Lamb

« Elle s’avançait vers lui dans un bustier violet mal taillé, un short bouffant et des sandales couleur bronze ornées de faux diamants. Elle portait un énorme sac en cuir rose, et elle était sûrement la pire chose qu’il ait croisée de la journée. Des petits bras et des jambes maigres jaillissant de sous ses habits. Son short descendait sur ses hanches, laissant dépasser son ventre qui jurait comme un drap blanc souillé. C’était grotesque. C’était adorable. Des taches de rousseur s’amassaient sur ses pommettes, le long de l’arrête de son nez et sur la courbe bombée de son front, juste au-dessus des sourcils. Certaines étaient énormes, pareilles à des pois, et d’autres plus petites. Certaines étaient pâles, d’autres sombres, s’empilant comme des confettis brûlés sur ses épaules dénudées, son nez, ses joues. Il l’observa. Il n’avait jamais rien vu de semblable. »

La cinquantaine grisonnante, David Lamb est le genre de type banal sur lequel le regard ne s’attarde pas. Comme son père qu’il vient d’ailleurs d’enterrer, son épouse a décidé de le quitter suite peut-être à l’aventure de trop avec une jeunette. Sur un parking non loin d’un arrêt de bus, un peu par défi auprès de ses copines, Tommie l’aborde pour lui demander une cigarette. En dépit de ses onze ans qu’elle cherche à travestir en se vieillissant avec maladresse, la gamine le séduit par sa fraîcheur, sa naïveté et les taches de rousseur qui colonisent son visage. Ils se revoient à plusieurs reprises et il finit par lui proposer de l’emmener avec lui, loin de la banlieue monotone de Chicago, histoire de saisir le monde tant qu’il est encore possible de le faire. Après tout, même si ce qu’il s’apprête faire est condamnable, quel mal y a-t-il à procurer à une fillette une expérience formatrice, loin de son quotidien morne ?

« À la longue, elle viendrait à le considérer comme un caprice, une erreur, une période étrange de sa vie à laquelle elle avait survécu quand elle avait onze ans. Dans ses souvenirs à lui, elle serait tous les jours plus belle, plus précieuse. Dans les siens, il deviendrait un monstre. »

Lamb se révèle d’emblée comme un roman ambiguë, jouant avec les limites de notre zone de confort. Comment en effet ne pas se sentir mal à l’aise en découvrant l’histoire de David et Tommie, l’adulte à la cinquantaine bien sonnée et l’enfant de onze ans. Une relation frappée du sceau de l’interdit.

Bien qu’il s’en défende avec aplomb, Lamb flirte avec le tabou de la pédophilie, étant parfaitement conscient du fait que sa virée dans l’Ouest, en compagnie de la fillette enlevée à sa mère, est une transgression sévère et un crime au regard de la loi. Il se cherche pourtant constamment des excuses, des raisons de dédramatiser ce qu’il considère comme une expérience profitable à la gamine. Elle en ressortira grandie, plus mûre et sûre d’elle. Et puis, il ne fait rien de mal, du moins il n’en a pas l’intention. Bien au contraire, il se montre protecteur, paternel, attentif à son éducation.

En dépit de l’aspect bienveillant du bonhomme, on ne peut s’empêcher de pointer le côté manipulateur de son propos, sans oublier ses mensonges et son baratin. Mais aussi, une certaine dose de sincérité qui nous contraint à lui laisser le bénéfice du doute. Mais, les choses se corsent peu-à-peu. La tendresse qu’il manifeste à l’endroit de la fillette se mue en effet progressivement en amour, une attirance trouble ignoble. Certains gestes et mots ne trompent pas. Mais, cet amour reste du domaine de l’impossible, de l’impensable et surtout de l’immoral. Lamb est bien conscient de ce fait, donnant une fausse identité à la gamine, inventant avec elle une parenté fictive pour désamorcer les soupçons des autres adultes et s’empressant de faire redescendre la pression sous couvert d’humour ou en s’adressant à elle comme à une enfant. À plusieurs reprises, on sent pourtant que les choses pourraient prendre une autre tournure et verser dans le sordide et l’innommable.

Bonnie Nadzam évite cet écueil. Elle ne lorgne pas davantage du côté du Lolita de Nabokov. Bien au contraire, elle suggère sans jamais trop insister ou se montrer démonstrative, adoptant le point de vue de Lamb. Le bonhomme est parfaitement conscient de l’anormalité de la situation. Il est conscient que tout peut déraper à tout moment et que cet amour qui gronde dans son sang pourrait trouver un exutoire répugnant. Sur ce dernier point, l’autrice laisse planer le doute. Un non-dit subtil, une zone d’ombre sur laquelle on n’aura aucune information vraiment fiable, mais qui au final, se révèle plus asphyxiant que la réalité crue.

Jusqu’au bout, Lamb demeure donc un roman dérangeant sur un sujet pour le moins sensible, celui d’une enfant manipulée par un adulte. Mais, si le propos dérange, la forme que lui donne Bonnie Nadzam se révèle bien plus troublante puisqu’elle manipule notre propre ressenti sur l’histoire.

Aparté : le roman de Bonnie Nadzam a été adapté au cinéma en 2015 par Ross Partridge.

Lamb (Lamb, 2011) de Bonnie Nadzam – Réédition Points/roman noir, juin 2015 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cécile Chartres)

9 réflexions au sujet de « Lamb »

  1. « Des jambes migres » ? D’après l’extrait, je trouve les couvertures un peu racoleuses/déplacées. Elles suggèrent de mignonnes petites filles et ça ne semble pas tout à fait l’approche du bouquin. Mais je ne l’ai pas lu alors à toi de dire si c’est déplacé ou acceptable. C’est étrange d’avoir appelé le personnage Lamb. En version anglaise ça rajoute une ambiguité qu’il n’y a pas dans la version française du coup.

  2. C’est curieux,la couverture est celle de La fille aux papillons de René Denfeld que j’ai lu et qui m’avait bien plu .
    Celui là, je ne sais pas si j’aurais le courage de le lire car le thème me paraît vraiment ignoble.

    • En effet, faut croire que Fayard et Rivages/noir achètent leurs couvertures aux mêmes agences. Ceci dit, c’est tout de même très subtil et aucunement trash. Mais, le sujet en lui-même est assez casse-gueule.

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