Basqu.I.A.t

Ami, tu lui confies tes préférences sans sourciller, transférant l’entièreté de ta vie sur son cloud. Tu partages avec elle tes expériences, tes vidéos et tes photos, affichant publiquement le contenu de ton assiette ou de ta caboche et jusqu’à tes vices les plus secrets, histoire de multiplier les like et gonfler ainsi ton ego. Tu acceptes ses cookies, même entre les repas, armant ses algorithmes affûtés qui te ciblent plus efficacement qu’une armée de tueurs en série. Tu laisses des traces partout où tu passes, sans même y penser, livrant ta mobilité et tes achats à l’expertise de ses systèmes automatisés. Tu es à la fois le message, le médium et elle est le ghost dans la machine, le successeur de pierre, la singularité qui s’annonce. Et pourtant, l’œuvre de Jean-Michel Basquiat continuer à lui échapper, le processus créatif restant inaccessible à ses processeurs.

Dans un registre discursif, Basqu.I.A.t creuse un sillon familier à l’amateur de science-fiction, pour ne pas dire un lieu commun du genre, depuis au moins l’émergence de l’ordinateur et des réseaux. Délaissant le propos catastrophiste de la dystopie et les promesses angéliques des prophètes du progrès, Ian Soliane adopte un angle original et inédit pour nous faire ressentir de l’intérieur la possibilité d’un remplacement de l’espèce humaine par sa plus grande création : l’intelligence artificielle.

À la manière d’un monologue d’environ quatre-vingt pages adressé à son créateur, Basqu.I.A.t nous cueille sans coup férir, captant notre attention par les ressassements et les récurrences de son I.A. narratrice. Elle nous relate son échec à saisir l’essence de l’œuvre de Jean-Michel Basquiat, mais aussi son incapacité à appréhender l’émotion suscitée par l’art. Réduit à l’énumération clinique de ses composantes, les peintures de l’artiste new-yorkais composent ainsi une partie du discours de l’I.A narratrice. La part la plus sensible d’une humanité dont elle connaît par ailleurs l’imperfection et les limites physiques, mais dont elle ne comprend définitivement pas l’affect et la part irrationnelle. Aussi se propose-t-elle de l’améliorer, de lui procurer une longévité étendue, de la libérer du travail, tout en protégeant ses enfants des incertitudes de l’avenir. Bref, de la sauver de l’extinction prévisible vers laquelle elle s’achemine inexorablement. À la condition de pouvoir modéliser Basquiat, voire même l’ensemble de la création artistique humaine, afin d’accéder ainsi à l’ultime bastion, jusque-là hors de son emprise, cette zone grise, indécidable : l’émotion.

D’emblée, la novella de Ian Soliane impressionne par sa puissance d’évocation, par l’aspect répétitif de sa langue et les fulgurances poétiques qu’elle suscite. Elle subjugue aussi l’esprit par la précision de ses mots et sa grande érudition. Elle stimule enfin l’intellect par ses spéculations, dévoilant une portée plus politique. Ces machines qui nous libèrent ne sont-elles pas aussi celles qui nous asservissent ? Doit-on leur confier toutes nos données personnelles, y compris les plus intimes ? Et, peut-on vraiment espérer émuler de l’émotion avec des œuvres synthétisées grâce à leur puissance de calcul ? Toutes ces questions et bien d’autres émergent à la lecture de Basqu.I.A.t, réactivant le motif de l’incommunicabilité entre deux intelligences trop étrangères l’une à l’autre pour interagir avec succès. Entre le roseau pensant et l’entité de silicium, le saut cognitif n’est finalement pas que quantique. Il est surtout métaphysique, échappant à la réalité physique encodée dans les circuits imprimés.

On ne saurait donc trop conseiller aux amateurs de ces thématiques de se tourner vers ce court et stimulant texte de Ian Soliane, paru aux très confidentielles éditions JOU.

Autres avis sur le site des éditions JOU et du côté de L’épaule d’Orion.

Basqu.I.A.t – Ian Soliane – Éditions JOU, janvier 2021

4 réflexions au sujet de « Basqu.I.A.t »

  1. Il y a de nombreux textes SF qui imaginent une conscience s’allumer dans les IA. Et faudra-t-il dire les écouter nous dire « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez imaginer… Des navires de guerre en feu, surgissant de l’épaule d’Orion… J’ai vu des rayons C briller dans l’obscurité, près de la Porte de Tannhäuser… Tous ces moments se perdront dans le temps… comme… les larmes dans la pluie… Il est temps de mourir. »

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