sentant pas de taille à s’opposer à Tyl Loesp, il entreprend un voyage qui doit le mener dans la Culture, auprès de sa sœur Anaplian, qui est devenue un agent de Circonstances Spéciales. Pendant ce temps, le régicide devient le régent et le tuteur d’Oramen, le fils cadet du roi, dont on se doute bien que l’espérance de vie ne sera pas très longue. Vengeance, hubris, manipulation, complot ; l’intrigue semble désormais toute tracée.

Pourtant, Banks prend son temps pour la développer et il fait le choix de nous embarquer dans un périple mollasson, des tréfonds de Sursamen aux profondeurs de l’espace. Un voyage forcément initiatique qui va permettre à Ferbin de gagner en maturité, mais que Iain M. Banks surcharge de longues descriptions et de digressions en forme de flash-back. Il aligne une galerie impressionnante de personnages aux physionomies étranges qui apparaissent et disparaissent au gré de son bon vouloir, sans que l’on comprenne quel rôle ils jouent exactement dans le déroulement de l’histoire. Il peuple la galaxie d’une multitude d’espèces aliènes et en complexifie les hiérarchies sans pour autant s’attacher à leur donner de l’épaisseur. Il fait défiler des lieux grandioses — le Monde-Nid Morthanveldes est une autre merveille du roman — comme autant de clichés pris fugitivement entre deux étapes d’un voyage d’agrément. Bref, il ouvre de nombreuses pistes sans vraiment toutes les explorer. Malgré la profondeur de champ et le foisonnement, force est de constater que tout ceci n’apporte finalement pas grand-chose à une intrigue qui se dénoue au pas de charge dans les cent dernières pages. Certes, le dénouement est bouleversant. Cependant, cela ne suffit pas à faire oublier tout ce qui irrite auparavant, en particulier les longueurs et l’aspect superflu d’une grande partie du décor et des protagonistes.

Trames se révèle donc décevant au regard des précédents volumes du cycle. Toutefois, un roman de Iain M. Banks, même décevant, demeure un excellent moment de lecture. Pour cette raison, il sera beaucoup pardonné à l’écrivain britannique.

Trames (Matter, 2008) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2009 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

8 réflexions au sujet de « Trames »

  1. A propos de l’ultime opus (la Sonate Hydrogène) : sur la Culture, je suis passé du côté « fan » donc je manque d’objectivité.
    Cependant à froid, concernant la « sublimation » (mentionnée parfois brièvement dans les autres volumes) l’auteur tourne autour du pot. Je suppose qu’il n’est pas aisé d’évoquer l’au delà quand soi-même on s’apprête à le rejoindre. Dans l’exercice religieux Aldiss me semble bien supérieur même s’il se cantonne (Helliconia) au cérémonial plus qu’au spirituel. Mais je garde toujours une grande admiration pour la sonate 32 opus 111 de qui vous savez.

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